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L'Épouse de l'Atlantique

Lire le chapitre 1: The Second Drawing Room

Le brouhaha du second salon débordait jusque dans le corridor, porté par les éclats de rire feints et le cliquetis des coupes de champagne. Eleanor Whitmore s’y faufila comme une ombre, sa jupe de faille crème frôlant les lambris de noyer, et s’arrêta net derrière la porte entrouverte du fumoir.

« — Dix mille livres sterling de revenus annuels, indexés sur les biens du Cheshire, déclinait une voix grave, teintée d’un accent londonien prononcé. Et la jouissance du manoir de Fordingbridge pendant les trois premiers hivers. Le comte consent à ce que la jeune femme en ait l’usage pour le train de maison, mais les terres, évidemment, demeurent hypothéquées jusqu’au remboursement des créanciers qu’il a déjà. »

Eleanor ferma les yeux. Elle reconnaissait l’écriture sèche des fins de contrat dans le ton de son père, et l’avidité poliçée de l’autre.

« — Et le capital ? demanda Whitmore père.

— Le capital est versé en dot, comme convenu, pour être administré par le comte et son homme d’affaires. C’est la tradition, monsieur.

— La tradition ne paie pas les dettes de jeu d’un veuf de trente-cinq ans. »

Le silence qui suivit fut plus épais que la fumée de cigare qui filtrait par l’entrebâillement. Eleanor entrouvrit les paupières. Son père, tassé dans un fauteuil Voltaire, fixait le solicitor maigre et haut perché qui feuilletait des documents sur le secrétaire à cylindre.

« — Dix mille livres, répéta le solicitor, c’est ce que Lord Ashworth exige pour épouser la demoiselle. Vous savez combien il a payé pour la précédente ? »

Whitmore père eut un geste las. « — L’affaire est conclue. Je voulais seulement qu’on soit clairs sur les modalités. »

Eleanor poussa la porte d’un battant. Les deux hommes sursautèrent. Le solicitor renversa une tasse de café froid, qui s’étala sur le buvard en une tache brune qu’il s’empressa d’éponger avec un mouchoir sorti de son gousset.

« — Père. Une seconde. »

Elle avait la voix calme, mais son père savait lire l’orage dans ce calme-là. Il se leva, fit un signe au solicitor, qui ramassa ses paperasses et fila sans demander son reste, laissant derrière lui une porte qui ne se referma pas tout à fait.

« — On m’avait parlé d’un gentlemen’s agreement, dit Eleanor. Pas d’un marché aux enchères dans le fumoir.

— Il ne manquait plus que tu écoutes aux portes, Eleanor. Tu as toujours eu ce fâcheux goût pour la vérité.

— Et vous, ce goût pour la façon de la dissimuler. Qui est ce comte ? »

Whitmore père fit le tour du bureau, se planta devant la fenêtre qui donnait sur Cinquième Avenue, là où les rosiers encore rabougris attendaient le printemps comme des suppliants. Il aurait préféré n’avoir que cela à regarder.

« — William Ashworth, septième comte de Malvern. Veuf, sans enfants. Trente-cinq ans. Propriétaire d’un domaine magnifique dans le Cheshire.

— Et ruiné.

— Il a connu des revers.

— Vous le connaissez depuis quand ? Vous n’avez jamais parlé de lui. Vous ne m’avez jamais dit que vous cherchiez un mari anglais. »

Il pivota. Il n’y avait plus d’échappatoire.

« — Ta mère a raison. Les fortunes se protègent par les unions, pas par les caprices. Tu as vingt-quatre ans, Eleanor. Tu as refusé trois demandes en mariage à New York, dont celle du fils Rivington, qui aurait pu nous ouvrir le marché des chemins de fer. Tu te plais à dire que tu veux être indépendante, mais tu vis dans ma maison, tu manges à ma table, et tu dépenses mon argent en livres françaises et en chapeaux de chez Worth. Le monde ne t’attend pas. Il passe.

