L'Encre de la Guillotine
Lire le chapitre 29: Aftermath of Truth
La pluie avait cessé pendant la nuit, mais les toits de l'atelier dégoulinaient encore, chaque goutte frappant la vitre comme un doigt impatient. Élodie était assise près de la fenêtre, le bras bandé posé sur ses genoux, regardant la rue en contrebas. Personne. Depuis trois heures, personne.
Roussel dormait contre le mur opposé, la tête renversée, la bouche entrouverte. Dans le sommeil, il perdait cette tension perpétuelle qui le rendait insaisissable. Il ressemblait à un homme, simplement. Un homme qui avait écrit une dénonciation contre sa propre sœur par devoir, et qui l'avait sauvée par trahison.
Élodie détourna les yeux. Amélie était allongée sur un matelas près du poêle, une main posée sur son ventre — ce geste nouveau qu'elle avait déjà adopté sans s'en rendre compte. Sa sœur dormait du sommeil des innocents, ou de ceux qui ont décidé de ne plus rien voir.
Le silence devint insupportable.
— Tu ne dors pas ? fit la voix de Roussel, rauque.
Élodie ne se retourna pas.
— Je pensais à la liste.
Il se racla la gorge. Le plancher craqua sous son poids quand il s'approcha.
— La liste est détruite. Je l'ai vue brûler.
— Je ne parle pas de celle que j'ai brûlée. Je parle de celle que tu as écrite. Celle qui portait mon nom étudié, copié, imité à la perfection avant même que je sache que tu existais.
Roussel s'arrêta à deux pas d'elle. Il ne chercha pas d'excuse.
— Je devais faire croire à mes supérieurs que j'avais un informateur au greffe. Quelqu'un qui copiait les listes, qui les faisait circuler. Toi, tu étais réelle. Ton poste, ton accès. J'ai construit ma légende autour de ton ombre.
— Et quand tu es entré dans ma vie, à la Conciergerie, tu me regardais comme si tu me connaissais.
— Parce que je te connaissais. Depuis des mois. Je savais où tu marchais, ce que tu mangeais, les minutes que tu passais aux latrines. Je savais que tu baissais les yeux quand le greffier criait un nom, et que tu serrais les poings quand on emmenait les adolescents.
Élodie se retourna. Son visage était calme, mais ses yeux étaient durs.
— Tu avais préparé ma mort dans un dossier, et tu as eu l'audace de me tendre la main la première fois que nous nous sommes parlé.
— Je t'ai tendu la main parce que j'avais décidé de la brûler, ce dossier. Pas parce que je te connaissais. Mais parce que je t'avais vu.
— Tu m'avais vu ?
— Trier les lettres des condamnés. La femme qui pleurait, tu as glissé son mouchoir dans sa poche avant qu'on ne l'emmène. Elle ne s'en est jamais rendu compte. Mais moi, si.
Élodie sentit quelque chose se défaire dans sa poitrine, un nœud qu'elle n'avait pas conscience d'avoir serré. Elle ne dit rien. Elle ne s'excusa pas. Elle fit un pas vers lui, puis un autre. Roussel ne bougea pas. Quand elle fut assez près, elle tendit la main, lentement, paume ouverte, comme on offre une trêve.
Il la prit. Sa paume était chaude. Il avait la main d'un homme d'encre et de poudre. Elle la serra, brièvement, puis la relâcha.
— Ce soir, avant Genève, tu me diras le reste. Tout le reste. Qui tu sers vraiment.
— Oui.
Un fracas de verre brisé venant de la rue fit sursauter Élodie. Elle se jeta à plat ventre, instinct de survie aiguisé par des mois de cours d'arrière-boutiques. Des bottes. Beaucoup de bottes. Des ordres aboyés : c'était la voix de Fouquier-Tinville, le procureur, reconnaissable entre mille — cette voix qui sentait la craie et le sang séché.
— Ils sont là ! cria Amélie, déjà debout, déjà vers leurs sacs.
Pierre surgit de l'atelier voisin, le visage blême, pâle comme la pâte qu'il étirait la veille.
— Ils ont ceinturé le pâté de maisons. Par l'arrière — je connais une sortie derrière les tonneaux, conduit au ruisseau de l'échelle.
— Les passeports ! souffla Roussel.
Pierre se figea.
— Sur la table. Je les avais mis sous presse.
Roussel bondit. La table était renversée — les documents s'éparpillaient comme des feuilles mortes. Il en saisit deux, trois, quatre — mais une rafale de coups éclata contre la porte de la rue, et du plafond tombèrent des plâtras, et la fenêtre du fond explosa sous la crosse d'un fusil.
— Ils sont deux étages trop rapides ! hurla Pierre. Le passage du ruisseau est condamné par un factionnaire, j'ai vu ses godillots !
Roussel chercha frénétiquement dans la poussière. Il ramassa un passeport froissé, le déplia : au nom de Jules Aubert. Le sien. Il avait trouvé Éléonore Valmont et la fausse identité d'Amélie, mais le troisième ? Le passeport de Pierre, le sien propre — il tenait cuir et papier dans ses mains : chemins de Linon, faux tampons, mais où était le document d'Amélie ?
— Y a pas le temps ! cria Pierre. Par là ! Le clocher de Saint-Polycarpe, j'ai des cordes, les murs sont mitoyens.
