Le Télégraphe de Fer
Lire le chapitre 19: The Locket Returns
La pluie s'était enfin arrêtée, mais l'humidité restait suspendue dans l'air de la nuit, lourde comme un drap mouillé. Elias Crane remonta le col de son manteau et scruta l'obscurité entre les arbres. Les deux cavaliers de la route de Warrenton n'avaient pas réapparu, mais Grey ne lâchait jamais sa proie. Il le savait.
Le camp de prisonniers se dessinait à une centaine de mètres, silhouettes irrégulières contre un ciel sans lune. Elias n'avait pas le droit d'être ici. Mais il portait dans sa poche le médaillon d'argent, froid contre sa cuisse, et cette voix dans sa tête — celle de sa conscience, de son frère, de Mary Harper — refusait de se taire.
Le capitaine Donovan était assis seul dans l'ombre d'un appentis en planches mal rabotées, entravé par des chaînes qui semblaient trop lourdes pour ses poignets maigres. Il leva la tête quand Elias s'accroupit devant lui, et ses yeux bleus plissèrent dans la pénombre.
« Crane », dit-il d'une voix rauque. « Vous êtes le dernier homme que j'espérais voir. Et le seul, si je suis honnête. »
Elias ne répondit pas tout de suite. Il sortit le médaillon de sa poche et le tint devant lui. La chaîne s'était brisée à un endroit, mais l'argent poli captait la faible lumière de la lune.
Donovan se tendit. Les chaînes cliquetèrent. « Où avez-vous trouvé ça ? »
« Sur la pente du ravin, près de la rivière Rappahannock. Où le train a déraillé en mai dernier. » La voix d'Elias était plate, mais chaque mot pesait. « Il appartenait à votre femme, n'est-ce pas ? Il y avait un portrait à l'intérieur. Vous et un enfant. »
Le silence de Donovan était un mur. Elias pouvait sentir la lutte intérieure de l'homme — la méfiance naturelle d'un officier en captivité, l'instinct de protéger ce qui restait de sa vie privée.
« Je l'ai trouvé il y a des semaines, capitaine. Je n'aurais pas dû le garder aussi longtemps. » Elias posa le médaillon dans la paume de Donovan. Les doigts de l'homme se refermèrent dessus, tremblants. « Mais je l'ai gardé précisément pour avoir une raison de vous le rendre. »
Donovan ouvrit le médaillon d'un pouce. Le portrait miniature — une femme aux cheveux châtains, un garçon de quatre ou cinq ans — captura la lumière. Ses épaules se relâchèrent d'un cran, comme si une partie de lui venait de rentrer à la maison.
« Vous auriez pu le garder comme trophée », murmura Donovan. « Les confédérés que j'ai croisés jusqu'ici auraient au moins essayé de s'en servir comme levier contre moi. »
« Je ne suis pas un soldat, capitaine. Et ce n'est pas une guerre que je mène pour des trophées. »
Donovan le regarda longuement. Puis, sans un mot, il défit le col de sa chemise déchirée et en tira un petit étui en cuir attaché par une fine cordelette. Il l'ouvrit avec des gestes lents, en sortit une photographie pliée en quatre, et la tendit à Elias.
« Vous m'avez donné quelque chose de précieux, Crane. J'imagine que vous voulez quelque chose en retour. »
Elias prit la photographie et la déplia. Le papier était jauni, les bords froissés par des manipulations répétées. La scène était floue — un homme en uniforme confédéré, un autre en uniforme d'officier de l'Union, debout sous une véranda bordée de glycines. Mais Elias reconnut l'homme de gauche immédiatement. Les épaules larges, la barbe soigneusement taillée, l'arrogance qui émanait même d'une image figée.
Grey.
