Le Sceau de la République
Lire le chapitre 33: The Dealer's Secret
Elle ne ralentit pas. Brégy avait pris un fiacre rue de Rivoli, et Élodie, le cœur cognant contre ses côtes, en héla un second. « Suivez cette voiture, mais sans vous coller. » Le cocher haussa un sourcil, mais l’or qu’elle lui tendit effaça toute question.
Le trajet la mena vers le Marais, puis au-delà, dans un dédale de rues étroites qu’elle ne connaissait pas. Le fiacre de Brégy s’arrêta devant un immeuble discret, une ancienne maison de commerce aux volets clos, dans une impasse où le pavé luisait d’une humidité récente. Une plaque de cuivre, ternie par le temps, indiquait : *Brégy et Fils, Expertises et Curiosités — sur rendez-vous.*
Pas de boutique. Pas de vitrine. Une adresse qui ne figurait sur aucune de ses cartes de visite.
Élodie paya le cocher et s’adossa à une porte cochère, observant. Brégy sortit de son fiacre, jeta un regard circulaire — assez long pour que le sang d’Élodie se glace — puis glissa une clé dans la serrure et disparut à l’intérieur. La lumière s’alluma au premier étage, derrière des persiennes à moitié closes.
Elle attendit. Dix minutes. Vingt. Personne ne sortit.
Il fallait entrer.
Elle contourna l’immeuble par une ruelle servant de dépôt aux éboueurs. À l’arrière, une porte de service, peinte en vert sombre, semblait moins solide que la principale. Elle sortit de son sac la carte bancaire qu’elle utilisait pour les archives et, avec une dextérité qu’elle se découvrait, fit jouer le pêne. La porte céda avec un claquement sec.
L’intérieur sentait la poussière et l’encaustique. Un couloir étroit menait à un escalier de service. Elle monta, retenant son souffle, et s’arrêta au palier du premier étage. Par l’entrebâillement d’une porte, elle entendait la voix de Brégy, plus grave que dans sa galerie.
« … Je vous assure que la pièce est authentique. Le cachet correspond aux registres du Comité. »
Un silence. Puis une autre voix, plus froide, avec un accent anglais prononcé : « La pièce n’est pas le problème. C’est le document qu’elle a contenu. Vous comprenez ? Sans ce document, le sceau n’est qu’un joli objet. »
Élodie retint un frisson. Le sceau de Célie. Le compartiment caché.
« Le document existe, insista Brégy. Les archives de la malvoisie, je l’ai vu de mes propres yeux… enfin, une copie. Nous savons où chercher. Il faut simplement que la jeune femme cesse de fouiller. »
« La jeune femme ? » La voix anglaise ricana. « Elle a déjà trouvé le sceau. Si elle trouve la correspondance, notre arrangement perd tout son intérêt. Trouvez-la, Brégy. Retrouvez ce que vous avez laissé filer. »
Un meuble racla le sol. Élodie recula, se plaqua contre le mur du palier. Les voix se rapprochaient. Elle n’eut que le temps de se glisser dans une alcôve sombre, derrière un rideau de velours poussiéreux, avant que la porte ne s’ouvre.
Brégy passa devant elle, accompagné de l’inconnu à l’accent anglais — un homme élancé, vêtu d’un manteau noir au col de fourrure, le visage mince et les yeux enfoncés. Le profil rapace qu’elle avait aperçu devant l’Hôtel de Malvoisie. Le regard de l’Anglais balaya le couloir, s’arrêtant une fraction de seconde sur le rideau derrière lequel elle se tenait.
Elle cessa de respirer.
L’homme tourna la tête vers Brégy. « Confirmez la date de la livraison. Nous enverrons notre propre expert. »
Ils descendirent. Le bruit de leurs pas s’évanouit dans l’escalier principal, puis une porte claqua au rez-de-chaussée.
Élodie compta jusqu’à cent avant de sortir de l’alcôve. Ses jambes tremblaient, mais elle était encore debout. Elle ne pouvait pas rentrer les mains vides.
Elle entra dans le bureau de Brégy. La pièce était encombrée de caisses en bois, d’étagères chargées de volumes reliés, de boîtes d’archives étiquetées avec soin — mais c’étaient les tiroirs d’un classeur métallique qui attirèrent son regard. Trois tiroirs, fermés à clé. Elle sortit une épingle à cheveux de sa poche, souvenir d’un cours de serrurerie pris par ennui, et fit jouer la goupille. Le premier tiroir contenait des factures. Le second, des photographies.
