Le Passager de Minuit
Lire le chapitre 31: The Last Meeting
La pleine lune se leva sur le viaduc de Saint-Maurice, argentée et froide comme un sou neuf. Les pierres de la balustrade crissaient sous mes semelles, et l'air portait cette odeur de fer rouillé et de nuit que je connaissais si bien.
J'attendais depuis moins d'une minute quand il apparut.
Julian se tenait sur les rails — *dans* les rails, ses chevilles floues et tremblantes comme de la brume réfléchie dans l'eau. Mais il était là. Plus que là. Chaque soir depuis des semaines, il se dissolvait à l'approche du pont, sa silhouette fumant comme un rêve à l'aube. Ce soir, non.
Chaque bouton de son uniforme de mécanicien était net. Les plis de sa casquette étaient nets. Il souriait, et un vent tiède souleva le col de sa veste.
« Tu es solide, » dis-je.
« Pleine lune, » répondit-il. « La frontière est mince. Le rituel de Marie-Claire — il fonctionne. Pour une heure, peut-être moins, je suis presque vivant. »
Presque vivant. Le cœur me fit mal, un élancement cruel dans la poitrine.
« Pourquoi maintenant ? »
Il s'approcha. Ses bottes ne faisaient pas de bruit sur le ballast. À deux mètres de moi, je pouvais sentir — non, je ne pouvais pas sentir, je pouvais *imaginer* l'odeur du savon que je n'avais jamais connue sur lui. Son regard tenait le mien, et pour la première fois depuis qu'il était mort, il avait des pupilles. Quelque chose brillait en lui qui n'était pas de la phosphorescence de fantôme.
« L'horloge, » dit-il. « Elle compte à rebours en moi. À 2 h 17 — le moment exact du déraillement — cette nuit est l'anniversaire du dernier voyage. C'est la seule nuit où je peux traverser. »
Il leva la main, paume ouverte. L'ombre de sa main sur ma joue, presque un contact.
« Tu dois rendre la montre, Camille. Exactement là où le train a déraillé. »
Mon poing se serra dans ma poche. La montre d'Auguste — la montre que Julian avait donnée à ma famille — pulsait contre mon pouce, son mécanisme vibrant comme un cœur. Je la sortis. Le cadran affichait 2 h 03. Quatorze minutes.
« Et si je la remets en place ? »
« Je passe de l'autre côté. Tous les morts du train passent. Les portes s'ouvrent. »
La réponse était si simple. Trop simple. Je sentis lourd dans ma gorge le poids des semaines écoulées, la réouverture du dossier, les archives de la chapelle, la fondation, les descendants, l'entité au serpent de spirale exigeant un sacrifice.
« Et toi ? »
Il eut un petit sourire triste.
« Je suis un des morts. Je passe avec eux. »
« Tu ne vas pas... »
« Le rituel de Marie-Claire a été construit pour libérer, pas pour retenir. » Il fit un pas de plus. Sa main parut traverser la brise, vint frôler mes doigts. Cette fois, le contact était réel. Le bout de ses doigts était tiède. Vivant. « Je serai libre. Tu seras libre. Plus de dette, plus de fantôme, plus de fardeau. C'est la seule échappatoire. »
Mon sang battait dans mes oreilles. Derrière lui, dans l'ombre des arches du viaduc, je voyais des silhouettes se dessiner — les passagers, les ouvriers, le mécanicien. Ils se tenaient en silence, leurs formes aussi nettes que la sienne, cent visages pâles levés vers la pleine lune. En attente.
Ils attendaient moi.
Je serrai la montre. Mon pouce traça le cercle de bronze gravé de la spirale de Marie-Claire, l'engrenage qui s'était entaillé dans ma chair la nuit que j'avais ouvert la porte.
« Viens avec moi, » dit Julian.
Le monde se fit lent. Sa main était dans la mienne — pleine, chaude, solide. Sa peau avait une texture. Il me tira doucement vers les rails, là où le sol portait encore la trace invisible de la colère de Ravel, là où soixante ans plus tôt la roue avait quitté le rail à 2 h 17, là où des hommes et des familles étaient morts pour un secret qu'aucun d'eux ne connaissait.
Un pas. Deux pas.
À la limite des rails, je m'arrêtai. Les fantômes immobiles derrière lui. Ma main tremblait, mais je ne reculai pas — je ne pouvais pas. La montre dans ma paume émettait son tic-tac doux, régulier, comme une respiration.
« Et si je ne te laisse pas partir ? »
Le visage de Julian changea. Pas la colère — quelque chose de plus profond. Une tristesse ancienne qui plissait ses yeux.
« Alors je reste un fantôme. Toi aussi. Nous retenons cent âmes prisonnières, chacun gardant l'autre. » Il tourna son visage vers les occupants fantômes du train. Une femme en tailleur beige serrait un enfant contre sa poitrine. « Il y a quatre-vingt-dix-neuf autres personnes dans ce train, Camille. »
Il avait raison. Élodie avait raison. Ce n'était pas une question de mon amour pour lui — c'était une question de si j'étais prête à payer leur liberté du prix du sien.
Je regardai la montre. 2 h 11.
Il me tendit la main.
« Viens. »
Le vent se leva. Les arbres au bord de la falaise grondèrent. Derrière le viaduc, au loin, les lumières de Saint-Maurice clignotaient, dans la gare où les trains passaient à heure fixe, où tout le monde vivait dans l'ignorance, tombant en arrière dans leur vie. Je pouvais faire la même chose : cet instant contre une éternité, contre cent éternités.
Julian me tenait la main. Ses yeux luisaient comme un adieu.
Le cadran de la montre atteignit 2 h 13.
« Je sais ce que tu vas choisir, » dit-il, presque doux. « Mais je devais te demander. »
Il leva l'autre main, écarta une mèche de mes cheveux. Sa paume tiède sur ma joue. Sa bouche hésita au-dessus de la mienne.
« Toute la vie vaut la peine, » dit-il. « Même si elle doit finir à 2 h 17. »
La pleine lune blanchit son visage. Il attendit.
Je me tenais là, ses doigts dans les miens, la montre de deux mondes dans mon poing, et le temps ne faisait plus un bruit.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.