Le Voleur de Mémoires de Paris
Lire le chapitre 38: A New Morning on the Seine
La Seine était couleur d’encre et de mercure, striée de reflets orange là où les premiers rayons la mordaient. Luca marchait lentement, les mains dans les poches, et chaque pas lui semblait plus léger que le précédent. Comme si la purge avait aussi allégé ses os.
Elodie avançait à sa hauteur, le col de sa veste relevé contre la fraîcheur du petit matin. Elle avait noué ses cheveux en une tresse lâche, et pour la première fois depuis qu’il la connaissait, ses épaules étaient descendues. Elle ne regardait pas derrière elle.
— Tu crois que le pont tiendra encore cent ans ? demanda-t-elle en désignant le Pont Neuf.
— Je crois qu’il tiendra plus longtemps que ce gouvernement provisoire, répondit Luca.
Elle rit doucement, un son qu’il ne lui avait presque jamais entendu. Un rire sans code, sans double sens. Juste un rire.
Ils s’arrêtèrent au parapet, face à l’île Saint-Louis. L’eau clapotait contre les piles de pierre. Quelque part derrière eux, les toits de Paris se découpaient en dentelle sombre, et au loin la silhouette de la tour Eiffel était encore drapée d’une brume rose. La ville respirait. Elle avait survécu à la nuit.
Luca sortit le locket de sa poche intérieure. Le petit disque de métal était tiède, encore marqué par la chaleur de son corps. La coque extérieure était cabossée sur un bord — là où Anne l’avait piégé avec le traceur. Mais le cœur du mécanisme était intact. Il l’ouvrit d’un geste précis, comme on éventre une coquille.
La cavité interne était vide. La mémoire d’Émile avait été transférée des jours plus tôt, copiée et scellée dans les coffres du tribunal par sa mère, dans le cadre du futur dossier contre La Taupe. Le locket n’était plus qu’une boîte, un écrin sans bijou.
— Elle était dedans, la mémoire d’Émile, dit Luca à voix basse. Tout ce qu’il avait vécu pendant la guerre des mémoires. Les noms. Les déclencheurs. Et aussi autre chose.
Elodie se tourna vers lui, ses yeux gris plissés par le soleil levant.
— Quoi d’autre ?
Luca pinça les lèvres. Il n’avait jamais vraiment su mettre des mots dessus. Anne lui avait expliqué, entre deux tasses de café noir dans l’imprimerie, que ce fragment-là était un souvenir ordinaire. Un souvenir d’enfance. Un après-midi de juillet, devant la librairie de leur mère, Émile apprenant à Luca à faire tourner une pièce sur ses doigts. Rien de stratégique. Rien d’exploitable.
Et pourtant.
— Ma mère disait que c’était le seul souvenir privé qu’Émile avait réussi à cacher pendant toute la guerre. Il protégeait les données officielles, les fichiers système — mais ce fragment-là, il le gardait dans un coin du locket, comme un secret d’enfant.
— Et il a disparu, dit Elodie.
— Il a été effacé. Je l’ai détruit accidentellement quand j’ai ouvert le locket dans l’Élysée.
Un silence. Le bruit d’une péniche au loin, un moteur qui ronronne.
Elodie s’appuya contre le parapet, coude à coude avec lui.
— Je croyais que je te verrais pleurer, un jour. Je pensais que ça te ferait quelque chose.
Luca sourit sans vraiment sourire.
— Ça me fait quelque chose. Mais je crois que ce que j’ai perdu, ce n’était déjà plus une mémoire. C’était une dette. Je la portais depuis l’enfance. Là, elle est éteinte — avec toutes les autres.
Il referma le locket. Le métal cliqueta avec un son net. Il le garda un instant dans sa paume, puis le tendit à Elodie.
— Tiens.
Elle le prit avec précaution.
— Qu’est-ce que je suis censée en faire ?
— Ajoute un souvenir dedans.
Elle leva un sourcil.
— Ce n’est pas une mémoire quantique. C’est un locket à stockage cellulaire. Tu peux enregistrer avec une interface, comme une puce de secours.