« Qui est l'autre ? »
« Le brigadier général James Whitfield. Quartier-maître du département de l'Ouest. » La voix de Donovan était basse, meurtrie. « J'ai servi sous ses ordres à Vicksburg. Il n'a jamais été le même après le siège. Quand j'ai découvert cette photo dans son bureau à Memphis, il m'a fait transférer dans un avant-post perdu. Puis, quand j'ai continué à poser des questions, il m'a fait envoyer ici pour une mission que je savais être un piège. »
Elias fixa la photographie. Grey et Whitfield. Un officier confédéré et un officier de l'Union, réunis dans une intimité qui n'avait rien d'officiel. Pas un lieu public, pas une scène de négociation — une véranda privée, des verres visiblement posés sur la balustrade hors champ.
« La date », demanda Elias. « Vous la connaissez ? »
« Février 1863. Grey venait à Memphis sous un prétexte d'échange de prisonniers. Whitfield l'a reçu chez lui pendant trois jours. Je l'ai su parce que ma cousine travaillait comme domestique dans la maison et a reconnu Grey de la description que je lui avais donnée. » Donovan marqua une pause. « Elle a glissé la photo dans une enveloppe après que Whitfield a reçu l'ordre de rejoindre Richmond. Elle avait peur que Grey le tue pour cette preuve. »
Elias sentit son cœur battre plus vite. Grey. Le quartier-maître de l'Union et l'officier confédéré — Whitfield contrôlait les approvisionnements de tout le département de l'Ouest. Les fusils Springfield que Grey vendait à Beaumont, les munitions, tout ce que le réseau fraudait passait par des hommes comme Whitfield.
« Elle avait raison d'avoir peur », dit Elias lentement. « Grey fait disparaître les gens qui détiennent des preuves. »
Il pensa à Jonah. À Samuel Harper. À Mary, disparue vers l'ouest.
Donovan le regarda avec une intensité nouvelle. « Vous connaissez cet homme. Vous savez ce qu'il est. »
Elias rangea la photographie dans sa poche intérieure, près des lettres de Mary et de la copie de l'avertissement de Jonah. Le poids du papier contre son torse semblait s'alourdir à chaque échange.
« Je sais ce qu'il est, capitaine. Et je sais maintenant comment le prouver aux deux armées. »
Donovan hocha lentement la tête, ses chaînes tintant doucement. « Whitfield est mort il y a quatre mois. Fièvre bilieuse, disait-on. Mais j'ai mes raisons de croire qu'il a été empoisonné juste avant de pouvoir témoigner devant une commission d'enquête de l'Union. » Il fixa Elias. « Si vous avez des preuves, Crane, ne les gardez pas trop longtemps. Grey nettoie ses traces. Il nettoie tout. »
Loin derrière eux, un cheval hennit. Elias se figea, la main glissant vers son pistolet. Mais le silence retomba, interrompu seulement par le grincement d'une charnière quelque part dans le camp.
« Il faut que je parte », dit Elias en se relevant. « Mais je n'oublierai pas ce que vous m'avez donné. »
Donovan tenait toujours le médaillon contre sa poitrine, comme un bouclier. « Nous sommes tous les deux dans des cages différentes, Crane. La vôtre est plus dorée que la mienne, mais elle a des barreaux tout aussi solides. » Ses yeux rencontrèrent ceux d'Elias. « Si vous trouvez une porte, ouvrez-la. Même si vous ne pouvez pas passer vous-même. »
Elias ne répondit pas. Il s'enfonça dans l'obscurité, les pas silencieux sur la terre détrempée. La photographie brûlait contre son cœur — Grey et Whitfield, février 1863, Memphis. Un général de l'Union et un officier confédéré à la solde du même homme. Des preuves pour l'un et l'autre camp.
Samuel Pierce devait savoir. Weller — patient et dangereux — devait savoir. Mais chaque révélation était un fil qu'il tirait sur son propre filet, et il ne savait plus combien de fils il pouvait couper avant que tout ne s'effondre autour de lui.
La photo était là, tangible. Grey était un agent double. Elias tenait la preuve qu'il cherchait désespérément depuis des mois.
Tout ce qu'il avait à faire, c'était décider qui mourrait avec lui en la révélant.
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