Le Petit Navire
Lire le chapitre 36: The New Voyage
Le soleil d’octobre était pâle sur le bassin de Ramsgate, un disque blanc derrière une voile de brume qui ne se décidait pas à se lever. Arthur Briggs se tenait au bout de la jetée, les mains dans les poches de son ciré, et regardait la coque amarrée là où l’ancienne *Perseverance* avait coulé. Elle n’était pas neuve, la nouvelle. C’était un yacht de plaisance réquisitionné, racheté par le Ministère, repeint en hâte par des ouvriers qui n’avaient pas eu le temps de faire les finitions. Mais elle avait un beau nom, peint en lettres blanches sur l’étrave, et cette écriture lui serrait la gorge.
*Perseverance II*.
George descendit la cale avec un sac de pommes de terre sur l’épaule. Il le déposa sur le pont avec un bruit sourd, s’essuya les mains sur son pantalon.
— C’est le dernier. Mac a dit qu’il s’occupait du reste, mais je le connais, il est probablement en train de pleurer dans un coin.
— Il pleure pas, Tom. Il range, dit Arthur sans quitter le bateau des yeux.
Tom émergea de la cabine avant, une caisse d’outils dans les bras. Son visage était fermé, comme toujours, mais il y avait quelque chose de nouveau dans la façon dont il tenait son dos. Arthur avait passé trois heures à le questionner, cette nuit-là, dans le pub vide. Tom n’avait pas nié. Il avait raconté. La liste, c’était son nom à lui, pas pour trahir son pays, mais pour trahir son associé — un homme de Douvres qui avait essayé de le ruiner, et qui était passé du côté allemand en compensant. Il avait fait semblant, donné de faux renseignements, mangé avec eux, ri avec eux, fait semblant d’être des leurs. Et quand il avait compris qu’ils allaient le tuer de toute façon, il était revenu. Il avait apporté des noms. Mac avait vérifié. C’était vrai.
Arthur n’avait pas pardonné, pas tout à fait. Il avait écouté. C’était déjà beaucoup.
Mac arriva sur le quai, en civil — une veste de tweed qui lui allait mal, un sac brodé sur l’épaule. Il avait été démobilisé avec les honneurs, mais il ne parlait pas de ça. Il se pencha pour attraper la main d’Arthur, monta sur le pont avec une raideur dans la jambe qui resterait pour toujours.
— Vous avez pensé à un nom pour moi ? demanda-t-il en posant son sac.
— Mate, dit George. On t’a déjà donné le mien.
Mac sourit. C’était un petit sourire, presque timide, et Arthur comprit que ça valait mieux qu’une poignée de médailles.
Ils larguèrent les amarres à la marée montante, aidés par deux dockers qui ne posèrent pas de questions. Arthur prit la barre, George s’activa sur les drisses, et la *Perseverance II* quitta le bassin avec une lenteur digne, comme un vieux cheval qui retrouve son pré. Le moteur ronronnait — pas le vieux diesel fatigué de l’ancienne, mais un moteur neuf, presque silencieux. Arthur se souvenait du jour où il avait vu l’ancienne partir en fumée, la coque éventrée, l’eau qui entrait par la brèche. Il avait perdu son bateau à Dunkerque, et gagné un fils. Il avait perdu un ami, et gagné autre chose. Il n’aurait pas su dire quoi. Il préférait ne pas essayer.
Ils sortirent du port, prirent la mer du Nord dans un angle qui faisait danser les bouées. La brume se leva lentement, et le soleil se fit plus franc. Arthur garda une main sur la barre, l’autre sur la poche de son ciré, où le microfilm reposait toujours dans un étui de cuir, comme un secret que l’Amirauté avait oublié de réclamer. On lui avait dit de le rendre. On lui avait dit que c’était sans importance. Il ne l’avait pas fait. C’était dans sa poche, et c’était là que ça resterait.
George sortit de la cabine, deux tasses de thé fumant à la main. Il en tendit une à Arthur, qui la prit sans les yeux quitter l’horizon.
— On est à la pêche, quand même ? demanda George. Parce que si on est à la pêche, j’aimerais bien pêcher.
— On est à la pêche, dit Arthur.
— Et on pêche quoi ?
— Du poisson, je suppose.
Ils restèrent silencieux un moment. La mer était calme, un bleu sage sous le ciel clair. Des mouettes se disputaient sur une épave de bois à un mille à l’ouest. Arthur regarda dans cette direction, puis plus loin, vers le sud-est. Vers la France. Vers Lille, peut-être, où un garçon de vingt ans portait peut-être encore l’uniforme des Tommies dans un camp de prisonniers. Michael. Son fils. Le nom lui traversa le cœur comme une barre de fer froid, et il serra davantage la barre.
— Vous voulez qu’on parle de ça ? demanda Tom, qui était monté sur le pont sans bruit, une cigarette à la main.
— De quoi ?
— De ce que vous regardez quand vous regardez l’horizon.
Arthur tourna la tête vers lui. Tom avait les yeux clairs, un peu fatigués, vieux d’une autre guerre.
— Et vous ? demanda Arthur. Vous regardez quoi ?
— Les côtes anglaises qu’on a déjà quittées. Pourtant, je les quitte pas.
