Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 24: The Turn of the Craft
La porte de la guilde s’ouvrit sur un silence qui n’avait rien de coutumier. Camille la referma derrière elle, et le bruit du loquet résonna comme un glas dans l’atrium de marbre. L’air sentait le patchouli rance, le musc éventé, une odeur de fête morte. Les becs de gaz brûlaient trop bas, leurs flammes jaunies comme des dents cariées.
Les sœurs de l’atelier étaient là. Toutes. Immobiles, rangées le long des colonnes comme des statues de cire, les mains croisées sur leurs tabliers. Aucune ne la regardait. Elles regardaient *à travers* elle, avec des yeux vides et brillants, et leurs poitrines se soulevaient d’un souffle trop régulier, trop synchrone.
— Marguerite ? appela Camille. Yvette ?
Personne ne répondit. L’une des jeunes apprenties, la petite Rose, tourna la tête vers elle avec un bruit sec, comme une poupée dont on aurait remonté le mécanisme. Un filet de parfum s’échappait de ses poignets — une essence verte, amère, que Camille ne reconnaissait pas. Et soudain, elle comprit.
Leurs veines charriaient un poison suave. Une composition qui n’avait pas été inhalée, mais *distillée dans l’eau de leur bain*, appliquée sur leurs tempes, glissée dans leurs tisanes. Un parfum de soumission.
— Mes compliments, mademoiselle Delacroix. Vous arrivez juste pour l’ouverture des portes.
Elle pivota. Armand de Valmont se tenait en haut de l’escalier d’honneur, vêtu d’un manteau de velours nuit, sa canne d’argent frappant chaque marche comme un métronome. Derrière lui, la haute maîtresse Adélaïde avançait à pas lents, le visage lisse, la bouche ourlée d’un sourire absent. Elle aussi portait l’empreinte verte à ses poignets.
— Vous n’avez pas honoré notre rendez-vous au sommet, dit Valmont. Mais vous voilà. Mieux que le fer de la Tour, j’avais préparé cette petite cérémonie. Une démonstration de l’artisanat moderne.
Camille serra dans sa poche le fragment de cristal fêlé. Il vibrait doucement, comme un cœur affolé.
— Ce ne sont pas des artisanats, dit-elle. Ce sont des esclaves.
— Oh, mais non. Regardez mieux.
Valmont mit ses mains en conque et souffla vers la salle. Une poussière dorée, fine comme de la fécule, se répandit dans l’air. Instantanément, une vingtaine de membres se mirent en mouvement. Elles saisirent des fioles, des mortiers, des alambics; certaines s’agglutinèrent autour des grandes tables comme des ouvrières zélées. Leurs mains travaillaient avec une précision mécanique, écrasant des pétales de violette, dosant des essences de santal, mélangeant dans un ordre précis ce qui devait donner… quoi ?
Camille sentit l’odeur avant de comprendre la note. Du vétiver. De l’ambre gris. Et une base de musc brut. C’était la composition qu’on trouvait dans les lettres anonymes, dans les fibres des capes des assaillants, dans le sang coagulé du vieux maître. Valmont ne se contentait pas d’asservir la guilde : il la transformait en armurerie de parfums de guerre.
— Arrêtez cela ! cria-t-elle.
Elle fendit la foule, saisit le poignet d’une sœur qui versait une dose rouge sang dans un flacon. La femme ne résista pas; elle se contenta de tourner la tête, et ses yeux vitreux se plantèrent dans ceux de Camille avec une docilité terrible. L’apprentie n’était plus là. Derrière ce regard, il restait une coquille chaude et respirante.
Camille porta le flacon à son nez. L’essence était fraîche, mal stabilisée. Elle comprit: si ces fioles étaient répandues dans la ville, chaque personne qui les respirerait verrait sa volonté émoussée. Un gaz de soumission, fabriqué en série par les propres mains de ses sœurs.
— Vous êtes fou.
Valmont descendit les dernières marches. Il n’était plus le dandy ironique de la Tour; il avait les traits tirés, et une fièvre sombre dans le regard.
— Je suis légitime. Votre guilde a été fondée sur un meurtre volé à un sang qui n’était pas le leur. Je ne fais que recouvrer ma dette.
