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Le Passage Gelé

Lire le chapitre 1: The Ice Takes Us

Le grincement du gouvernail traversa la coque comme un cri d’animal blessé. James Harlow, adossé à la rambarde du gaillard d’arrière, sentit le *Discovery* ralentir, puis s’arrêter net. Autour d’eux, la mer n’était plus une mer : une mosaïque blanche et grise, des blocs de glace pressés les uns contre les autres, qui se soulevaient lentement, inexorablement, comme si le monde entier respirait sous leurs pieds.

— On est coincés, murmura le timonier à côté de lui.

Harlow ne répondit pas. Ses yeux cherchaient la silhouette de Mercer sur la passerelle. Le capitaine se tenait là, immobile, les deux mains posées sur la lisse, le regard perdu vers l’horizon désormais barré de crêtes de pression. Il aurait dû crier, donner des ordres, faire virer le navire tant qu’il en était encore temps. Au lieu de cela, il souriait. Un sourire mince, presque imperceptible, qui faisait froid dans le dos de Harlow plus que le vent du nord.

— Capitaine, appela Harlow en gravissant les marches de la dunette. La glace nous enferme. Il faut manœuvrer vers le chenal ouvert, à tribord, avant que les crêtes ne se referment.

Mercer tourna la tête lentement. Ses yeux, d’un bleu si pâle qu’ils semblaient délavés par les expéditions successives, se posèrent sur son second sans expression.

— Vous pensez qu’il y a encore un chenal, monsieur Harlow ?

— J’ai vu de l’eau libre il y a dix minutes, capitaine. Le courant du nord-nord-est nous pousse dedans depuis ce matin. Si on bat en arrière maintenant, on peut encore sortir.

— Dix minutes. C’est long, dix minutes. La glace, elle, n’attend pas.

Le capitaine écarta les bras comme pour embrasser le paysage, puis les laissa retomber le long de son corps. Il regardait la banquise se soulever autour du navire, les blocs de la taille d’une chaloupe qui montaient les uns sur les autres avec un bruit de verre broyé, de dents grinçantes. Le *Discovery* gémit sous l’étreinte. Quelque part sous la ligne de flottaison, un madrier craqua.

— Équipage sur la glace, ordonna Harlow à voix haute. Préparer les pics et les scies. On va essayer de dégager l’étrave.

— Non.

Le mot tomba, sec, du haut de la passerelle. Harlow se retourna. Mercer avait quitté son poste et descendait vers lui, lentement, comme s’il se promenait sur un quai.

— Non, répéta-t-il. On ne va pas éventrer la coque pour des scories. Nous attendrons ici.

— Attendre ? Capitaine, la pression monte. Si on ne fait rien, la coque va céder d’ici demain matin.

— Demain matin est encore loin, monsieur Harlow. Beaucoup de choses peuvent changer d’ici là.

Il y avait quelque chose, dans cette phrase, qui sonnait faux. Harlow connaissait Mercer depuis quatre ans, depuis l’expédition précédente, celle qui avait mal tourné. Il connaissait le capitaine pour un homme prudent, pointilleux, presque obsessionnel dans sa gestion du navire. Pas pour ce commandant serein qui regardait son bâtiment se faire broyer par la mer gelée sans ciller.

— Vous avez prévu quelque chose, capitaine ?

Mercer sourit encore. Un sourire encore plus léger, comme si la question l’amusait.

— Je prévois toujours, Harlow. C’est ce qui me distingue de vous.

Il tourna les talons, remonta sur la dunette et s’enferma dans sa cabine sans un mot de plus. Sur le pont, les hommes s’étaient rassemblés en cercle, la tête levée, cherchant des ordres du second. Ils ne parlaient pas. On n’entendait plus que le gémissement de la coque et le chuintement monotone des blocs de glace qui se chevauchaient.

Thomas Rigby, le charpentier du bord, avait les bras croisés, sa mâchoire carrée crispée sous sa barbe déjà givrée. Il fit deux pas vers Harlow.

— On fait quoi, monsieur ? Le capitaine vient de nous condamner. Vous le savez. Nous le savons tous.

— Le capitaine a dit attendre, Rigby. On attendra. Mais on se préparera.

Il se tourna vers l’équipage.

— À vous tous : vous prenez les pics, les scies, et vous dégagez la glace autour des flancs. Pas pour sortir - pour soulager la coque. Travaillez par relais, une heure chacun, sur le pont et sur la banquise. Personne ne s’éloigne à plus de dix mètres du navire.