Le silence retomba. Mac s’assit au bastingage, ouvrit un vieux livre de navigation, sortit une boussole — celle qu’il avait offerte à George — et la contempla. Il semblait calme. Arthur se surprit à penser qu’il n’aurait pas cru, un mois plus tôt, que trois hommes pouvaient changer autant en si peu de temps. Mac avait presque abandonné. Tom avait presque menti. George... George était resté. Arthur ne savait pas si c’était le meilleur ou le pire de lui-même qu’il voyait dans le miroir de son équipage. Il choisit de croire que c’était le meilleur.
La matinée passa sans incident. Ils lancèrent les filets à une heure de la côte, sur les conseils d’un vieux croqueur de poissons qui avait fait la route avant eux, et prirent du maquereau — pas beaucoup, mais du poisson. George jura quand un filet se coinça dans l’hélice, Mac rit, Tom proposa une blague qu’il n’avait jamais racontée à personne. Arthur resta à la barre, écoutant la radio morse qui grésillait sans message. Il savait ce qu’il attendait. Un code, une fréquence, une voix qui lui dirait que le garçon était là, qu’il avait survécu, qu’il était vivant. Rien encore. Mais il avait appris à attendre.
À la tombée de la nuit, ils jetèrent l’ancre dans une crique tranquille, à un mille de la plage de Pegwell. Le ciel prenait des teintes de cuivre et d’encre, et les feux de navigation d’un convoi passaient au large, minuscules points dans le gris. Arthur coupa le moteur. Le silence tomba, épais et soudain, comme une couverture qu’on pose sur un enfant.
George fit cuire le poisson sur un petit réchaud, avec du beurre et des pommes de terre. Ils mangèrent sur le pont, sans parler beaucoup, mais sans non plus avoir besoin de parler. Mac raconta une histoire de son temps dans la marine marchande, une histoire drôle, pleine de détails inutiles. Tom sourit, pour la première fois depuis qu’Arthur le connaissait, ou presque. Arthur se demanda si le vieil homme avait toujours pu sourire, ou si la guerre le lui avait appris. Il ne le sut jamais.
Il se leva, alla s’asseoir à la proue, face au sud-est. La France était quelque part derrière cette ligne d’horizon sombre. Il n’y avait pas de fumée ce soir, pas d’incendie, pas de détresse évidente. Mais il savait que derrière cette ligne, il y avait autre chose. Des hommes, des enfants aussi, peut-être son fils, qui attendaient. Des renseignements à transporter. Des armes. Des visages sur lesquels il ne mettrait jamais un nom. L’Amirauté lui avait donné la *Perseverance II* pour la pêche commerciale, officiellement, mais aucun des trois hommes n’avait demandé pourquoi elle avait des plaques de blindage sur les flancs ni des supports de mitrailleuse discrets sous les plats-bords. Arthur le savait. Il ne le disait pas. Le bateau était le leur pour aller chercher du poisson — et pour aller chercher autre chose, quand l’heure viendrait.
— On rentre demain ? demanda George, à voix basse, derrière lui.
— Tu veux rentrer ? dit Arthur.
George réfléchit. Il regarda le bateau, le ciel, le visage d’Arthur dans le crépuscule.
— Pas tout de suite, dit-il. Je crois qu’on a du temps.
Arthur acquiesça. Ils restèrent accroupis un moment, regardant les dernières lueurs de la nuit se dissiper, les premières étoiles apparaître. La mer était calme. Pas tranquille — jamais tranquille, il le savait — mais calme. Pour cette nuit, c’était assez.
Le lendemain matin, à l’aube, Arthur fut réveillé par le cri des mouettes. Il se leva, se lava le visage à l’eau de mer, jeta un coup d’œil à la radio qui restait silencieuse. Il regarda vers la France, là où il savait que le garçon l’attendait, quelque part, sans savoir exactement où ni quand.
Il ne savait pas si le microfilm servirait jamais. Il ne savait pas si la liste de Tom lui rendrait jamais sa fille, ni si Céline Dévaux était une alliée ou une ennemie, ni pourquoi le nom de Tom figurait à côté du sien. Il ne savait pas combien de temps il tiendrait. Mais il savait qu’il avait encore un bateau. Il avait encore des hommes. Il avait encore une raison de hisser le filet et de plonger la main dans la mer.
Il prit la barre. George leva l’ancre, la chaîne souleva des perles d’eau noire, puis le petit moteur de la *Perseverance II* se mit à vibrer sous ses pieds. Tom libéra l’amarre de proue, Mac replia les cartes marines, et tous les quatre montèrent sur le pont, tournés vers le sud-est. Arthur regarda l’horizon. Pas de fumée aujourd’hui. Mais il savait qu’elle viendrait. Elle viendrait toujours, et il serait là.
— On y va, dit-il à voix basse, pour lui-même.
Et le bateau quitta la crique, se glissa dans le matin gris-bleu, et se dirigea vers la mer ouverte. Pas vers Ramsgate. Pas encore. Vers le large, vers la France, vers tout ce qui restait à faire. La roue tourna doucement sous ses mains, le vent gonfla la voile de secours qu’ils avaient hissée pour économiser le diesel, et la *Perseverance II* poursuivit son chemin, petite coque blanche sur les eaux sombres, entre deux guerres, entre deux mondes, entre un fils qu’il pourrait ne jamais revoir et un pays qui demandait encore des bras.
Ça suffirait bien.
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