Le Roi du Rail
Lire le chapitre 37: The First Train
La vapeur sifflait dans l'air froid du matin, un panache blanc qui se dispersait au-dessus de la foule rassemblée. Jack se tenait sur la plateforme de la gare de Northgate, le col de son manteau remonté, et regardait la locomotive flambant neuve qui attendait sur les rails. Son nom était peint en lettres dorées sur la chaudière : *La Marianne* — le troisième engin à porter le nom d'un ouvrier.
« Elle est belle, Jack. »
Ned se tenait à ses côtés, une main posée sur la rambarde de la plateforme. Ses cheveux grisonnaient aux tempes, mais ses yeux brillaient encore de cette lueur malicieuse que Jack connaissait depuis l'enfance.
— La plus belle qu'on ait jamais construite, dit Jack. Et elle ira là où aucun train n'est jamais allé.
Le conducteur monta dans la cabine, une casquette neuve sur la tête, et fit retentir un coup de sifflet. La foule — des ouvriers, leurs familles, des marchands, même quelques visages familiers des hautes sphères de Londres — applaudit.
Le maire de Northgate, un homme grassouillet nommé Pemberton, s'approcha avec un ruban de soie bleue qu'il tendit à Jack.
« Monsieur Mullins, dit-il avec une solennité un peu forcée, l'honneur vous revient. Le ruban du premier passage.
— Non, monsieur le maire. L'honneur revient à ceux qui ont bâti la ligne. »
Jack se tourna vers la foule, chercha des visages familiers. Il vit Martha Higgins, la veuve de Hargreaves, qui tenait la main de son fils. Il vit des dizaines d'autres visages marqués par la suie et les années de misère, mais ces visages-là étaient propres ce matin, vêtus de leurs habits du dimanche.
Il ne prit pas le ruban.
« James, appela-t-il. Viens ici. »
Le fils de Hargreaves, un garçon de quinze ans à la mâchoire carrée et aux yeux sombres, s'avança timidement en ôtant sa casquette.
— C'est ton père qui a tracé cette ligne, lui dit Jack. Il est mort pour elle. C'est toi qui couperas le ruban ce matin.
Le garçon ouvrit la bouche, puis la referma. Des larmes lui montèrent aux yeux, mais il les chassa d'un revers de manche et hocha la tête.
Jack descendit de la plateforme, rejoignit sa place sur le train. Il préférait de beaucoup celle de conducteur — une habitude qu'il n'avait jamais complètement perdue — mais aujourd'hui, il voyagerait en première classe, dans le wagon qui avait été spécialement aménagé pour cette inauguration. Pas par luxe, mais parce que les actionnaires et les notables s'y entassaient déjà, et qu'il devait être là pour signer les documents finaux.
Ned le rejoignit dans le wagon.
« Tu vas survivre à trois heures de compliments ? demanda Ned.
— Si je peux survivre à vingt ans d'usine, je peux survivre à ça. »
Le ruban céda sous les ciseaux du jeune Hargreaves avec un claquement net. Les applaudissements redoublèrent, mêlés aux cris de joie des enfants qui agitaient des petits drapeaux rouges et bleus. Le sifflet retentit de nouveau, le conducteur ouvrit la vapeur, et le train s'ébranla dans un grincement de fer et d'acier.
Jack regarda la gare s'éloigner par la vitre. Northgate, qui n'avait été qu'un village de fermes et de métiers à tisser il y a dix ans, devenait une vraie ville. Ses ateliers, ses écoles, l'hôpital qu'il avait ouvert l'année précédente — tout cela défilait dans une succession de façades propres et de rues pavées.
Le train longea les faubourgs. Et puis, à mesure que la vitesse augmentait, les rues nettes cédèrent la place à d'autres rues — des ruelles étroites, des maisons basses aux toits de chaume délabré, des cours humides où des enfants en haillons jouaient dans la boue.
C'était les bas quartiers. Les taudis de Southgate, ceux d'où il venait.
Jack se sentit serrer la gorge comme un étau. Il avait vu ces rues mille fois, il les avait parcourues pieds nus lorsqu'il était petit, il les avait lavées à la sueur et au sang dans sa jeunesse. Mais les voir d'ici, d'un wagon de première classe qui filait à trente kilomètres à l'heure, c'était autre chose.
