Le Télégraphe de Fer
Lire le chapitre 21: The Wire to Richmond
La pluie tambourinait sur le toit de tôle du bureau du télégraphe, un bruit sourd et régulier qui semblait accompagner les battements de cœur d'Elias Crane. Il avait attendu que le quart de nuit soit bien avancé, que les opérateurs de garde soient occupés à leurs propres transmissions, pour s'installer devant le clavier. Sa main hésita au-dessus des touches, puis se mit à frapper avec une précision calculée.
"POUR DIRECTEUR ADJOINT LOGISTIQUE, BUREAU DE GUERRE, RICHMOND. STOP. RAPPORT INFORMEL DE PROVENANCE SÛRE. STOP. IRREGULARITES GRAVES CONCERNANT MOUVEMENTS DE FOURNITURES SUR LIGNE RICHMOND-CULPEPER. STOP. POSSIBLE COLLUSION OFFICIERS CONFEDERES. STOP. DEMANDE INSTRUCTION."
Il relut le message trois fois. Chaque mot était un fil tendu entre lui et une issue qu'il ne pouvait pas encore mesurer. Trop vague pour alarmer Grey, trop précis pour être ignoré. C'était sa seule carte, et il la jouait sans filet.
La réponse arriva plus vite qu'il ne l'avait espéré. À peine deux heures plus tard, alors qu'il s'apprêtait à quitter son poste, le récepteur cliqueta avec une urgence qu'il connaissait bien.
"OPÉRATEUR CRANE. STOP. PRÉSENTATION PERSONNELLE RICHMOND QUARTIER GÉNÉRAL LOGISTIQUE. STOP. DANS 48 HEURES. STOP. AFFAIRE CLASSÉE PROVISOIRE. STOP. SIGNÉ: MAJOR HOWARD, RENSEIGNEMENT MILITAIRE."
Elias resta figé, les doigts encore sur les touches. Major Howard. Renseignement militaire. Ce n'était pas le bureau logistique qui répondait, c'était le contre-espionnage. Quelqu'un avait relayé son message plus haut, ou bien Grey avait des yeux partout et avait orchestré cette réponse pour l'attirer à Richmond.
Les deux, probablement.
Il s'adossa à sa chaise, le regard perdu sur le clavier. 48 heures. Le temps de préparer ses affaires, de brûler ce qui devait l'être, et de décider de quel côté de la vérité il se tiendrait une fois devant ce major inconnu. Grey avait dû anticiper cette manœuvre. Il avait dû savoir qu'Elias ne resterait pas les bras croisés après l'affaire de la vente d'armes, après la découverte des lettres de Jonah. Peut-être même l'avait-il poussé à cette extrémité, comme un chat qui laisse courir la souris pour mieux la rattraper.
À l'aube, il réveilla le sergent de garde et demanda une permission de trois jours. Motif invoqué : une sœur malade à Charlottesville. Le sergent, un homme grisonnant qui n'avait jamais posé de question sur les allées et venues d'Elias, signa le papier sans lever les yeux.
Avant de quitter le camp, Elias s'arrêta devant la tente de Samuel Pierce. Le médecin était déjà debout, en train de préparer ses instruments pour la journée. Il leva un sourcil en voyant son visiteur à cette heure.
« Richmond, dit Elias sans préambule. On m'a convoqué.
— Qui ?
— Le major Howard. Renseignement.
Pierce reposa son scalpel, les mâchoires serrées. « C'est Grey qui a manigancé ça.
— Possible. Ou c'est quelqu'un qui a réellement intercepté mon message et qui veut creuser.
— Et tu y vas ? » La question n'était pas une interrogation. C'était un avertissement.
Elias sortit une enveloppe de sa poche et la tendit à Pierce. « Si je ne reviens pas dans une semaine, envoie cette lettre au colonel Wren. Et l'autre, tu sais quoi en faire. »
Pierce prit l'enveloppe, la soupesa, puis hocha lentement la tête. « Tu joues un jeu dangereux, Elias.
