Le Voleur de Mémoires de Paris
Lire le chapitre 19: Payment of the Locket
La pluie battait les quais vides quand Luca franchit le sas du passage souterrain H7. L’air sentait l’humidité, le métal rouillé et cette odeur de tunnel que Paris gardait même dans ses entrailles futuristes. Il portait le cube dans une poche intérieure, contre sa poitrine, la toile du manteau trempée collée à sa peau. Maya était quelque part là-haut, invisible, dans l’ombre des arches, comme convenu. Il ne la chercha pas des yeux.
Au bout du passage, sous une lumière jaune qui grésillait, une silhouette l’attendait. Grande, fine, vêtue d’un long pardessus gris. Pas de masque. Pas d’hommes armés. Seul.
— Luca Vidal. Vous êtes ponctuel. J’apprécie.
La voix était douce, presque mélodieuse. Luca s’arrêta à cinq mètres, main droite ouverte, paume visible.
— Ma mère. Où est-elle ?
La Taupe inclina la tête, comme amusé.
— Votre mère. Oui. Parlons-en.
Il fit un pas en avant, puis un autre. Luca ne recula pas. Le cube pesait contre ses côtes, chaud, presque organique.
— Je vais vous éviter le suspense, dit La Taupe. Je n’ai pas votre mère.
Le silence qui suivit était plus tranchant que n’importe quelle lame. Luca sentit son cœur ralentir, une contraction froide dans son ventre. Il avait préparé des dizaines de scénarios. Pas celui-ci.
— Vous mentez.
— Je ne mens jamais quand je n’y suis pas obligé. C’est une discipline que vous devriez adopter, vous qui vendez des faux souvenirs à des journalistes crédules.
La Taupe sortit une cigarette d’un étui argenté, l’alluma. La fumée monta, se dissipa dans l’air humide. Il semblait détendu, presque bienveillant. C’était ce qui rendait la scène insupportable.
— Irina Vidal n’a jamais été enlevée, dit-il en soufflant lentement. Elle a disparu parce qu’elle l’a choisi. Elle a passé un accord, il y a douze ans. Disparition propre, nouvelle identité, protection permanente. Contre une promesse.
— Quelle promesse ?
— Le silence. Sur ce qu’elle faisait. Sur ceux pour qui elle travaillait. Et surtout, sur ce qu’elle avait vu dans la mémoire de Catherine Moreau.
Luca sentait chaque mot tomber comme une pierre dans l’eau boueuse. Le monde entier devenait plus glissant, moins affirmable.
— Pourquoi ?
— Parce que ce qu’elle a vu n’était pas un crime. Pas un meurtre. C’était une vérité bien plus dangereuse. Catherine Moreau ne sait pas qu’elle possède ce souvenir. Elle ne l’a jamais su. Et pourtant, ce souvenir n’a pas été effacé. Il a été verrouillé. Enfoui. Qui fait ça, Luca ? Qui sème une mémoire comme une bombe à retardement sans laisser d’instructions de désamorçage ?
Luca serra les mâchoires.
— Vous me parlez par énigmes. Ma mère. Qui la détient ?
— Personne. Elle est libre. Elle vit quelque part sous une autre identité depuis des années. Votre père le savait. C’est lui qui a organisé la couverture, le faux dossier, la disparition. Il protégeait votre mère et vous protégeait. Vous et votre sœur.
— Élodie, souffla Luca.
— Élodie, oui. C’est la partie intéressante. Elle connaissait une partie de la vérité. Elle utilisait le nom de sa mère comme sésame administratif. La purge log, l’hôpital, le codename É. Marchand. Votre sœur n’est pas une victime, Luca. C’est une héritière. Elle cherche ce que votre mère a caché. Mais elle ne le cherche pas pour la vérité.
Luca fit un pas de plus. Ses doigts tremblaient près du pistolet sous son manteau.
— Pour quoi, alors ?
La Taupe écrasa sa cigarette sous son talon.
— Pour le vendre. Au plus offrant. La résistance est un marché comme un autre, les causes ont des prix comme les souvenirs. Vous autres Vidal, vous êtes tous tombés du même arbre. Votre père voulait protéger. Votre mère voulait disparaître. Votre sœur veut posséder. Et vous, Luca, qu’est-ce que vous voulez, au juste ? Retrouver une mère qui ne vous a jamais attendus, ou la vérité qui vous dévore depuis l’enfance ?