— Vous me mariez à un étranger pour payer vos dettes. Ne me faites pas l’injure de prétendre autre chose. »

Le visage de Whitmore père se contracta, comme s’il venait d’avaler un liquide trop chaud. Il ouvrit un tiroir, en sortit une lettre au papier épais, à l’en-tête armorié, et la lui tendit. Eleanor la lut. Les mots étaient précis, élégants, et chaque phrase était un couperet bien affûté.

« La banque Freyman & Cie, à Londres, a avancé à votre maison deux cent cinquante mille dollars que je garantis sur le produit de la dot. Mon mariage avec votre fille est la condition de cette garantie. Sans elle, le papier est payable à vue. »

Elle releva les yeux. « — Vous avez signé un billet payable contre ma main.

— J’ai fait ce que j’avais à faire pour que la maison Whitmore survive. Et tu vas épouser Lord Malvern, parce que c’est maintenant la seule chose qui puisse nous sauver. »

Eleanor posa la lettre sur le secrétaire. Elle avait la bouche sèche, et pourtant elle refusait de se laisser porter par la colère. Elle était une Whitmore, et les Whitmore ne s’effondraient pas en public.

« — Et si je refuse ?

— Alors tu seras libre, mais pauvre. Ta mère n’a pas un sou qui ne vienne de mes placements. Tes tantes ne t’ouvriront pas leur porte si tu les obliges à choisir entre toi et ton père. Et la société de New York, qui t’a tant adulée, te montrera la sortie avec une politesse exquise. Tu seras bientôt la vieille fille que les parents montrent en exemple à leurs filles turbulentes. »

Eleanor serra ses gants dans sa main. « — Vous croyez que je ne le savais pas déjà ? Vous croyez que je ne voyais pas la manière dont les mères vous jettent leur progéniture sous le nez, dans l’espoir d’un billet de banque ? J’avais fini par penser qu’au moins, vous et moi, étions du même côté de cette comédie. Vous venez de me prouver que non. »

Elle marcha vers la porte, s’arrêta, la main sur la poignée. « — Je ne vous ferai pas l’injure de me croire sauvée par un mariage. Mais je n’irai pas jusqu’à vous laisser sombrer, parce que c’est sur votre bateau que je suis née. Je vais réfléchir. Ne me cherchez pas. »

La porte claqua. Le hall du palais Whitmore résonna : marbres, hauts plafonds à moulures, tapisseries flamandes achetées à tour de bras lors du dernier voyage à Paris de sa mère. Eleanor traversa le vestibule, ignora le maître d’hôtel qui la croisait avec un plateau d’huîtres, et sortit dans l’air piquant du début de soirée. Un fiacre attendait près de Brownstone. Elle marcha jusqu’au parc, où les lanternes s’allumaient une à une dans la brume.

Elle marcha longtemps, sans manteau, sans but. Les arbres étaient nus. La ville allait se coucher derrière ses fenêtres éclairées, mais Eleanor Whitmore se sentait plus seule que jamais sur ce trottoir gelé.

Elle avait pensé que la vie était une série de portes qu’on ouvrait, pour peu qu’on fût assez obstinée pour pousser. Elle découvrait que certaines portes s’ouvraient uniquement en se refermant sur vous.

Un banc. Elle s’y assit. La nuit tombait vite à cette saison, et le froid montait du sol comme une chose vivante. Elle pensa à sa mère, Lillian Whitmore, qui avait accepté son mariage avec un homme qu’elle aimait à peine, et qui s’était tue pendant vingt-cinq ans sur toutes les humiliations que ce silence avait rendues nécessaires. Eleanor avait juré que jamais elle ne serait cette femme-là.

Mais elle ne voulait pas non plus être la femme qui regarde les siens tomber.

Elle se leva, rebroussa chemin. La lumière des fenêtres du salon lui parut soudain de plus en plus proche, comme une respiration tenue avant un aveu. Elle entra, tendit son manteau au domestique sans un mot, et gravit l’escalier jusqu’à l’appartement de sa mère.

