Le Sceau de la République
Lire le chapitre 31: English Exile
Le bateau sentait le goudron, le sel et la peur. Célie avait passé trois jours blottie entre des barils de rhum et des ballots de laine, à écouter les vagues battre la coque et les marins jurer en anglais. Quand enfin le navire accosta dans un méandre de la Tamise, sous un ciel gris comme une pierre de taille, elle avait les jambes engourdies et les mains si froides qu'elle dut les frotter l'une contre l'autre avant de pouvoir saisir sa valise de bois.
Le capitaine, un homme trapu avec une barbe rousse et un regard qui n'avait pas cherché le sien pendant toute la traversée, lui indiqua d'un geste las le quai. « Whitechapel, dit-il en français approximatif. Vous trouverez là-bas ce que vous cherchez. Et si vous ne le trouvez pas, vous ne le chercherez pas assez. »
Elle débarqua sans un mot. Derrière elle, le navire s'éloigna déjà, porté par la marée descendante.
Whitechapel était un labyrinthe de ruelles boueuses, de tavernes enfumées et de visages méfiants. Célie marcha longtemps, sa fausse identité de veuve collée à la peau comme une seconde pellicule. Louise *Vasseur*. Une femme qui n'existait pas, née d'un prénom volé à sa propre fille et d'un nom emprunté à une morte.
Elle finit par trouver la rue indiquée dans les instructions que son père lui avait envoyées des années plus tôt, avant que la correspondance ne s'interrompe. Une impasse étroite bordée d'immeubles de briques suintant l'humidité. Au numéro sept, une plaque de cuivre ternie annonçait : *Marchand Père et Fils — Commissionnaires*.
Elle frappa. Un domestique au visage fermé la fit entrer dans un salon sombre, meublé de pièces arrachées à leur château d'origine. Un secrétaire en marqueterie qu'elle reconnut, un fauteuil à oreilles, un portrait de sa mère accroché trop haut, comme pour échapper à la poussière du sol.
Puis la porte s'ouvrit, et son père entra.
Il avait vieilli de vingt ans en cinq. Ses cheveux, autrefois d'un noir de jais, formaient maintenant une couronne blanche et rare autour d'un crâne luisant. Il s'appuyait sur une canne à pommeau d'argent, mais sa démarche restait raide, presque militaire.
« Célie », dit-il.
Sa voix était la même. Grave, posée, avec cette autorité naturelle qui avait gouverné sa maison, sa famille, sa vie pendant tant d'années. Et pourtant, il y avait quelque chose de brisé dans la manière dont il prononça son prénom, comme s'il doutait que l'enfant qu'il avait connue existât encore.
« Père. »
Elle ne fit pas un geste vers lui. Il ne fit pas un geste vers elle. Ils restèrent là, séparés par quelques mètres et par quatre ans de Révolution.
« Vous êtes passée par Calais ? demanda-t-il. — Par Honfleur. Puis la mer. — Seule ? — Seule. »
Il hocha la tête, comme si elle venait de répondre à une question qu'il se posait depuis des mois. Le domestique apporta du thé. Célie s'assit au bord d'une chaise, sans retirer son manteau usé. Elle sentait le sel encore dans ses cheveux, la crasse sur sa peau, la fatigue dans ses os. Mais elle tenait sa colonne droite, comme on le lui avait appris.
« Vous avez des nouvelles de Louise et Jacques ? demanda-t-elle.
Le visage de son père se ferma. « J'ai appris qu'ils étaient à l'orphelinat de la rue de Sèvres. C'est tout ce que j'ai pu découvrir d'ici. Les lettres mettent des mois. Les nouvelles sont rares et dangereuses. » Il la regarda avec une intensité nouvelle. « Vous les avez abandonnés.
— Je les ai laissés pour les sauver. Pour les sauver tous. Si j'étais restée, on les aurait pris. On les aurait tués comme on a tué tant d'autres. »
Son père ne répondit pas, mais quelque chose passa dans son regard. Une douleur ancienne, familière, soigneusement contenue. Il reposa sa tasse avec un claquement sec.