La distance. C'était la distance qu'il n'avait jamais regardée en face.
« Jack ? » fit Ned, à côté de lui.
Il ne répondit pas. Sa main glissa dans sa poche, trouva le lourd médaillon qui s'y trouvait, celui de sa mère. Il l'ouvrit, comme il le faisait souvent en privé, et vit le petit portrait — le sourire doux qu'il connaissait à peine, le regard clair.
Elle aurait pu être là, elle aussi, à le regarder passer dans ce train. Elle aurait pu être dans ces taudis, en train de coudre en chantant, et l'entendre passer au-dessus des toits.
Les larmes vinrent sans prévenir. Il n'essaya pas de les retenir. Il laissa couler, le visage tourné vers la vitre, tandis que Ned lui posait une main sur l'épaule sans dire un mot.
Le train franchit un pont de briques, et le paysage s'ouvrit. Des champs verts, des haies, des collines douces. Les taudis étaient derrière. Jack essuya son visage d'un geste brusque.
« Pardonne-moi, dit-il à Ned. C'est idiot.
— Ce n'est pas idiot, dit Ned. C'est humain. C'est pour ça que les morts restent dans nos poches, non ? Pour que les vivants n'oublient pas d'où ils viennent. »
Jack referma le médaillon et le remit dans sa poche. Sa main rencontra alors une autre forme — le rectangle doux d'un papier plié. La lettre d'Eleanor, qu'il portait toujours sur lui, pliée et repliée tant de fois que le papier s'était aminci aux pliures.
*Souviens-toi de l'homme, pas du trésor.*
Il regarda par la fenêtre un long moment.
« Combien de temps encore jusqu'à l'ancien tronçon ? demanda-t-il enfin.
— Environ vingt minutes. »
Environ vingt minutes. C'était le tronçon de la première ligne, celle que son père avait aidé à tracer, celle qui avait failli le tuer. La section connue dans les premiers temps comme le « piège de Mullins » — l'endroit où le talus s'était effondré sous son équipe, où sa jambe s'était brisée, où il avait vu ses idées mourir avant qu'elles ne naissent.
On disait que ce terrain était maudit. Les constructeurs de la nouvelle ligne avaient proposé de faire un détour. Jack avait refusé. Il avait fait renforcer le talus de ses propres deniers, avec du béton et du granit, plus solide qu'il ne l'avait jamais été. Il voulait que le train passe exactement là où il était tombé.
Le temps passa. Les conversations dans le wagon s'estompèrent dans un bourdonnement confus. Des actionnaires parlèrent de dividendes. Une femme en chapeau à plumes demanda s'il y aurait un buffet au terminus. Jack entendit tout cela à travers un voile de silence personnel.
« Là, dit Ned à voix basse.
Jack regarda à droite. Il reconnut la courbe de la colline, le vieux chêne solitaire qui avait miraculeusement survécu aux travaux. Plus loin, le talus reconstruit, vert et solide, pas un signe de l'effondrement passé.
Le train dansait sur les rails avec une douceur de jeune cheval bien harnaché. Il n'y avait rien à craindre, et pourtant Jack sentit son cœur battre plus vite.
« Arrêt, dit-il soudain en se levant.
— Pardon ? fit le notable assis à côté de lui.
— Conducteur ! Arrêt d'urgence ! »
Le train ralentit dans un gémissement de freins, s'arrêtant précisément au droit du chêne solitaire. Portes ouvertes. Jack descendit sur le ballast, son manteau claquant au vent. Ned le suivit, et ils s'éloignèrent du wagon, marchant le long de la voie.
Les passagers, des actionnaires surtout, passèrent la tête aux fenêtres, intrigués.
« C'est vraiment nécessaire ? demanda Pemberton d'une voix perchée.
— Une minute, dit Ned, une seule minute. »
Jack s'arrêta au point exact du remblai. Il l'avait calculé si souvent en pensée que ses pieds connaissaient l'endroit. Ici, la terre l'avait avalé vivant. Ici, ses hommes étaient morts. Ici, son père était mort avant lui, peut-être.