Ils grimpèrent. Élodie poussait Amélie devant elle, Roussel protégeait leurs arrières. Les tuiles du toit glissèrent sous leurs semelles. En contrebas, la cour fourmillait de patriotes armés. Un coup de feu claqua, une tuile vola en éclats près de la tête d'Élodie.
— Ils ont des tireurs ! souffla Amélie.
Pierre tira une corde d'un coffre de plomb, la lança par-dessus la dentelle de pierre qui séparait leur toit de celui du clocher. Le crochet mordit. Il fit signe à Amélie :
— Toi d'abord.
— Je ne peux pas...
— Tu peux. C'est une corde, tu as de la hargne, c'est suffisant.
Amélie s'élança. Ses jupes s'ouvrirent comme une fleur grotesque au-dessus du vide de quatre étages. Elle atteignit l'autre toit, bascula, se releva. Élodie suivit, le bras en feu, chaque traction faisant vibrer la blessure jusqu'à l'os. Elle était la moitié du chemin quand une balle ricocha sur le mur derrière elle.
Roussel fut le dernier. Il était presque au milieu de la cordée quand son pied trouva un tuileau manquant et il bascula, se rattrapa d'une main, resta suspendu. Élodie se pencha de l'autre toit, tendit la main, chercha son poignet. Elle le trouva. Elle te tenait quand un second coup de feu fit voler en éclats la pierre tout contre son visage.
Roussel se hissa. Ils virent Pierre disparaître dans le clocher par une lucarne. Ils suivirent, chutant dans un amas de cordes, de plumes et de poussière d'orgue. Les cloches s'étaient tues. En bas, le silence fragile d'une église désaffectée. Ils restèrent dans l'ombre des longrines, à écouter. Les pas de la troupe tournaient autour du pâté sans trouver l'accès.
Peu à peu, la troupe se retira. Pierre retint son souffle encore cinq minutes. Puis il se tourna vers eux, blanc de poussière de plâtre et de peur.
— Élodie, tes poches. Roussel, les tiennes. Amélie.
Ils se vidèrent. Sur le sol dallé du clocher, entre les crottes de pigeons et les copeaux de bois : trois passeports déchirés, délavés, une encre baveuse qui en avait pris pour son grade — la pluie ou l'urine des pigeons, on ne distinguait pas.
Pierre les ramassa un par un. Un faux. Un autre. Un troisième. Tous trois furent déchirés selon les plis anciens, réduits à des pièces qui ne valaient même plus le prix du papier. Les identités d'Éléonore, de Jules et de la troisième, la jeune femme trop pâle qui avait quelque nom d'emprunt, s'envolaient en lambeaux entre ses doigts.
— C'est foutu, souffla-t-il. Aucun d'eux n'est récupérable. Trois semaines de travail, dans les plis d'une poche trouée.
Amélie se mit à pleurer, silencieusement, comme une habitude de la prison. Élodie ne la consola pas. Ses doigts serrèrent la pierre froide. Il fallait une réponse nouvelle. Il n'y en avait pas.
Le silence dura assez longtemps pour que des pas éclatent en bas, dans la nef. Élodie saisit un madrier, mais une voix calme monta de l'ombre :
— Que personne ne sorte. C'est moi, le curé de Saint-Polycarpe.
Un homme âgé montait l'escalier en colimaçon, une lampe à la main, la soutane maculée de plâtre autant que la leur de poussière. Son visage était paisible. Il s'arrêta devant leur groupe, examina leurs visages sans hâte, l'un après l'autre, puis s'attarda sur les lambeaux de papier dans la main de Pierre.
— Vous avez tué quelqu'un, demanda-t-il, de cette voix de confesseur qui attend la vérité ?
— Non, dit Élodie.
— Vous avez trahi la patrie ?
Roussel regarda le curé droit dans les yeux.
— Il y a des patries qui sont des promesses, pas des prisons.
Le curé sourit faiblement. Sa lampe éclaira un bureau derrière lui, des papiers soigneusement rangés, une encre propre.
— Je ne vous demande pas vos crimes, dit-il. Je vous demande votre destination. Genève ? Bâle ?
Personne ne répondit. Le curé leva une main, apaisante.
— Mon frère est notaire à Genève. Rue de la Tertasse, au coin de la maison grise. Si vous lui portez une lettre de ma part, il vous cachera trois jours, le temps que vos passeports soient refaits. Ces messieurs du Comité ne viennent jamais dans cette église. Des mécréants, tous. Ils ont peur que Dieu les reconnaisse.
Élodie regarda Roussel, puis Amélie. Elle s'approcha du petit bureau, prit une plume qu'il lui tendait, et la trempa dans l'encre du curé.
— Écrivez, dit-elle. Nous porterons votre lettre.
Le curé s'assit. Sa plume ne trembla pas. Il écrivit une page entière en une encre qui brillait d'un léger reflet violacé, une écriture en pattes de mouche qu'on jugerait indéchiffrable à un contrôle. Il rangea la lettre dans un pli épais, cacheta de cire violette, et la lui tendit.
— Ils ont brûlé le seul autel qui ne mentait pas, dit-il doucement. Alors désormais, je mens pour lui.
Élodie prit la lettre, la glissa dans son corsage contre le bandage de son épaule. Dehors, la troupe commençait à battre en retraite. Des ordres, diminuant de volume.
Le jour se levait au-dessus du toit de Saint-Polycarpe
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