Un grognement collectif salua la décision. Les hommes s’égaillèrent, attrapèrent les outils et sautèrent sur la glace. Leurs semelles crissaient sur la neige durcie, leur haleine formait des nuages épais dans la lumière rasante du jour polaire. Il était seize heures, peut-être. Le soleil, bas sur l’horizon, jetait une lueur orangée sur le désert blanc, et la nuit tomberait dans une heure à peine.

Harlow les regarda travailler un moment, puis monta à son tour sur la glace. Il marcha jusqu’à la proue, là où la coque du *Discovery* s’enfonçait entre deux blocs de vieille banquise. Du bout de sa botte, il tapota la glace. Dure. Compacte. Une vraie mâchoire de fer.

Il fit le tour du navire, seul, lentement. À la poupe, à environ quinze mètres, il vit quelque chose qui le fit s’arrêter : une ombre sous la glace, trop régulière pour être un rocher. Il s’approcha. La surface était translucide à cet endroit, et à travers elle, il distingua la forme allongée d’un bateau. Pas un bateau comme le leur - une coque plus ancienne, plus effilée, avec un pavillon rabattu qui flottait sous la surface comme une algue morte.

Un navire abandonné, gisant sous la banquise. Le froid l’avait-il préservé, ou était-il ici depuis si longtemps que la glace l’avait avalé tout entier ?

Harlow s’accroupit, balaya la neige du revers de la main pour mieux voir. À travers la pellicule glaciaire, il crut lire des lettres peintes sur la proue. Il plissa les yeux. *Erebus* ? *Terror* ? Les noms de l’expédition disparue de Franklin lui traversèrent l’esprit. Puis il se dit que c’était impossible - ils étaient à plus de mille kilomètres au nord des lieux où l’on avait cherché ces navires.

Mais alors, quel était ce bâtiment derrière lui, sous ses pieds ?

Un cri le fit sursauter.

— Harlow ! Harlow, venez voir !

La voix de Rigby, stridente d’urgence, venait de l’autre côté du navire. Harlow courut, contourna la proue, glissa sur une plaque de glace vive et arriva au moment où le charpentier, debout sur un énorme bloc de pression, pointait le doigt vers le flanc tribord.

— Regardez, dit-il. La banquise, elle pousse. Elle pousse vers nous.

Et c’était vrai. Lentement, majestueusement, une crête de glace de près de deux mètres de haut rampait vers la coque, comme une vague pétrifiée qui avançait toujours. Le *Discovery* était pris entre deux mâchoires qui se refermaient. Le craquement du bois devint plus fort, plus régulier - un son d’agonie.

— Tout le monde à bord ! cria Harlow. Tout le monde, maintenant !

Les hommes jetèrent leurs outils, sautèrent sur le pont dans une confusion de bottes et de jurons. Harlow fut le dernier à remonter, poussé presque par la crête qui touchait déjà le bordé. Sous leurs pieds, le plancher vibra, puis une détonation sourde éclata quelque part sous la ligne d’eau : un madrier venait de céder.

— L’eau dans la cale ! cria une voix.

Harlow regarda la coque. Un filet de fumée blanche montait de la glace pulvérisée contre la proue. Le navire s’inclina légèrement, de quelques degrés à peine, mais assez pour qu’il le sente sous ses semelles.

Puis la porte de la dunette s’ouvrit. Mercer apparut en haut des marches, drapé dans son manteau, la barbe chargée de givre. Il regarda son navire mourir avec le même calme placide, puis ses yeux trouvèrent Harlow.

— Votre glace est tenace, monsieur Harlow. Mais j’avais raison, vous voyez. Il m’a fallu patienter. Et la patience, en ces eaux, est la seule arme qui reste.

Il tenait quelque chose dans la main, plié contre sa poitrine. Une carte, un parchemin - Harlow n’aurait su le dire. Mais au moment où Mercer tournait les talons pour regagner sa cabine, le second vit la lueur d’un sceau de cire rouge, brisé.

Mercer avait quelque chose. Quelque chose qui justifiait, dans son esprit, de s’enfouir volontairement dans la glace.

Harlow descendit dans la cale avec son équipe, la tête remplie de questions, le corps tendu contre le froid qui, déjà, serpentait sous le pont. Le navire gémissait autour d’eux, s’enfonçait lentement dans l’étreinte blanche. Et quelque part, sous leurs pieds, un autre navire dormait depuis des années, les lettres de sa proue enfouies sous un linceul de glace.