Le Registre de la Veuve
Lire le chapitre 17: The Gathering Storm
La bruine de novembre collait aux pavés de New Bedford quand la diligence s’arrêta devant l’auberge du Croissant. Elinor descendit la première, les jambes engourdies par douze heures de route depuis Boston. Nathaniel régla le conducteur, puis la rejoignit sous l’auvent, son regard balayant la rue comme s’il s’attendait à voir des espions derrière chaque fenêtre.
— Je vais chez l’avoué Gratton, dit-elle, remontant son col. Il s’occupe des affaires de la succession Marsh depuis la mort de mon père. Si Hale a touché aux parts de Thomas, il le saura.
Nathaniel hocha la tête. Il portait un manteau de drap sombre, acheté à Boston pour remplacer son habit de marin, et il avait cet air grave qui lui venait chaque fois qu’ils approchaient du danger.
— Vous voulez que je vous accompagne ?
— Non. Restez ici. Reposez-vous. Vous en aurez besoin.
Il ne discuta pas. Mais quelque chose dans son silence lui disait qu’il ne fermerait pas l’œil.
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Chez Gratton, l’odeur de vieux papier et d’encre séchée la saisit comme un gant familier. Le vieil avoué, une perruque grise posée de travers sur son crâne, leva les yeux de son bureau avec une surprise qui tourna vite à l’embarras.
— Madame Marsh ! Je ne vous attendais pas si tôt. Votre voyage à Boston s’est bien passé ?
— Assez bien, monsieur Gratton. Mais j’ai appris des choses qui m’inquiètent.
Elle posa son réticule sur le coin du bureau, sans s’asseoir.
— On m’a dit que des parts de la compagnie Marsh avaient été vendues. Sans mon consentement.
Gratton écarquilla les yeux. Il ouvrit la bouche, la referma, puis déplaça des papiers avec une nervosité de moineau pris au piège.
— Eh bien… il y a eu un arrangement. Juste avant la disparition du capitaine Marsh. Une clause particulière dans son testament, madame. Il prévoyait qu’en cas d’absence prolongée, ses parts pourraient être transférées à son associé pour éviter la paralysie des affaires.
— Son associé. Hale.
— Oui, ma foi.
— Et à qui Hale a-t-il vendu ces parts ?
Le silence de Gratton dura une seconde de trop.
— À un négociant de Providence. Un certain M. Whitfield.
Elinor sentit la colère monter, chaude et nette, comme la vapeur d’une chaudière.
— Et cet arrangement, avait-il été soumis à mon approbation ? Mon père a fondé cette compagnie. Je suis l’exécutrice testamentaire de la succession Marsh.
— Ma foi… le testament de votre époux datait d’avant votre mariage, madame. Il était antérieur à vos fiançailles. Et il ne mentionnait pas votre nom.
Elle resta parfaitement immobile. C’était cela, le vrai visage de la manigance de Hale : non pas la contrebande seule — mais la dépossession silencieuse, méthodique, légale. Thomas avait signé un testament qui la laissait de côté. Hale s’était servi de ce document pour vendre la part de Thomas à un homme de paille, et pendant ce temps, l’encre du faux cadavre séchait encore sur les registres de l’amirauté.
— Je veux une copie de ce testament, dit-elle d’une voix calme. Et la liste des transactions depuis la mort présumée de mon mari.
— Ce ne sont pas des documents publics, madame…
— Je suis l’exécutrice, Gratton. Et si vous refusez, je reviendrai avec un ordre du tribunal de comté avant la marée du soir. À vous de choisir.
Le vieil homme déglutit. Il ouvrit un tiroir, en tira une liasse ficelée, la lui tendit sans un mot.
Elinor sortit dans le brouillard, la liasse serrée contre sa poitrine.
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À l’auberge, Nathaniel était attablé devant une soupe refroidie, les yeux sur la fenêtre. Quand elle entra, il se leva.
— Alors ?
— Hale n’a pas vendu les parts de Thomas à un rival, dit-elle en jetant les papiers sur la table. Il les a transférées à un homme de paille de Providence. Whitfield. C’est une coquille. Regardez.
Elle déplia un document, désigna une signature en bas de page.