— Je joue le seul jeu qu'il me reste. »
Le trajet jusqu'à Richmond prit plus de temps que prévu. La ligne de chemin de fer était encombrée par des convois de munitions, et Elias dut passer une partie du voyage dans un wagon de fret bondé de soldats blessés et de fournitures médicales. Il gardait la photographie de Grey et du général Whitfield dans une poche intérieure cousue à sa veste, sous ses papiers d'identité. S'il était fouillé, il avait préparé une histoire : il transportait des lettres personnelles pour un camarade tombé au front. Mais la photographie était trop compromettante pour n'être qu'une simple lettre.
Il passa le reste du voyage à calculer les angles. S'il révélait tout à Howard, il exposait Grey, mais il exposait aussi sa propre position. Il avait intercepté des messages chiffrés, manipuler des transmissions, laissé Grey agir sous ses yeux pendant des mois. Il serait accusé de complicité ou, pire, de trahison. S'il restait vague, il risquait de repartir sans rien accomplir, de laisser Grey renforcer sa position.
Richmond, quand il y arriva, était une ville qui sentait la poudre et la peur. Les rues étaient pleines de soldats en permission courte, de fonctionnaires pressés, de femmes en noir. Le quartier général logistique était installé dans un ancien entrepôt de tabac, dont les larges portes avaient été transformées en bureaux improvisés. Des files de courriers et d'officiers remontaient les escaliers de bois, chargés de registres et de cartes.
Elias se présenta à l'accueil et attendit dans une antichambre dont les murs étaient couverts d'affiches de recrutement et d'avis de recherche pour les déserteurs. Il reconnut le style des gravures, les visages fatigués des hommes que la guerre avait brisés. Il se demanda combien d'entre eux étaient morts pour des causes inventées par des hommes comme Grey.
« Monsieur Crane ? »
Il se leva. L'homme qui se tenait dans l'embrasure était tout en contrastes : des épaulettes de major impeccables, un visage jeune mais marqué de rides précoces, des yeux d'un gris pâle qui semblaient voir à travers la façade. Il tendit une main sèche et ferme.
« Major Howard. Entrez, je vous prie. »
Le bureau était petit mais ordonné, avec une seule fenêtre donnant sur une cour intérieure. Howard s'assit derrière un bureau où s'empilaient des dossiers noués de rubans noirs, et désigna une chaise à Elias.
« Votre télégramme a fait son chemin, dit Howard en ouvrant un registre. Vous parlez d'irrégularités sur la ligne Richmond-Culpeper. Quelles irrégularités, exactement ? »
Elias avait préparé sa réponse. Il parlait lentement, avec le ton d'un homme qui pèse chaque mot. « Des fournitures qui disparaissent entre les deux stations. Des convois déclarés avec des chargements qui n'arrivent jamais à destination. Et des communications qui transitent par des canaux non officiels, parfois chiffrées avec des codes que je ne connais pas.
— Des canaux non officiels ? répéta Howard. Vous voulez dire que quelqu'un transmet en dehors du réseau autorisé ?
— Conçu pour être autorisé, dit Elias. Mais je ne peux pas vérifier la signature. Les messages que j'ai vus passer étaient marqués d'un sceau privé.
Howard se pencha en avant, les coudes sur le bureau. « Ce sceau, vous pouvez le décrire ?
— Une ancre entrelacée d'un serpent. »
Le silence qui suivit fut lourd. Elias vit les doigts de Howard se crisper imperceptiblement sur le bord du registre. L'homme savait quelque chose. Mais ce qu'il dit ensuite fut plus surprenant que tout ce qu'Elias avait anticipé.
« Le sceau que vous décrivez est connu de certains services, Crane. Il appartient à une opération très délicate, protégée au plus haut niveau de ce gouvernement. » Howard se leva et marcha vers la fenêtre, tournant le dos à Elias. « Si vous accusez ce que je pense que vous accusez, vous mettez le doigt dans un nid de guêpes absolument inexpugnable. »
Elias attendit. Il ne fallait pas brusquer l'homme, ni lui laisser voir la colère qui bouillonnait sous son calme apparent.
« L'homme que vous avez en tête, reprit Howard sans se retourner, travaille pour des gens qui ne sont pas ici. À Richmond, il y a des généraux qui le protègent. Vous comprenez ce que ça signifie ? »
La phrase tomba comme un couperet. Grey n'était pas seulement un opportuniste, un double agent agissant en solitaire. Il avait un protecteur, quelqu'un dans l'état-major qui couvrait ses opérations, qui l'aidait à éliminer les témoins. Les morts de Jonah et de Mary Harper n'étaient pas des initiatives personnelles. Elles faisaient partie d'un système.