— Je n’ai pas d’interface sur moi.
— Tu n’en as pas besoin pour parler à voix haute, répondit Luca. Le mécanisme archive les ondes sonores — à condition que l’enregistrement soit conscient. C’est un modèle ancien. Il faut vouloir écrire.
Elodie le regarda, interloquée. Puis elle rit encore — ce rire neuf, presque déroutant.
— Parler à une boîte vide. Tu es sérieux ?
— Essaie.
Elle tint le locket dans sa paume, le regarda, hésita. Les rayons du soleil avaient maintenant atteint la surface de l’eau, dessinant un chemin doré entre les ponts. Elle inclina la tête.
— Bon. Alors… voilà. Je m’appelle Elodie, et juste après ce matin, je ne sais pas très bien ce que je suis. Mais je suis là, face au fleuve, avec un type qui pue la fumée, et pour la première fois depuis des années je ne dois rien à personne.
Elle ferma les yeux.
— Et je veux me souvenir de ça. C’est tout.
Elle referma le locket d’un geste sec et le lui rendit. Luca l’ouvrit : un petit voyant ambré clignota une fois, puis s’éteignit.
— C’est enregistré ?
— Enregistré, répondit-il en le glissant dans sa poche.
Leur projet — rudimentaire, flou, presque absurde — avait pris forme la veille, dans la lumière jaune d’un bar de la rue Montorgueil, après le chaos du bunker. Ils avaient évoqué des fermes de mémoire, nichées dans le Massif central ou en Normandie, où on ne négocierait que des souvenirs heureux, des petits éclats de vie courante, rien d’explosif. Un commerce minuscule. Une existence discrète.
— Tu es sûr de vouloir quitter Paris ? demanda Elodie.
— Paris ne va pas me manquer, pas immédiatement. Mais je reviendrai.
— Pour quoi ?
— Pour vérifier que le pont tient toujours, répondit-il en écho à sa question plus tôt.
Elle lui donna un coup d’épaule, sans force. Il encaissa avec un air faussement offusqué.
La ville, derrière eux, commençait à s’éveiller. Un coq, quelque part — ou peut-être un signal d’alarme mal réglé. Une femme ouvrait les volets d’un appartement sur l’autre rive. Un vélo passa derrière eux, grinçant sur les pavés.
Elodie tira une cigarette de sa veste, en alluma une. Elle en proposa une à Luca, qui refusa d’un geste las.
— Tu vas lui dire quoi, à ta mère ? demanda-t-elle entre deux volutes bleues.
Luca regarda le fleuve. Anne était restée à l’imprimerie. Elle avait dit qu’elle les rejoindrait quand les choses seraient calmes, qu’elle retournerait à Saint-Merri, qu’elle finirait par comprendre ce qu’elle voulait faire de sa nouvelle liberté. Une phrase de son enfance lui revint : *On ne guérit pas d’une absence. On apprend à la porter différemment.*
— Je vais lui dire que j’arrive dans un mois. Que je ramène du fromage. Que je paie un tour de manège avec elle si elle veut.
— Un tour de manège ?
— C’était notre rituel, quand j’étais petit. Elle travaillait plus que tout le monde, mais le dimanche on allait au square. Elle me disait que la vie c’est ça : choisir de faire tourner les choses pour le plaisir de les voir tourner.
Elodie tira une dernière bouffée, puis jeta le mégot dans la Seine. Il dériva un instant sur le courant, puis sombra.
— Ça me plaît, cette idée, dit-elle. Que tu sois redevenu le genre de personne qui fait des tours de manège.
— Moi aussi, avoua-t-il.
Elle lui tendit la main, et ils se remirent à marcher, longeant les quais. Sur le pont, un couple de touristes se prenait en photo avec un implant rétinien antique — du matos clinquant, qui datait d’avant la régulation. Une vieille dame marchait avec une baguette sous le bras, sans regarder les signaux publicitaires qui défilaient le long des façades ; elle avait l’air ailleurs, comme si elle avait choisi son monde et que le reste n’avait pas d’importance.
Luca les observa une seconde. Puis il tourna la tête vers Elodie.