Luca sortit le cube de sa poche. Il le tenait entre deux doigts, le faisant tourner au-dessus du sol. La lumière jaune dansait sur ses arêtes.
— Vous voulez ceci ? Venez le prendre.
La Taupe sourit. Un sourire lent, presque triste.
— Ce cube, dit-il, est un faux.
Luca ne bougea pas.
— Je l’ai fait vérifier par trois personnes différentes. Vous auriez dû choisir de meilleurs experts. La gravure dans la structure cristalline, à gauche, le code de vérification — il appartient à un lot de la banque Dassault. Une réplique artisanale, très belle, presque parfaite. Mais pas originale.
Le temps ralentit. Luca ouvrit la main, laissa le cube tomber sur le sol. Il se brisa en trois morceaux dans un tintement de verre. La fausse matrice brillait dessous, inoffensive.
— Vous ne l’avez jamais eu, dit La Taupe. Vous n’avez jamais eu le souvenir de Moreau. Tout ce que vous avez, c’est une copie imparfaite et des mensonges qui s’attachent les uns aux autres.
— Où est le vrai ?
— Dans la villa de Catherine Moreau. Dans son coffre personnel. Elle croit que c’est un souvenir d’enfance. Un locket, un bijou de famille. Elle le porte au cou depuis trente ans.
Luca sentit le monde basculer d’un cran. Le souvenir qu’il poursuivait n’était pas un fichier à voler. C’était un objet physique, porté par une femme politique, autour de son cou, à chaque meeting, à chaque débat.
— Vous mentez, La Taupe. Vous mentez pour me faire avancer aveugle.
— Demandez à votre sœur ce qu’elle cherche dans les archives médicales de votre mère. Elle vous dira ce que j’ose vous dire moi-même. Vous voulez savoir où est Irina ? Vous voulez savoir pourquoi elle a disparu ?
Une pause. Un déclic subtil, à sa droite. Luca pivota à temps pour esquiver la première balle, qui siffla contre son oreille. La seconde le toucha à l’épaule, une brûlure brève et chaude qui vrilla dans son bras. Il roula au sol, tira deux coups en aveugle dans la direction du tireur. Un corps tomba derrière un pilier.
La Taupe avait disparu, avalé par le passage de service au fond du tunnel.
Luca haletait, le sang chaud coulant entre ses doigts. Il se releva, vacilla. Devant lui, sur le sol à l’endroit où La Taupe se tenait, un pendentif reposait en plein milieu de la lumière jaune. Un médaillon ovale, en argent terni, gravé d’un motif qu’il connaissait par cœur.
Le tatouage de sa mère.
Il le ramassa, ouvrit le fermoir. À l’intérieur, une photo : une femme en blouse blanche, souriant, tenant une petite fille dans ses bras. Derrière elle, une façade en pierre claire. Une clinique. Des palmiers en arrière-plan.
Il ne connaissait pas cette femme. Il ne connaissait pas cette plage.
Mais il connaissait cette écriture, au dos de la photo, fine et penchée. La même écriture que celle qui apparaissait sur les lettres que sa mère lui envoyait quand il était petit.
« Pour ma dernière. Embrasse le soleil. — V.M. »
Luca glissa le médaillon dans sa poche. Il saignait. Il s’en fichait. Pour la première fois depuis des années, il savait une chose qu’il n’avait jamais su avant : sa mère n’avait pas été enlevée. Elle s’était enfuie. Et la photo indiquait un lieu que le code planté dans son bras ne reconnaissait pas. Un lieu hors de France. Hors de la portée de Paris.
Il remonta vers la surface, une main serrée sur son épaule, l’autre refermée sur le médaillon. Maya l’attendait sous un porche, silhouette nerveuse.
— Tu saignes.
— J’ai le change.
Il releva les yeux vers la pluie, vers la ville. Quelque part, une femme portait un souvenir volé autour du cou, sans savoir que la police intérieure de sa propre vie allait la retrouver bientôt.
Luca sourit, malgré la douleur.
— On va à la mer.
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