— Le même graphiste que sur le contrat d’indigo que nous avons trouvé à Boston. Whitfield n’existe pas. C’est Hale qui a rédigé cette vente lui-même. Il a écrit la lettre à son propre nom.
Nathaniel parcourut les pages, son front se plissant.
— Il vous a volé la compagnie sous couvert de la loi, dit-il lentement. Et il s’en servira pour blanchir l’indigo quand il le faudra.
— Il s’en sert déjà. Les cargaisons partent de Wareham, Brownell, jusqu’à Providence. Et tout passe par ce Whitfield fantôme.
Elle s’assit en face de lui, soudain épuisée.
— Nathaniel, je ne peux pas aller devant le juge avec ça.
— Pourquoi ? C’est précisément la preuve que nous cherchions.
— Parce que Whitfield n’existe pas, et que Hale le sait aussi bien que moi. S’il découvre que nous avons ces documents, il les fera disparaître. Et il a les moyens de le faire — il est chez lui, il connaît tous les magistrats, tous les douaniers. Moi je ne suis qu’une femme dont le mari est mort. On me dira que je fabule pour récupérer mon héritage.
Nathaniel la regarda un long moment. Il y avait dans ses yeux cette intensité calme qu’elle avait apprise à reconnaître — le moment où il pesait un choix.
— Alors qu’est-ce que vous voulez faire ?
La réponse était déjà en elle, toute chaude, comme une braise qu’elle portait depuis Boston.
— Je veux aller le voir. Dans son bureau. Ce soir, avant qu’il ne sache que nous avons quitté Boston.
— Elinor, c’est de la folie.
— Peut-être. Mais c’est la seule façon. S’il pense que j’ignore tout, il se croira en position de force. Il aura envie de me montrer sa domination, de m’expliquer lui-même comment il m’a eue. C’est son genre.
— Et pendant qu’il vous explique, que faites-vous ?
Elle marqua une pause.
— Je lui présente les manifestes. Je le confronte à la mort de Thomas. Et je lui fais une offre qu’il ne pourra pas refuser : la vérité en échange de l’arrêt des poursuites contre moi.
— Vous voulez qu’il avoue ? Il ne le fera jamais.
— Il le fera si je lui montre ce que nous avons trouvé — et si j’ajoute une chose qu’il ignore. Le testament.
Nathaniel fronça les sourcils.
— Le testament ? Celui qui vous laisse de côté ?
— Oui. Parce que si Hale croit que ce testament est toujours valide, il croit aussi que je n’ai rien. Il ne saura pas que j’ai découvert que Thomas est vivant. Il ne saura pas que je sais qu’il a vendu mes parts. Il ne saura que ce que je veux bien lui montrer.
Elle se pencha, abaissa la voix.
— Je veux le voir se noyer dans ses propres mensonges, Nathaniel. Je veux qu’il me regarde dans les yeux et qu’il croie qu’il me tient — et juste au moment où il baissera sa garde, je sortirai les manifestes et je le regarderai pâlir.
Nathaniel resta silencieux. Dehors, la corne de brume sonna sur le port, longue et triste.
— Vous me demandez de vous laisser y aller seule.
— Non. Je vous demande de m’accompagner.
— Comme témoin ?
— Comme témoin. Et comme homme de main, si la situation l’exige.
Il la considéra longuement. Puis, lentement, il hocha la tête.
— Très bien. Mais je porterai mon pistolet.
— Je n’en attendais pas moins de vous.
Il esquissa un sourire — rare, rapide, qui lui alla droit au cœur.
— Quand ?
— Dans deux heures. Il faudra que je passe chez moi d’abord. Pour prendre les papiers de Silas. Tous.
Elle se leva, attrapa son châle.
— Et si Hale appelle ses hommes ?
— Alors nous découvrirons de quel bois il est fait.
Elle sortit dans le brouillard, le ventre noué par la peur et par cette étrange excitation qui précède toujours les grandes décisions.
Dans deux heures, elle lui dirait tout ce qu’elle savait. Et si le ciel était juste, il en réchapperait moins entier qu’il n’y était entré.
Mais quelque chose lui disait, tout au fond d’elle, que Hale avait lui aussi des défenses. Et qu’il n’avait pas survécu dix ans dans le commerce de la contrebande sans être prêt à tout.
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