Elias déglutit, la bouche soudain sèche. « Qui ? »
Howard se tourna enfin vers lui, et son visage était un masque impénétrable. « Vous n'êtes pas prêt à entendre ce nom, Crane. Et si vous continuez à creuser dans cette direction sans protection, vous serez retrouvé mort dans un fossé avant d'avoir pu le prononcer vous-même. »
L'homme regagna sa chaise et sortit une feuille de papier qu'il poussa vers Elias. « Vous signez ceci. C'est un engagement de confidentialité. Vous ne parlez à personne de cette conversation, de votre télégramme, ou de l'existence de ce sceau. »
Elias lut le document, les yeux parcourant rapidement les lignes. Engagement de silence, sous peine de court-martial pour espionnage. Il hésita, la plume suspendue au-dessus du papier. S'il signait, il se taisait. S'il refusait, Howard le ferait arrêter sur-le-champ.
Il signa. « Je comprends.
— Bien. » Howard rangea le document dans un dossier, puis leva des yeux dont la douceur apparente ne trompa pas Elias. « Maintenant, une autre affaire. Parmi les messages interceptés sur cette ligne, il y a une communication qui a retenu l'attention de l'état-major. Un certain opérateur Crane, il y a plusieurs mois, a transmis un ordre de redéploiement qui était un faux. Cet ordre a coûté la vie à plusieurs hommes dans une embuscade près de Chancellorsville. »
Les mots frappèrent Elias comme une décharge électrique. Chancellorsville. L'embuscade où son frère était mort après avoir tenté de l'avertir. Ce n'était pas Grey qui avait envoyé l'ordre ? Ou plutôt… Grey avait utilisé un autre canal, et Elias avait servi de relais involontaire. Mais comment en être sûr ? Il se souvenait de ce jour, des variations nerveuses dans le code, de son propre épuisement après des heures de garde.
Howard attendait sa réaction. Elias s'entendait répondre, la voix étonnamment calme. « Je transmets ce que je reçois, Major. Je n'invente jamais les ordres.
— C'est ce que disent tous les opérateurs. Et pourtant, parfois, les erreurs coûtent plus qu'une réprimande. » Howard se leva, signe que l'entretien était terminé. « Vous pouvez retourner à votre poste, Crane. Mais sachez ceci : je vous tiens à l'œil. Si vous approchez à nouveau de communications non autorisées, nous aurons une conversation très différente. »
Elias était déjà debout, les jambes tremblantes sous son manteau. Il s'apprêtait à franchir la porte quand Howard le rappela.
« Une dernière chose. Le sceau avec l'ancre et le serpent. Si vous découvrez un jour de quoi il s'agit réellement, ne cherchez pas à poursuivre vos soupçons. Les morts que vous trouverez sur votre chemin ne seront pas les seules. Il y a des montagnes difficiles à déplacer, Crane, mais il y a aussi des précipices très faciles à creuser sous les pieds des curieux. »
Dehors, l'air humide de Richmond lui sembla plus froid qu'à l'aller. Elias marcha sans but, la photographie dans sa poche contre son cœur. Howard savait pour le sceau. Howard savait pour les morts. Et Howard, malgré son discours, n'avait pas semblé surpris par ce qu'Elias venait lui révéler. Il savait tout cela bien avant que le télégramme n'arrive.
La question n'était plus de savoir si Grey avait un protecteur, mais de savoir si ce protecteur s'appelait Howard lui-même.
Elias s'arrêta au coin d'une rue, la main sur la photographie. Le plan avec Pierce et Wren venait de prendre un tour qu'il n'avait pas anticipé. Si Richmond était un nid de vipères, il venait peut-être d'y pénétrer sans issue.
Il sortit son carnet et griffonna une note qu'il brûlerait dès qu'il trouverait un feu : « Wren est mort avant d'avoir été rencontré. Je suis seul. »
Puis il rebroussa chemin vers la gare, une idée nouvelle germant dans son esprit. Si Howard avait le soutien d'un général, Elias avait besoin d'un nom encore plus haut placé. Et il savait où chercher.
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