Le Second Paris
Lire le chapitre 35: The New Tunnel
Le premier épisode du nouveau format sortit un mardi. Julien ne l'avait pas annoncé, pas fait de teasing sur les réseaux. Il avait simplement publié une vidéo de onze minutes, filmée à l'aube, dans une carrière que personne n'avait documentée depuis 1943.
Il s'appelait toujours *Catacombs Live*, mais le contenu avait changé. Plus de frissons factices, plus de cascades filmées à la lampe frontale dans des boyaux effondrés. Julien racontait désormais des histoires. Celle des carriers qui avaient extrait la pierre de Paris pendant huit siècles. Celle des ouvriers qui étaient morts en creusant les fondations de la ville qu'on voyait depuis la surface. Celle des réfugiés de la Commune qui s'y étaient cachés.
Claire l'interrogeait, hors champ, avec une justesse qu'il n'aurait pas su trouver seul. Elle posait les questions que lui-même n'aurait jamais osé formuler : *Qu'est-ce que ça fait de savoir que quelqu'un est mort ici ? Est-ce qu'on leur doit quelque chose ?*
La vidéo se terminait sur un plan fixe d'une niche creusée dans la paroi, où quelqu'un avait déposé, il y a très longtemps, une petite Vierge de plâtre. Julien ne l'avait pas touchée. Il s'était contenté de la montrer.
Les commentaires avaient été divisés, puis conquis. Quelques abonnés de la première heure criaient à la trahison. La plupart, pourtant, restaient.
— Tu aurais pu la prendre, avait dit Claire ce soir-là, en regardant la vidéo sur son portable dans leur appartement de Belleville.
— Non. Elle n'était pas à moi.
Élodie était revenue, trois semaines après le bal masqué, comme on sort d'un long sommeil. Elle avait vieilli de dix-huit ans en une nuit — pas son visage, mais ses yeux, qui avaient vu sa propre mémoire se défaire puis se reconstituer. Elle avait trouvé un petit appartement près du canal Saint-Martin et un travail de libraire. Elle n'avait pas tout compris de ce qui s'était passé, et Julien n'avait pas tout raconté. Certains secrets devaient rester sous terre.
Ils déjeunaient ensemble le dimanche, désormais. C'était maladroit, parfois silencieux, mais c'était un début.
Ce jeudi-là, Julien revenait d'un repérage dans le 14e arrondissement. Il avait trouvé une ancienne porte de carrier sous un immeuble haussmannien, parfaitement conservée, qui menait à un réseau secondaire jamais cartographié. Il avait pris des notes, des mesures, des photos. Il ne descendait plus jamais seul.
En poussant la porte de l'appartement, il trouva Claire à la cuisine, un carton posé devant elle sur la table.
— C'est arrivé pendant que tu étais dehors, dit-elle. Pas de timbre, pas d'expéditeur. Juste ton nom, écrit à la main.
Julien posa son sac à dos contre le mur. Le carton était banale, brun, fermé par du ruban adhésif ordinaire. Il n'y avait pas de menace, pas de symbole. Rien qui évoquait les Souveniristes.
Il le découpa au couteau à pain.
À l'intérieur, enveloppé dans du papier de soie, se trouvait l'appareil photo. Le vieux Leica de son père, celui qu'il avait perdu dans l'effondrement du Second Paris, celui dont il s'était servi comme d'une arme pour surcharger le rituel et effacer les souvenirs des trois membres du triumvirat.
Julien le sortit du carton avec précaution. Le boîtier était intact. L'objectif était propre. Sur le dos de l'appareil, là où l'on collait des étiquettes d'identification dans les laboratoires, quelqu'un avait apposé un petit morceau de papier.
Il le décolla doucement.
Trois mots, écrits à la main.
*Tu as trouvé ton chemin.*
L'écriture était celle de son père. Pas une imitation, pas une reproduction. Julien l'aurait reconnue entre mille — les grandes boucles des *j*, la façon particulière de tracer le *f* sans lever le stylo. Il avait passé des heures, enfant, à regarder son père écrire des mots croisés à la table du salon.
Ses mains se mirent à trembler.
— Julien ? dit Claire.
Il ne répondit pas immédiatement. Il retourna l'appareil, le caressa, ouvrit le compartiment à pellicule. Vide. Il resta un long moment assis là, l'appareil dans les mains, à écouter le silence de l'appartement et le bruit lointain du boulevard.
— C'est son écriture, dit-il finalement. C'est exactement son écriture.
Claire ne posa pas de question. Elle approcha sa chaise et posa sa main sur la sienne. Ils restèrent comme ça un moment, sans parler.
Puis Julien remit l'appareil dans le papier de soie et referma le carton. Il ne le rangea pas dans un tiroir. Il le posa sur l'étagère, à côté de la pile de livres qu'il avait rapportés de la cave de son père, là où il pourrait le voir tous les jours.
— Tu crois que c'est vraiment de lui ? demanda Claire doucement.
— Je ne sais pas. Peut-être que c'est un reste du Second Paris, une mémoire qui a trouvé le moyen de revenir. Peut-être que c'est Amandine qui l'a envoyé. Peut-être que c'est moi qui ai tellement envie d'y croire que j'ai fabriqué ce signe dans ma tête.
Il prit une inspiration, puis sourit.
— Mais peu importe d'où ça vient. Le message est juste.
Le soir tombait sur Paris. Julien monta sur le toit-terrasse de l'immeuble, comme il le faisait de plus en plus souvent depuis que tout était fini. La ville s'étalait sous lui, grise et dorée, avec ses cheminées, ses toits de zinc, ses coupoles et ses flèches. En bas, sous les rues, dormait un autre Paris — pas celui qu'il avait traversé, pas celui des Souveniristes, mais un Paris de pierre, de silence et de morts qui n'avaient jamais demandé à être dérangés.
Il n'y descendrait plus. Ou plutôt, il n'y descendrait plus pour chercher. Il descendrait pour raconter, pour documenter, pour témoigner de la ville que les vivants construisaient au-dessus de la ville des morts. Claire avait proposé qu'ils montent une structure à deux — elle s'occuperait de la recherche historique, lui du terrain et de l'image. Il avait accepté sans hésiter.
Claire le rejoignit sur le toit. Elle tenait deux verres de vin. Elle lui en tendit un.
— Tu penses à quoi ?
— À la première fois que je suis descendu. J'avais douze ans. Je cherchais mon père.
— Et maintenant ?
Julien contempla la ligne des toits, là-bas, vers l'ouest, là où la ville s'estompe dans la brume du soir. Le vent portait l'odeur de la pluie prochaine.
— Maintenant, je ne cherche plus. J'ai trouvé.
Il but une gorgée de vin. En dessous de lui, Paris continuait de vivre, indifférent et magnifique. Il avait passé dix-huit ans à chercher un fantôme dans la terre. Il s'était enfin rendu compte que son père n'avait jamais été vraiment perdu — juste ailleurs, dans une strate de la ville que personne ne savait regarder.
Julien laissa sa main reposer contre celle de Claire sur la rambarde. La première goutte de pluie tomba sur son épaule. Il ne rentra pas tout de suite.
Il resta là, à regarder Paris, enfin en paix.
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