Le Registre des Morts
Lire le chapitre 36: The Retirement
Il avait plu toute la matinée sur Charing Cross Road, une pluie fine et obstinée qui lavait les pavés sans jamais les nettoyer vraiment. Graves s'arrêta devant la devanture du marchand de livres anciens, regarda son reflet dans la vitre embuée, et se demanda, une dernière fois, s'il faisait la bonne chose.
La pancarte dans la vitrine disait : *Vente de fonds – propriétaire prend sa retraite*. Il poussa la porte. La clochette tinta, un son clair, presque gai.
Le vieux marchand leva la tête de son comptoir, des lunettes perchées sur le nez, un exemplaire de Dickens ouvert devant lui. « Monsieur Graves », dit-il. « Vous revenez pour les Trollope ? »
« Je reviens pour tout. »
Le vieil homme cligna des yeux. « Tout ? »
« Le fonds entier. L'échoppe, les étagères, la poussière. Le chat aussi, si vous me le laissez. »
Le marchand le regarda longuement, puis il sourit. C'était un sourire fatigué, celui d'un homme qui avait passé quarante ans à vendre des histoires sans jamais avoir la sienne. « Vous êtes sérieux ? »
« Je n'ai jamais été plus sérieux de ma vie. »
Ils signèrent les papiers trois jours plus tard, dans l'étude d'un notaire de Gray's Inn. Graves paya comptant, en billets propres qu'il avait tirés de ses économies – l'argent de vingt ans de police, quinze ans de services discrets, et une dernière enquête qui aurait dû le tuer. Le marchand lui serra la main avec une vigueur surprenante.
« Prenez soin d'elle », dit le vieil homme en désignant l'échoppe d'un geste vague. « Elle vous rendra ce que vous lui donnerez. »
Graves ne savait pas si c'était une promesse ou un avertissement. Il soupçonnait les deux.
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Les premiers mois furent étranges. Il avait passé sa vie à résoudre des problèmes, à répondre quand on l'appelait, à se déplacer dans le Londres des riches et des puissants avec la discrétion d'une ombre. Maintenant, il ouvrait sa boutique à neuf heures, allumait le poêle dans l'arrière-boutique, faisait le thé, et attendait.
Les clients venaient rarement. Quelques habitués, des collectionneurs, des veuves qui vendaient les bibliothèques de leurs maris défunts, et le chat – un vieux matou gris et borgne nommé Hobbes – qui dormait sur les éditions originales comme si elles étaient un trône.
Un mardi, dans la première semaine de novembre, Graves rangeait un exemplaire de *Bleak House* quand la porte s'ouvrit. Il leva les yeux.
Clara Whitmore se tenait sur le seuil, un parapluie ruisselant à la main, son regard vif balayant la pièce comme celui d'une femme qui prenait des notes mentales.
« Vous êtes difficile à trouver », dit-elle.
« Je n'étais pas perdu. »
Elle ôta son chapeau, secoua la pluie de ses épaules. « Puis-je m'asseoir ? »
« C'est une boutique de livres, pas un salon de thé. Mais vous pouvez essayer la chaise près du poêle. »
Elle s'installa, et Graves lui servit du thé sans demander. Elle le regarda faire, un sourcil arqué. « Vous êtes devenu hospitalier. C'est nouveau. »
« C'est la retraite. On s'amollit. »
« C'est pour ça que vous cachez un revolver dans le tiroir du comptoir ? »
Graves sourit – un vrai sourire, rare chez lui. « Ça, c'est l'habitude. Plus difficile à perdre. »
Clara but son thé, puis sortit un journal de son sac. Le *Morning Chronicle*, daté du matin même. Elle le posa sur le comptoir. En première page, un titre : *La Compagnie d'Assurances Victoria réforme sa direction – 40 000 £ de dommages-intérêts versés aux familles.* Elle tapota le journal.
« Vous avez vu ça ? »
« J'ai vu. »
« Le président a démissionné hier. Le conseil a voté sa confiance aux administrateurs restants, mais ils ont nommé un nouveau directeur des réclamations. Un homme propre, dit-on. »
Graves hocha la tête. « Bien. »
« Bien ? » Clara le regarda avec une intensité qui aurait fait reculer un homme moins habitué. « Vous avez fait tomber un complot qui a tué six personnes – peut-être plus – et vous dites *bien* ? »
« Que voulez-vous que je dise ? Bravo ? »
« Je veux que vous disiez que vous êtes fier. Ou que vous êtes hanté. Ou que vous regrettez. Quelque chose d'humain. »
Graves s'adossa au mur, croisa les bras. Le chat Hobbes sauta sur le comptoir et s'assit sur une pile de *Pickwick Papers*, l'air sentencieux.
« Je suis fatigué », dit Graves. « C'est ça, l'humain. Je suis fatigué, et je suis vivant, et j'ai acheté une boutique de livres, et je sers du thé à une journaliste qui aurait pu me détruire mais qui a choisi de m'aider. C'est plus que je n'aurais osé espérer il y a un an. »
Clara le dévisagea un long moment. Puis elle remit son chapeau, se leva, et tendit la main. Il la serra. Sa poignée de main était ferme, directe, sans coquetterie.
« Si jamais vous avez besoin d'un livre », dit-il.
« Si jamais vous avez besoin d'une histoire vraie racontée », répondit-elle. « Vous savez où me trouver. »
Elle sortit dans la pluie, et la clochette tinta derrière elle. Graves resta un moment immobile, puis il ouvrit le tiroir du comptoir, sortit le revolver, le posa sur la pile de livres à côté de Hobbes. Le chat le renifla de son œil unique et détourna la tête, désapprobateur.
