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Le Télégraphe de Fer

Lire le chapitre 2: A Debt of Blood

La pluie s’était arrêtée, mais le sol restait boueux sous les sentinelles. Elias Crane marcha d’un pas leste entre les tentes du camp confédéré, saluant d’un hochement de tête les officiers qui croisaient son chemin. Il portait encore la veste grise tachée d’encre du bureau télégraphique, et ses doigts gardaient l’odeur du cuivre et du papier brûlé.

Le quartier du capitaine Thomas Grant se trouvait à l’écart, sous un chêne dont les branches basses formaient une voûte naturelle. Une lanterne éclairait l’intérieur de la tente, jetant des ombres dansantes sur la toile. Elias s’arrêta devant l’ouverture.

— Tom ?

Une voix bourrue répondit de l’intérieur :

— Elias ? Entre donc, avant que les moustiques ne te dévorent.

Grant était assis sur un tabouret pliant, une carte déployée sur ses genoux. Il avait la mine creusée par des semaines de campagne, mais ses yeux gardaient leur éclat vif. Il leva la tête, puis fronça les sourcils à la vue du visage d’Elias.

— Tu as l’air d’un homme qui n’a pas dormi depuis une semaine.

— Les fils ne dorment jamais, Tom. Ils grincent toute la nuit.

Grant posa la carte et désigna une gourde posée près de la couchette.

— Du whisky de contrebande. Pas du meilleur, mais ça réchauffe.

Elias refusa d’un geste, puis s’accroupit en face de son ami. Leurs relations remontaient à l’époque où ils arpentaient ensemble les rails de Virginie, avant la guerre. Grant avait été le premier à l’engager comme opérateur, et le seul officier en qui Elias avait une confiance absolue.

— J’ai besoin de te parler de quelque chose, dit Elias à voix basse. Les lignes sont moins sûres qu’on ne le pense.

Grant haussa un sourcil.

— Tu sais quelque chose ?

— Je sais que des ordres arrivent modifiés. Des trains détournés, des renforts envoyés dans la mauvaise direction. Pas des erreurs, Tom. Des changements trop précis pour être accidentels.

L’officier se pencha en avant, les coudes sur les genoux.

— Tu parles de trahison ?

— Je parle d’espions nordistes, dit Elias, en pesant ses mots. Les Yankees ont des agents qui opèrent à l’intérieur de nos lignes. Ils interceptent nos messages, ils les altèrent, ils s’en prennent à nos chaînes d’approvisionnement.

Grant resta silencieux un long moment, son regard planté dans celui d’Elias comme s’il cherchait à y déceler un mensonge. Puis il secoua la tête lentement.

— Tu m’as toujours eu l’air d’un homme qui regarde les ombres un peu trop longtemps, Elias. Mais je ne t’ai jamais vu te tromper sur un fait.

— Je ne me trompe pas. J’ai vu les disparités dans les registres. Des messages transmis avec des mots qui ne correspondaient pas aux codes officiels. Et j’ai envoyé un ordre de déroutement sous le nom de Whitlow — si ce train arrive à destination avec sa cargaison, alors Whitlow est propre. S’il n’arrive pas, nous saurons qui dans son entourage joue double jeu.

Grant se leva et fit les cent pas dans la tente, les mains derrière le dos.

— Whitlow est un bon officier. Il a dirigé la garnison de Manassas pendant six mois sans une plainte.

— Je ne dis pas qu’il est coupable. Je dis que quelqu’un utilise son nom.

L’officier s’arrêta et tourna son visage vers Elias, une lueur nouvelle dans ses yeux.

— Et que veux-tu que je fasse, moi ?

— Que tu gardes les yeux ouverts. Que tu surveilles les mouvements de troupes autour de la ligne de chemin de fer. Si quelqu’un essaie de faire passer des marchandises en contrebande vers le nord, ils devront traverser ta zone.

Grant hocha la tête, puis retourna s’asseoir. Il prit la carte, la replia avec soin, puis hésita. Elias remarqua le tressaillement à la commissure de sa lèvre.

— Il y a autre chose, dit-il.

Grant leva les yeux, et pour la première fois depuis des années, Elias y vit autre chose que de la franchise. Il y vit une hésitation, un poids qui n’avait pas encore trouvé de mots.

— Andrew, dit-il enfin.

Le nom frappa Elias comme un coup de poing dans le ventre. Il resta figé, le souffle coupé.

— Quoi, Andrew ?

Grant se passa une main sur le visage, comme pour effacer une fatigue trop ancienne.

— Après la bataille de Bull Run, le rapport officiel a confirmé qu’il était mort au combat. Une balle dans le ventre, disait-on. Brave jusqu’au bout.