— Tu réalises que tout Paris — tout le monde — a été soulagée de ses dettes cette nuit ? Des centaines de milliers de gens se réveillent sans obligation. Sans ça.
— Je sais. Les journaux vont dire que c’est un nouveau départ.
— Les journaux vont dire n’importe quoi, répondit-il avec un sourire. Mais cette fois, peut-être que ce sera vrai.
Ils marchèrent jusqu’au Louvre, ou plutôt jusqu’à la terrasse de pierre qui surplombe le fleuve à sa hauteur. Le soleil avait maintenant pris toute la rive, découpant les arches des ponts en fines ombres parallèles. Des mouettes criaient, cherchant des miettes invisibles.
Luca s’arrêta. Il posa ses mains sur la balustrade, respira profondément. L’air sentait le métal, l’eau, la baguette chaude d’une boulangerie qu’on ne voyait pas encore mais qu’on devinait.
— On a passé des années à voler des souvenirs aux gens, dit-il doucement. Et on a fini par leur rendre les leurs, finalement. Ce n’est pas tout le monde qui peut dire ça.
Elodie s’approcha, épaule contre épaule.
— Et maintenant ?
— Maintenant, on choisit ce qu’on garde.
Il sortit le locket de sa poche, l’ouvrit encore une fois. Le voyant ambré ne brillait plus. Il n’y avait que la cavité vide, le fin gravage intérieur, et le souvenir enregistré d’Elodie flottant quelque part dans la matière - invisible, silencieux, mais présent.
Il le referma, le soupesa une dernière fois, puis le laissa descendre dans sa poche de poitrine, contre son cœur.
— Maintenant, dit-il en se tournant vers Elodie, on va manger quelques croissants quelque part, et on va décider comment on appelle une ferme de mémoire qui n’a pas de nom.
— J’ai une idée de nom, dit Elodie, les yeux brillants.
— Ah bon ?
— *L’Écho léger*. Parce que tout ce qu’on fait là-bas, c’est faire vibrer un souvenir, une fois, doucement. Et puis le laisser partir.
Luca la regarda. Elle avait les joues rougies par le froid du petit matin, et des mèches folles s’échappaient de sa tresse. Sous la lumière franche du soleil levant, elle ne ressemblait plus à la fugitive qu’il avait connue, ni à la témoin qui avait fait vaciller un gouvernement. Elle ressemblait simplement à Elodie.
— Ça me va, dit-il.
Ils longèrent encore un peu la Seine. Le fleuve brillait derrière eux comme une traîne de lumière liquide, et Paris se déployait, tout entier offert — une ville qui apprendrait, peut-être, à réapprendre la confiance. Une ville où les mémoires pourraient redevenir des choses simples : des fenêtres qu’on ouvre, des pièces qu’on fait tourner, des histoires qu’on se raconte à voix haute, face au courant.
Luca ne se retourna pas pour regarder l’Élysée. Il savait qu’il y avait encore des locket à récupérer, des cubes Vence cachés à Saint-Merri, un réseau de La Taupe peut-être encore tapi dans les interstices du système. Mais ces affaires appartenaient à un autre jour, à un autre Luca.
Aujourd’hui, il marchait au bord de l’eau, avec Elodie à ses côtés, et le petit poids tiède du locket battait contre sa poitrine comme un second cœur.
À celui-là, il ne l’ouvrirait pas. Pas maintenant. Pas encore.
Le souvenir viendrait plus tard, quand il aurait du temps, quand il serait assis quelque part dans une ferme au nom improbable, les mains dans la terre, le vent dans les cheveux. Il fermerait les yeux. Il l’écouterait.
Et pour la première fois de sa vie, il garderait une mémoire au lieu de la voler. Il la garderait parce qu’elle lui appartenait — parce que c’était bien la sienne — parce qu’il avait enfin trouvé quelqu’un avec qui la construire.
Le pont de pierre résonnait sous ses pas. L’eau coulait, indifférente et éternelle. Paris se réveillait, sans lui, avec lui, autour de lui.
Luca Vidal marchait, et il n’avait pas besoin de se retourner.
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