« D'accord », dit Graves au chat. « Tu as raison. »
Il rangea le revolver dans une boîte à cigares, au fond de l'arrière-boutique, sous une pile de vieux journaux de l'année de la mort de la reine Caroline. Il savait qu'il le retrouverait s'il en avait besoin. Il espérait ne jamais avoir besoin.
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Un soir de décembre, alors que la neige tombait sur Charing Cross Road et que Hobbes dormait sur le radiateur dans une extase féline, Graves fit ce qu'il avait évité de faire depuis des semaines.
Il sortit le coffret de bois de son bureau – le même bureau qui avait appartenu au marchand, avec ses tiroirs grinçants et ses taches d'encre – et l'ouvrit. À l'intérieur, sur un lit de velours terni, reposait la montre en argent.
Il ne savait pas pourquoi il l'avait gardée. Elle avait appartenu à un homme mort, à un homme qui l'avait assassiné, et à lui-même qui avait failli mourir à cause d'elle. Elle était arrêtée à une heure précise : 3 h 47. L'heure de la mort de son ami. L'heure où sa propre vie avait bifurqué sans qu'il le sache.
Il la prit dans ses mains, sentit le poids du métal, le froid de la surface. Il aurait pu la vendre, la fondre, la jeter dans la Tamise. Au lieu de cela, il l'avait gardée.
Il la posa sur le coin du bureau, à côté de l'encrier, là où il pourrait la voir chaque fois qu'il s'asseyait pour écrire une lettre ou lire un catalogue de vente. Un rappel, se dit-il. Un rappel de ce qu'il avait été, de ce qu'il avait vu, de ce qu'il avait perdu.
Eleanor – Marianne, se corrigea-t-il – lui avait écrit une fois, depuis sa nouvelle vie. Une carte brève, sans adresse de retour. *Je ne sais pas si on se reverra. Mais je sais que vous avez fait ce qu'il fallait, quand il fallait. C'est rare. Prenez soin de vous.*
Il avait brûlé la carte, par prudence. Mais les mots restaient dans sa tête, et il pensait qu'ils y resteraient encore longtemps.
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Le printemps suivant, la boutique avait pris sa cadence. Graves connaissait ses clients par leur nom, leurs goûts, leurs manies. Il recommandait des auteurs oubliés, achetait des collections entières, discutait politique à voix basse avec les habitués. Le chat Hobbes avait perdu le combat pour le fauteuil près de la fenêtre et s'était résigné à partager avec un vieux colonel à la retraite qui venait lire le *Times* chaque après-midi.
Un mardi, un livreur apporta un paquet, enveloppé de papier kraft, sans lettre d'accompagnement. Graves l'ouvrit avec précaution. À l'intérieur, un exemplaire de *David Copperfield* – une édition illustrée aux belles gravures – et une carte de visite au nom d'« Amelia Hartley ».
Il ne connaissait pas ce nom, mais en feuilletant le livre, il trouva une inscription au verso de la page de titre. Une écriture féminine, penchée et élégante. *Pour l'inspecteur qui n'a pas renoncé. Pour l'homme qui a su voir. Votre amie, qui préfère rester sans nom.*
Il sourit, referma le livre, et le plaça sur l'étagère à côté de son bureau – pas dans la vitrine, mais là où il pourrait le voir pendant son thé du matin. À côté de la montre en argent.
Le colonel leva les yeux de son journal. « Bonne nouvelle ? »
« Une vieille histoire », dit Graves. « Qui se termine bien. »
Il s'assit dans sa chaise, alluma sa pipe, et regarda par la fenêtre. La rue était baignée de soleil, une rareté à Londres. Les pavés luisaient. Il resta là un long moment, immobile, le nuage de fumée montant vers le plafond bas.
« Vous savez, colonel », dit-il soudain.
Le colonel tourna une page, sans lever le nez de son journal. « Oui ? »
« Je crois que je vais rester ici. »
« Vous êtes ici depuis six mois, Graves. »
« Non, je veux dire – rester. Définitivement. C'est une bonne rue. Il y a de bons livres. Un bon chat. Un bon thé. »
Le colonel baissa son journal, le regarda avec une curiosité douce. « Et vous n'allez pas vous ennuyer ? »
Graves regarda la montre en argent sur son bureau. Elle encadrait la lumière, la métamorphosait, la renvoyait de manière trouble, comme les vies qu'elle avait traversées. Il pensa à Finch, muet et paralysé dans sa cellule de Newgate. À Ashworth, disparu quelque part sur le Continent avec sa honte. À Eleanor, vivante sous un nom emprunté. À Clara Whitmore, quelque part dans la ville, écrivant sans doute la prochaine vérité que les innocents étaient en droit d'attendre de lui – la vérité que lui, de son côté, avait mis si longtemps à écrire.
« Toute ma vie », dit Graves lentement, « j'ai attendu la prochaine affaire. La suivante. Encore une. J'ai cru que c'était ça, vivre : courir après quelque chose jusqu'à ce que ça tombe. Mais ce n'est pas ça. »
« C'est quoi, alors ? »
Graves souffla un dernier nuage de fumée et regarda la lumière danser sur les pages poussiéreuses autour de lui.
« C'est savoir s'arrêter quand on a trouvé quelque chose qui vaut la peine de s'arrêter. »
Le colonel hocha la tête, replia son journal, et se leva avec un soupir. « Je reviendrai demain », dit-il comme il le faisait toujours, depuis la fin des temps ou presque.
La porte tinta. La cloche fit sa musique. Le chat Hobbes s'étira sur les livres d'or et se rendormit.
Et Henry Graves resta assis dans sa boutique, des siècles de papier autour de lui, une montre en argent sur son bureau et, pour la première fois de sa vie adulte, plus aucune ombre qui le suivait.
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