Lillian Whitmore était assise près de la cheminée de marbre, un brocart violet sur les épaules, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas. Elle leva la tête à l’entrée d’Eleanor. Deux femmes se regardèrent dans le paysage de soie et de porcelaine. On entendait les braises.

« — Tu as parlé à ton père. Je t’avais demandé de ne pas le faire.

— Vous saviez, maman. Vous saviez depuis le début.

— Depuis le début ? Eleanor. Il n’y a pas de début. Il y a des dettes, des espoirs, des mensonges. Et nous voilà toutes les deux au milieu de cette histoire qui n’appartient ni à ton père ni à moi, mais aux hommes qui ont prêté. On ne refait pas le monde. On le traverse. »

Eleanor s’approcha, s’accroupit devant sa mère, lui prit les mains. Les doigts de Lillian étaient froids malgré la flamme.

« — Vous l’avez épousé. Vous ne l’aimiez pas. Est-ce que vous le regrettez chaque jour ?

— Je regrette les silences. Le reste, c’est ce que les femmes font : on choisit entre ce qu’on perd et ce qu’on ne gagne jamais. C’est un choix qui se fait à l’intérieur, pas devant le monde.

— Je ne veux pas de ce choix-là, mère. »

Lillian Whitmore tourna le visage vers la flamme, et quand elle parla de nouveau, sa voix était douce mais ferme, comme la lame d’un couteau caché dans un gant.

« — Alors fais en sorte de ne jamais en avoir besoin. Mais ne laisse pas tomber ta famille pour un principe que les hommes ne se rappellent que lorsqu’ils ont quelque chose à protéger. Ce n’est pas de l’amour que je te demande. C’est de la stratégie. Accepte ce mariage, puis mène-le à ta façon. Les États-Unis vont nous fournir une société nouvelle, Eleanor. Quand les dettes seront payées et la réputation intacte, tu pourras choisir. Mais on ne gagne rien en jetant les cartes au premier coup. »

Eleanor se releva. Elle regarda sa mère, et pour la première fois de sa vie, elle vit en elle non pas une femme soumise, mais une survivante qui avait choisi le champ de bataille intérieur plutôt que la ruine publique. Était-ce si différent de ce qu’elle avait projeté pour elle-même ?

Le silence s’étira, troué par le craquement du bois dans l’âtre.

« — J’irai à Londres, dit Eleanor d’une voix neutre. Mais je vous préviens : ce Lord Ashworth, je ne le laisserai pas faire de moi une signature en bas de page. Et si ses dettes doivent être payées, ce sera à des conditions que je dicterai moi-même. »

Lillian sourit pour la première fois. Un sourire étonné, presque admiratif.

« — Ton père va se demander ce qui lui est tombé dessus. Mais tu es ma fille, après tout. »

Eleanor s’éloigna, arriva à la porte, puis se retourna. Sa mère était redevenue statue devant le feu.

« — Maman. Où est le contrat ?

— Dans le bureau de ton père. Mais cela ne servira à rien de le lire. Les mots sont écrits par ceux qui vous tiennent. »

Eleanor descendit. Elle entra dans le bureau sans frapper. Son père la vit entrer, le visage tendu au-dessus d’un whisky.

« — Je pars la semaine prochaine. Préparez le passage. Mais je veux voir chaque page de ce contrat avant de monter dans ce bateau. Chaque chiffre. Chaque clause. »

Whitmore père hocha doucement la tête. Il savait qu’il venait de gagner une manche, mais qu’il avait perdu une fille. Eleanor, elle, savait qu’elle ne savait pas encore où allait la mener ce poulain qu’elle venait de seller. Le nom du navire lui revint, celui que son père avait écrit dans sa lettre : RMS Lucania. Départ de New York, première classe, six jours de traversée. Dans six jours, elle aurait peut-être une chance de savoir qui était vraiment cet homme, et pourquoi son silence ne la laissait pas tranquille.

Elle remonta l’escalier sans regarder derrière elle, et la nuit new-yorkaise s’épaissit dans les rues.