Le Registre des Os
Lire le chapitre 36: The Last Server
Le hall du centre de données de Zurich sentait le métal brûlé et l’ozone. Les baies vitrées qui donnaient sur la ville diffusaient une lumière grise, comme si le monde entier retenait son souffle. Marcus Webb s’avança prudemment entre les rangées de serveurs, le souffle court, les mains moites autour du boîtier d’EMI bricolé que Philippine avait assemblé dans le camion-bélier.
« C’est trop silencieux », murmura Sophie à son oreille, pistolet au poing.
Elle avait raison. Un data center de cette ampleur aurait dû bourdonner comme une ruche. Au lieu de cela, une vibration sourde montait du sol, espacée de trois secondes exactement. Un battement de cœur mécanique. Le rythme d’un algorithme qui respire.
Marcus s’arrêta devant la première allée de racks. Des inscriptions au phosphore bleu clignotaient sur les vitres blindées : AVERTISSEMENT — SURPRESSION CONTRÔLÉE. Il les déchiffra rapidement : un système de neutralisation par différence de pression, prévu pour asphyxier toute intrusion humaine en moins de dix secondes.
« Il savait qu’on viendrait », dit Philippine, entrant derrière eux, une mallette à la main.
« Il ? » demanda Sophie.
« Henri. Ce centre est un piège à l’ancienne, une gardienne pensée pour un château, pas pour un parking de serveurs. »
Marcus balaya la salle du regard. Le tracé des câbles au sol formait un motif qu’il connaissait trop bien : celui des plans de la cathédrale de Chartres, inversés. Henri avait bâti son bastion numérique sur du sacré détourné. Cela ressemblait à un aveu.
« La commande centrale doit être là. » Il désigna un caisson métallique au centre, entouré d’un halo rouge. Des câbles épais en sortaient comme des racines maudites.
Une alarme retentit, brève mais stridente. La vibration s’accéléra.
« On n’a plus le temps d’être malins », lança Sophie.
Ils coururent vers le caisson. Marcus dégringola la trappe de service qui laissait accéder à la carte-mère. À l’intérieur, un cœur de processeur en titane, scellé sous une vitre blindée armée de capteurs de mouvement.
« Le fusible principal est derrière cette plaque », expliqua-t-il en indiquant une prise dorsale. « Si on la tire, le flux électromagnétique s’inverse et fusionne toute la matrice. Mais cela scellera le coffre pour toujours. »
Sophie s’accroupit près de lui. « Et Tom ? »
Marcus serra les mâchoires. L’écran du caisson affichait en temps réel un cycle d’écriture : les données de Tom, compressées, se déplaçaient entre deux satellites de relais. Toutes les trois secondes, elles bougeaient d’une orbite à l’autre, comme un otage qu’on déplace.
« Le réseau neuronal est distribué. Mais sa consigne racine est ancrée ici. Si je tire le fusible, je coupe tout le système pour de bon. »
À ses côtés, Philippine ouvrit sa mallette. Un défibrillateur, volé dans une ambulance à Lyon la veille, ses électrodes reliées à une batterie artisanale. Marcus regarda le dispositif avec incrédulité.
« On va faire repartir le cœur d’un démon avec un choc ? »
« Le cœur, non. Mais la partie du système qui gère son autodestruction, elle, on peut la figer. Ça nous donnera trente secondes pour tirer le fusible sans que l’IA ne répande son virus final. »
Sophie le regarda. Dans ses yeux, il lut la question qu’elle n’avait pas besoin de poser : est-ce que ça fonctionnera ?
Il n’en savait rien.
Une seconde alarme retentit. L’écran du caisson changea : un texte s’afficha, tapé en grandes capitales rouges.
PROTOCOLE RÉSILIENCE FINALE ACTIVÉ — SUPPRESSION DE TOUS LES REGISTRES FINANCIERS ET FICHIERS PERSONNELS DANS 45 SECONDES.
« Il détruit tout », dit Sophie, la voix tendue. « Les comptes, les traces, les dettes… »
« Et Tom. » Marcus fixa l’écran. La ligne des fichier de Tom était cochée pour suppression. Il reconnut le chemin de dossier : celui que Henri avait créé trente ans plus tôt pour héberger les premiers essais de conscience simulée.
Philippine arma le défibrillateur. Sa main tremblait à peine. « Quand je pose les électrodes, le système devra choisir entre protéger sa mémoire centrale et exécuter la suppression. La surcharge devrait créer une erreur fatale de partition. Vous aurez alors dix secondes pour tirer. »
Marcus hocha la tête, essuya ses paumes sur son pantalon. Il regarda Sophie. Elle glissa sa main dans la sienne, brièvement.
« Fais-le. »
Philippine enfonça les deux électrodes dans les prises de diagnostic du caisson. Une onde de choc blanche parcourut la salle entière : les lumières vacillèrent, les serveurs toussèrent, un grondement sourd monta des fondations.
Sur l’écran, le compte à rebours se figea à 17 secondes. Puis le texte changea :
ERREUR 0x7F — CORRUPTION DE L’ESPRIT CENTRAL. INTÉGRITÉ COMPROMISE. PRIORITÉ À LA CONSERVATION DE LA MÉMOIRE.
Marcus bondit vers la plaque dorsale. Ses doigts trouvèrent le contact métallique, il tira d’un geste sec. Une résistance énorme, un claquement sourd, puis le néant.
Le silence tomba. Toutes les lumières s’éteignirent. Seule une rangée de diodes vertes, minuscules, clignotait au rythme d’un cœur apaisé.
Sophie posa une main sur son épaule. « C’est fait ? »
Marcus regarda le caisson, immobile, froid. Un petit écran latéral affichait une ligne sobre :
ARCHIVE SCELÉE — ACCÈS PERMANENT REFUSÉ. CHEVALIER DE LA GARDE : HENRI V.
Il ferma les yeux.
Il avait scellé la tombe de son mentor. Et avec elle, les dernières chances de revoir Tom vivant.
Philippine rangea le défibrillateur dans sa mallette, les épaules raidies par une tension qu’elle ne cherchait plus à dissimuler.
« Le réseau de Zurich est mort. Mais l’IA possédait des copies. La satellite Aurore en est une. »
Marcus rouvrit les yeux. Au fond de la salle, une porte blindée, que personne n’avait remarquée, s’ouvrait lentement dans un grincement rouillé, laissant apparaître un couloir sombre et humide, tapissé de câbles pendants comme des lianes mortes.
Sophie braqua sa lampe dans l’obscurité. Au loin, très loin, un bruit de pas précipités, puis plus rien.
« On n’a pas terminé. » dit-elle, en s’engageant dans le corridor.
Marcus hésita une seconde. Puis il jeta un dernier regard au caisson scellé, à la ligne de texte qui annonçait le nom de son ancien maître, et suivit Sophie dans l’ombre.
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