Elle les parcourut en haletant. Des objets : des médailles, des montres, des pistolets, des miniatures sur ivoire. Des sceaux. Plusieurs sceaux, tous photographiés sous plusieurs angles, dans un inventaire méthodique qui ressemblait davantage à un catalogue de vente qu’à un fichier de recherche.
Et puis, au fond du tiroir, sous une chemise en papier kraft : une photographie légèrement pliée, d’un ton sépia plus ancien que les autres. Élodie la retourna.
Son cœur manqua un battement.
C’était une page du journal de Célie. Pas un passage recopié — une reproduction d’archive, imprimée sur un papier glacé moderne, avec annotations au crayon dans une écriture qu’elle ne connaissait pas. La calligraphie de Célie emplissait la page : fine, pressée, les mots se bousculant comme des pensées nocturnes. Le texte parlait de la fuite vers la côte, d’un refuge chez une veuve, d’un chêne. Et dans la marge inférieure, une esquisse : un tracé sommaire de routes et de rivières, une croix marquant un lieu précis près d’une courbe de la Seine. Un plan. Un repère.
Le chêne sous lequel Célie avait enfoui le sceau.
« Mon Dieu », murmura Élodie.
Elle glissa la photographie dans son sac, puis s’immobilisa. Ses yeux parcouraient le tiroir, cherchant d’autres fragments, d’autres images du journal. Mais il n’y avait que cette page. Brégy avait-il la totalité du document ? Ou n’avait-il qu’un fragment, une copie volée ou achetée à un intermédiaire ?
Elle referma le tiroir, remit le classeur en place, et traversa la pièce vers la porte. Il ne fallait pas s’attarder. Il ne fallait pas —
Un déclic sous son pied. Un fil minuscule, tendu le long du plancher, qu’elle n’avait pas vu.
Une sonnerie stridente déchira le silence de l’immeuble.
Élodie jura entre ses dents. Une alarme. Pas un système moderne — un vieux mécanisme à déclencheur, sans doute relié à un poste de police de quartier ou à un service privé. Des sons de pas retentirent dans la rue, rapides, ordonnés.
Elle ne prit pas le temps de réfléchir. Elle s’élança dans l’escalier de service, dévala les marches, se précipita par la porte arrière dans la ruelle. Derrière elle, des voix criaient en français. Elle courut, le sac martelant sa hanche, la photographie cette fois-ci glissée dans sa poche intérieure, tout contre sa poitrine.
Elle rejoignit une rue passante, ralentit, se fondit dans la foule. Le cœur rugissant à ses oreilles, elle rejoignit la station de métro, descendit les escaliers, et ne reprit son souffle qu’une fois la rame partie, les néons blancs du wagon lui renvoyant son reflet hagard.
Elle sortit la photographie.
Le plan était grossier, une carte dessinée de mémoire : une boucle de Seine, trois ponts, une route pointillée vers l’intérieur des terres. La croix se trouvait entre les méandres d’une rivière, près d’un village dont le nom était écrit d’une plume hâtive : *Buron — domaine de la Malvoisie.* Le domaine de la Malvoisie, d’où Célie s’était enfuie, où son amour l’avait sauvée autrefois.
Mais sous la croix, dans une écriture plus rapide encore, une phrase s’ajoutait : « Ce que j’ai caché sous les racines n’est pas le sceau seul, mais la vérité qui libérera Louise et Jacques. »
Les doigts d’Élodie tremblaient. La vérité qui libérerait les enfants. Il ne suffisait donc pas de retrouver le sceau — il fallait aussi découvrir ce document, ce que le compartiment caché avait contenu, cette liste de noms ou cette portion du journal que d’autres cherchaient encore deux siècles plus tard. Et Brégy, l’Anglais, tous ces collectionneurs au marché clandestin, étaient prêts à tuer pour l’obtenir avant elle.
Le métro entra en station. Élodie leva les yeux, vit la porte s’ouvrir, et ne bougea pas.
Elle tenait entre ses mains une reproduction d’une page du journal de Célie de Saint-Vire, dessinée de la main de celle-ci, pointant vers un lieu précis dans la vallée de la Seine. Il ne s’agissait plus de suivre des indices. Il s’agissait d’arriver la première.
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