« Vous auriez pu les emmener. — Comment ? Avec un faux passeport et une liste de noms volée dans la poche ? Ils auraient été arrêtés au premier barrage. Vous le savez. »
Le silence retomba. Le thé refroidissait dans leurs tasses. Dehors, la rue s'éveillait dans un brouhaha de charrettes et d'appels en anglais.
« Vous avez été vous renseigner sur moi ? demanda-t-elle. — J'ai mes informateurs. — Alors vous savez. Pour le sceau. Pour ce que j'ai fait. »
Son père se leva et s'approcha de la fenêtre. La lumière grise de Londres éclairait les rides de son visage, les veines bleues de ses mains. Il resta un long moment sans parler, et Célie eut le temps de comprendre que cet homme, ce monument de certitudes qu'elle avait fui quand elle avait choisi la Révolution, était lui aussi devenu un fugitif.
« Je fais partie d'un réseau, dit-il enfin. Le marquis de La Fayette avait raison sur un point : il faut des yeux partout. Nous avons des correspondants à Londres, à Vienne, à Berlin. Nous savons qui frappe, qui fomente, qui complote. Et nous savons surtout que la République est une hydre. Coupez une tête, il en repousse dix.
— Vous n'avez pas répondu à ma question.
— Laquelle ?
— Votre rôle, dans ce réseau. »
Il se retourna lentement, et Célie vit dans ses yeux la même flamme têtue qu'elle avait vue autrefois dans ceux de sa mère, quand celle-ci défendait une cause perdue.
« Je suis l'un des organisateurs. Nous préparons une action. Une action sérieuse, bien financée, avec des appuis solides. Il s'agit de déstabiliser le Directoire naissant, de rétablir une monarchie constitutionnelle — »
Célie se leva d'un bond. Le thé tacha la nappe.
« Vous voulez remettre les Bourbon sur le trône. — Nous voulons rendre à la France un gouvernement stable. Les hommes qui dirigent maintenant sont des monstres. Saint-Just, Robespierre — vous les avez vus. Vous savez ce qu'ils ont fait. Combien de vos amis sont morts ? Combien de prêtres, de femmes, d'enfants ? — Ce que vous proposez, c'est la guerre civile. — C'est la restauration. C'est l'ordre. »
Elle fixa ce visage qu'elle avait aimé, craint, et désormais méconnu. Son père, le royaliste. Son père, le conspirateur. Lui qui avait jadis envoyé ses fils à l'armée du roi, lui qui avait pleuré la prise de la Bastille comme une tragédie personnelle. Il était exactement ce qu'elle avait fui, ce qu'elle avait combattu — et il était encore son père.
« Je ne vous aiderai pas », dit-elle.
Sa voix était ferme, mais elle tremblait à peine. Elle détesta ce tremblement.
Son père ne répondit pas immédiatement. Il traversa la pièce, ouvrit un tiroir du secrétaire que Célie reconnaissait pour l'avoir vu dans son enfance, dans le cabinet de travail du château familial, et en tira une lettre scellée de cire rouge. Il la posa sur la table entre eux.
« Elle est arrivée hier. D'un de nos agents de Paris. Elle concerne vos enfants. »
Célie tendit la main. Son père ne la retira pas. Elle décacheta la lettre et lut. Les mots dansaient devant ses yeux, mais leur sens s'imprima en elle comme un fer rouge. L'orphelinat de la rue de Sèvres avait été signalé aux comités de surveillance. Une dénonciation anonyme mentionnait que deux enfants y cachaient peut-être l'héritage d'une famille contre-révolutionnaire. Le nom de Marchand y figurait.
Elle laissa tomber la lettre.
« C'est pour cela, dit-elle lentement, que vous me demandez de vous rejoindre ? Pour sauver mes enfants ?