— Vous voulez détruire des milliers de vies pour une vengeance de comptable ?
— Je veux que le monde respire ce que j’ai toujours eu dans la gorge.
Camille fit un pas vers lui. Le cristal dans sa poche se réchauffa brusquement, et une douleur lancinante lui traversa les doigts. Elle le sortit. Le fragment brillait d’une lumière blanche, et la fissure qui le traversait s’élargit avec un craquement sec.
— Maman ? murmura-t-elle, sans oser y croire.
Le cristal pulse une fois, deux fois, puis la lumière sourde s’engouffra dans sa paume, remonta le long de son bras, se logea derrière son sternum. Un froid sec, comme une bouffée d’hiver, lui saisit la nuque. Et sa voix intérieure changea : ce n’était plus sa propre pensée qui répondait, mais une autre, plus ancienne, avec l’accent traînant des ateliers de négoce de jadis.
*Il ne ment pas, Camille.*
La phrase résonna dans son crâne, claire comme un coup de timbale. La salle semble basculer. Les doigts d’un spectre se superposèrent aux siens sur le fragment. Le temps suspendit son vol, les sœurs esclaves devinrent des silhouettes floues.
*Écoute. Ton sang n’est pas celui de Marie Delacroix seule. Mon mari — l’homme qui t’a donné ton nom — était un déchu de la guilde. Mais moi, j’ai été choisie. Le sacrifice fondateur n’a jamais eu lieu dans le sous-sol de la guilde ; il a eu lieu dans une cave de la rue des Vosges, et il n’y a pas eu quatre femmes pour en tuer une cinquième — il y a eu un frère pour tuer sa sœur.*
Camille leva la tête. Valmont la regardait, et pour la première fois, il parut déstabilisé par la lumière qui émanait d’elle.
— Ton frère, poursuivit la voix, s’appelait Armand Delacroix. Mort officiellement à sept ans, dans l’incendie de l’entrepôt. Ce qu’on a enterré sous ton nom d’enfant, c’était le corps d’un domestique. Armand a survécu ; mais pour survivre, il a dû tuer. Et pour tuer, il a appris à haïr.
Camille sentit ses lèvres articuler sans qu’elle les commande :
— Tu… tu es mon frère. Pas par alliance. Par le ventre de ma mère.
Valmont recula d’un pas. Son pied heurta la première marche de l’escalier, et il se rattrapa à la rampe, les jointures blanchies.
— Tu ne peux pas savoir cela, dit-il d’une voix étranglée. Pas ce nom-là.
— Armand Delacroix, répéta Camille de la bouche de sa mère. Incendie du 11 mars 1871. Rue des Francs-Bourgeois. Tu n’as jamais pardonné à la guilde d’avoir laissé brûler ton parfumeur de père pour sauver ses archives.
Valmont se redressa lentement. Son visage avait perdu toute couleur ; il ressemblait à un masque de cire posé sur un cadavre.
— Bonsoir, petite sœur.
Il prononça la phrase basse, presque tendrement, comme on ferme un tiroir. Puis il souffla un sifflet d’argent, et les mannequins de cire humains ébauchèrent leur marche funèbre vers Camille.
— Tu n’y es pour rien, ajouta-t-il. Mais tu es tout ce qui reste de ce nom que j’exècre.
La lumière du cristal reflua, et Camille retomba lourdement dans son propre corps, épuisée, le cœur cognant comme une forge. Elle saisit une fiole d’essence brute sur la table la plus proche et la jeta en l’air ; le verre éclata contre le lustre, et une pluie d’alcool pur s’abattit sur les premières rangées. Les sœurs ralentirent, hésitèrent, leurs mains tremblèrent.
— Adélaïde ! cria Camille. Réveille-toi ! Il n’est pas ton maître !
Mais Adélaïde continuait à avancer, la bouche entrouverte sur un cri sans voix — et derrière elle, dans la haute embrasure de la porte de l’atelier, Camille crut voir la silhouette élancée de sa sœur disparue, qui souriait.
Valmont leva la main. Les flammes des becs de gaz semblaient se redresser derrière lui, comme une armée prête à fondre.
— L’heure de la déchéance est venue, dit-il. Pour nous tous.
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