Elias sentit sa gorge se serrer.

— Je connais le rapport. J’ai reçu la lettre de l’aumônier.

— Cette lettre était fausse, dit Grant à voix basse. Ou du moins incomplète.

Un silence lourd tomba entre eux. Elias entendit son propre sang battre dans ses oreilles.

— J’ai parlé, il y a trois semaines, à un sergent qui servait dans le même régiment qu’Andrew, reprit Grant. Il avait été capturé lors d’une escarmouche près de la rivière. Il est resté deux mois au camp Sumter.

Le nom du camp de prisonniers tomba comme une pierre dans l’eau calme.

— Andrew n’est pas mort à Bull Run, dit Grant. Il a été fait prisonnier. Il est mort au camp Sumter.

Elias sentit le sol vaciller sous lui. Il posa une main sur le tabouret pour se stabiliser.

— De quoi est-il mort ?

Grant baissa les yeux.

— Il est mort de maladie, officiellement. Mais le sergent m’a dit autre chose. Il m’a dit qu’Andrew avait été battu à mort. Par un garde qui l’avait pris en grippe après qu’Andrew ait tenté d’envoyer un message codé avec un autre prisonnier.

Elias eut l’impression d’avoir reçu une décharge électrique.

— Un message codé ?

— C’est ce qu’a dit le sergent. Andrew travaillait avec un opérateur nordiste capturé. Ils essayaient d’alerter le commandement sur des livraisons d’armes qui transitaient par le camp. Des livraisons suspectes, dit Grant en haussant les épaules. Je n’en sais pas plus.

Elias resta assis, immobile, le regard fixé sur la flamme de la lanterne. Son frère, son cadet de trois ans, n’avait pas été tué dans la gloire du combat. Il avait été assassiné dans un camp de prisonniers parce qu’il avait découvert quelque chose qu’il n’aurait pas dû découvrir.

La même chose, peut-être, que ce qu’Elias cherchait à démasquer depuis des semaines.

— Le sergent, dit-il enfin. Il est encore en vie ?

— Je l’ai fait transférer au dépôt de Richmond. Pour sa sécurité, au cas où il parlerait à trop de monde.

Elias hocha la tête lentement. Son plan initial — saboter les efforts de guerre pour venger un frère mort au combat — lui semblait soudain dérisoire. La vérité était plus grande, plus sombre. Quelqu’un faisait passer des armes par les camps de prisonniers. Quelqu’un avait intérêt à ce que la guerre dure, à ce que les deux camps saignent.

L’ordre de déroutement qu’il avait envoyé sous le nom de Whitlow n’était pas seulement un acte de sabotage. C’était un appât.

Grant se leva et posa une main sur l’épaule d’Elias.

— Je sais que cela ne ramène pas Andrew. Mais tu as maintenant un nom. Un camp. Des marches à suivre.

— Des marches, répéta Elias, la voix rauque. Tom, cela fait des mois que je vis avec une seule idée en tête : faire payer ceux qui ont tué mon frère. Je pensais que c’était la guerre elle-même qui l’avait pris. Mais non. C’est un homme. Un homme qui a décidé que la vie d’Andrew Crane valait moins que la marchandise qu’il tentait de dissimuler.

Grant regarda son ami, le visage grave.

— Qu’est-ce que tu comptes faire ?

Elias se leva. La lanterne vacilla, projetant une ombre immense sur la toile de la tente.

— Je vais trouver cet homme. Et je vais lui faire comprendre que sa marchandise a un prix.

Il sortit de la tente sans se retourner, laissant Grant planté dans la lumière jaune. La nuit était entièrement tombée, et au-dessus du camp, des nuages bas masquaient les étoiles. Elias marcha vers son poste, les oreilles bourdonnantes des paroles du capitaine.

Andrew n’était pas mort en héros. Il était mort en traquant une vérité qu’Elias était à son tour en train de découvrir.

La lettre anonyme qu’il avait reçue dans le bureau télégraphique lui revint en mémoire : « Votre frère est mort au camp Sumter. Quelqu’un, ici, sait pourquoi. »

Ce n’est qu’un premier fil, pensa Elias en s’engouffrant dans l’obscurité de son bureau. Mais il y en aura d’autres. Et je vais les tirer tous.

Il s’assit derrière l’appareil télégraphique et plaça ses doigts sur le manipulateur. Demain, il irait inspecter le butin capturé lors de la dernière escarmouche — il y avait toujours des indices cachés parmi les effets personnels des soldats nordistes, des lettres, des photographies, des traces d’une autre vie.

La route s’étendait devant lui, longue et sombre. Mais pour la première fois depuis des mois, Elias savait exactement où il allait.