— Pour vous sauver, vous aussi. Pour vous offrir une protection qui dépasse ce que je peux seul vous donner. Le réseau a des ressources. Des relais. Des fonds. Si vous êtes avec nous, je peux faire venir Louise et Jacques en Angleterre. Si vous restez seule, en fuite, une femme sans mari, sans statut, sans argent — combien de temps survivrez-vous, Célie ? Et combien de temps survivront-ils ? »
Elle savait qu'il avait raison. Elle le haïssait, mais il avait raison.
Elle repensa à la liste des noms, cachée dans la charpente du château. Aux morts, aux dénonciations, aux procès expéditifs. À Rose, sa fille adoptive, dont le nom avait été sur une liste comme celle-là. À la terreur qui avait dévoré ses amis, ses voisins, son pays.
La République qu'elle avait choisie avait été un idéal, puis une boucherie. Elle avait cru servir la liberté en servant la Convention. Elle avait vu ce que cette liberté avait produit.
Mais elle ne pouvait pas non plus servir la cause des Bourbon. Les privilèges, l'aristocratie, l'ordre imposé par la crainte. Elle ne pouvait pas.
« Je ne serai pas votre agent », dit-elle.
Son père ouvrit la bouche.
« Mais je resterai à Londres. Et je ferai ce que je pourrai — pour prévenir des morts. Pas pour restaurer un trône.
— C'est la même chose.
— Non. C'est différent. Je ne vous aiderai pas à remettre les Bourbon sur le trône de France. Mais j'aiderai des hommes et des femmes à ne pas être guillotinés sur la foi d'une liste arbitraire. Si votre réseau peut me fournir des informations, je les utiliserai pour avertir les innocents. »
Son père la considéra longuement — une étrangère qu'il avait pourtant fabriquée, une fille qu'il avait formée, une femme qu'il ne reconnaissait plus tout à fait, mais dont la colonne droite et le regard direct lui rappelèrent sa propre jeunesse.
« Vous êtes têtue, dit-il. — J'ai appris de vous. »
Malgré lui, un sourire passa sur ses lèvres. Un sourire las, mais un sourire.
Le domestique entra. « Monsieur, votre visiteur de deux heures attend dans la bibliothèque.
— Dites-lui que je le recevrai dans un moment. »
Le domestique sortit. Son père se tourna vers Célie.
« Je connais des gens, à Whitechapel. Des prêtres réfractaires, des anciens officiers, des émigrés ruinés. Ils collectent des renseignements sur les comités, sur les prisons, sur les projets d'arrestation. Si vous voulez avertir les condamnés avant qu'on ne vienne les chercher, c'est ici que vous devez être.
— Et où est « ici » ?
Son père lui tendit un morceau de papier sur lequel il avait griffonné une adresse : *La Croix de Saint-Georges, Aldgate, demander le père O'Connell.*
« Il vous attendra demain à dix heures. Dites-lui que vous venez de ma part. »
Elle prit le papier et le glissa dans sa manche.
« Louise et Jacques », dit-elle. « Vous m'avez promis.
— Je m'en occupe. Dès que le réseau aura un relais sûr, nous les ferons sortir de Paris. En attendant… » Il hésita. « En attendant, vous resterez ici. Cette maison est la vôtre. Vous êtes ma fille. » Il fit une pause, puis ajouta d'une voix plus basse : « J'ai perdu votre mère. Je ne veux pas vous perdre aussi. »
Célie sentit quelque chose céder dans sa poitrine, une résistance qu'elle avait maintenue pendant des années, depuis la première lettre déchirée, la première dispute, le premier choix irréversible. Elle ne pleura pas, mais elle vint à lui et posa sa tête contre son épaule, comme une enfant qui revient après une tempête.
Il posa sa main sur ses cheveux, sans rien dire.
Dehors, la nuit tombait sur Londres. Au loin, une cloche sonnait. Célie pensa à ses enfants, dans leur lit étroit à l'orphelinat, et au sceau de la République, enfoui sous le chêne de Normandie. Elle pensa aux noms de ceux qu'elle pourrait sauver, et à ceux qu'elle ne pourrait pas.
Elle était loin de tout ce qu'elle avait aimé. Mais elle n'était plus seule.
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