Il sortit de sa poche la montre de son père. L'horloge de famille, ce vieil oignon de cuivre au couvercle cabossé qu'il avait gardé toute sa vie. Elle ne marchait plus depuis des années, mais il la portait toujours, par respect, par origine.
Il s'accroupit. Lentement, avec soin, il posa la montre sur le rail.
« Papa, dit-il à voix basse, je sais que tu n'étais pas sûr de ce chemin. Je sais que tu craignais que je me perde comme tant d'autres. Mais regarde. »
Sa voix se brisa un peu.
« Le train passe ici maintenant. Il passe là où tu es mort. Et il ne s'arrêtera pas de sitôt. »
Il resta un instant immobile, les mains sur les genoux, le regard sur la montre de cuivre qui brillait doucement entre les rails d'acier.
« Tu m'as appris à tenir la clef anglaise, dit-il encore. Tu m'as appris à ne pas me laisser marcher dessus par les messieurs. Mais tu m'as surtout appris ce qu'était un homme de parole. C'est pour ça que je suis ce que je suis aujourd'hui. »
Il se releva, recula posément sur le ballast.
« Tu crois que le train va l'abîmer ? demanda Ned. La montre ?
— Non, dit Jack. Elle s'arrêtera de tourner quand elle sera passée à travers. Mais elle est arrêtée depuis déjà quinze ans. C'est juste que là, comme ça, sur la voie… elle marquera toujours l'heure de notre arrivée. »
Il s'écarta avec Ned du rail. Le conducteur, à un signe de Jack, ouvrit la vapeur doucement. Le train reprit sa course, les roues d'acier passèrent sur le rail avec un chant clair.
Jack et Ned remontèrent à bord, fermèrent la porte derrière eux. Un silence lourd emplissait le wagon de première classe, aussi marqué qu'eux.
Pemberton s'éclaircit la gorge.
« Eh bien, monsieur Mullins, dit-il. Voilà une inauguration originale. J'espère que ce geste… émotif n'est pas de mauvais augure pour la ligne.
— Au contraire, dit Jack. Cette ligne, je l'ai baptisée la ligne du Peuple. Elle porte le nom de ceux qui l'ont bâtie et de ceux qui la prendront pour travailler, se soigner, se rendre à l'école ou visiter la mer. Ce que je viens de faire, c'est juste une promesse qu'elle ne sera jamais vendue, jamais volée, jamais confisquée par ceux qui veulent faire de l'argent sur le dos des pauvres. »
Le train poursuivait sa course vers le nord, vers les terres nouvelles, la ligne d'extension avec ses futures écoles et ses ateliers — un rêve devenu acier. Jack s'assit, sortit le médaillon de sa mère et la lettre d'Eleanor, les serra chacun dans une main un instant, puis les remit dans sa poche, à côté de son cœur.
La lumière de l'après-midi tombait en oblique sur les champs en friche qui participeraient bientôt de l'ambition de cette ligne nouvelle.
Jack regarda le paysage filer. Il ne pleurait plus. Il regardait devant lui, là où les rails se rejoignaient à l'horizon, là où la voie continuait — toujours plus loin.
Ned s'assit à sa gauche.
« La suite, Jack ? demanda-t-il.
— La suite, Ned, c'est la même chose que ce qu'on a toujours fait : du travail. Et la suite de la suite, c'est la même chose. On construit, on avance, on ne laisse personne en chemin. »
Il regarda ses mains — marquées de cicatrices anciennes, couvertes de graisse et de rouille dans leur jeunesse, désormais gantées de cuir et propres. Mais des mains d'ouvrier encore, des mains qui savaient serrer une clef anglaise.
— Et si l'on me demande le nom de cette ligne, ajouta-t-il, la gare d'où l'on vient, le lieu où l'on va. Je leur dirai : c'est une ligne qui relie mon passé à mon avenir, et c'est la seule ligne que j'ai jamais construite.
Le train siffla dans une descente, et Jack ferma les yeux un instant, laissant le rythme régulier des rails emplir tout le silence du monde.
La ligne continuait. Le train allait.
C'était tout ce qui comptait.
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