L'Épouse des Tourbières
Lire le chapitre 26: The Debt of Bones
Le premier coup de pelle mordit la terre grasse comme une dent dans une plaie. Le shérif Guidry avait exigé que les engins s'arrêtent à trente mètres du périmètre marqué par les vieilles femmes, mais il avait gardé une équipe d'hommes pour creuser à la main. Caleb se tenait au bord de la tranchée, les bottes enfoncées dans la boue, le souffle court après la remontée du puisard. Le ciel était un couvercle de plomb.
— On touche de la maçonnerie ! cria un homme.
Caleb sauta dans la fouille. Ses doigts trouvèrent une courbe lisse, glacée malgré la chaleur d'août. Il dégagea la terre à mains nues, comme un affamé. Le bronze apparut, verdâtre sous la patine, large comme une poitrine d'homme. Une cloche d'église. Les hommes s'attelèrent avec des cordes et des leviers, et quand elle bascula sur le côté, un son sourd monta du sol — pas un tintement, un gémissement qui fit taire tous les oiseaux des bayous alentour.
Caleb frotta la surface du bronze avec sa manche. Des lettres s'y révélaient, gravées en creux :
**MARIE-CLAIRE BROUSSARD — NÉE THIBODEAUX** **MORTE LE 14 JUIN 1784 — MARIÉE CE MÊME JOUR**
— Épousée et morte le même jour, murmura Elodie.
Elle était apparue derrière lui, les feuillets poussiéreux des archives paroissiales serrés contre sa poitrine. Ses cheveux tirés en arrière révélaient la fine cicatrice blanche qui lui barrait la tempe gauche. Caleb la fixa, le cerveau en feu.
— Montre-moi.
Elodie étala les papiers sur un tronc tombé. Une page de registre de baptême, une autre d'inhumation. L'encre brune avait pâli mais tenait encore.
— Elle est morte noyée, le jour de ses noces. C'est écrit ici. Mais regarde la dernière ligne.
Il lut. *Enterrée en terre consacrée le 16 juin 1784. Emplacement : cimetière de l'église missionnaire Sainte-Marie-des-Eaux.*
— Et alors ?
— Alors, dit Elodie en sortant une seconde page, j'ai fait vérifier par le conservateur. Il y a un décret de réinhumation de 1791. On a *déplacé* son corps.
Caleb prit le document. *Corps de la défunte Marie-Claire Thibodeaux exhumé et transféré au cimetière familial Broussard, sur demande de son époux.* La signature était illisible, mais le nom imprimé dans la marge disait : *Étienne Broussard*.
— L'époux, dit Caleb lentement. La légende dit qu'elle a refusé le mariage arrangé et qu'on l'a noyée pour ça. Mais le registre dit qu'elle était mariée le jour de sa mort.
Les vieilles femmes s'approchèrent alors, échangeant des regards lourds. La plus âgée, Mamère Thériot, avait des mains comme des racines de cyprès et une bouche sans dents qui souriait rarement.
— Le mariage a eu lieu à l'aube, dit-elle. Devant trois témoins. Le père l'a donné à Étienne Broussard, un veuf de trente ans, en échange de terres. Elle a refusé de consommer, elle s'est enfuie, et c'est en la rattrapant qu'ils l'ont tuée.
Caleb sentit le monde pencher.
— Si elle s'est enfuie le jour du mariage, si elle est morte avant la nuit... le mariage n'a jamais été consommé. Elle n'a jamais eu de descendance.
— Mais il y a une ligne au recensement de 1785, dit Elodie en lui tendant une autre copie. Le foyer d'Étienne Broussard. Un enfant. Âgé de onze mois. Nom : *Jean-Baptiste Broussard*. Fils d'Étienne.
— D'une première union, alors.
Mamère Thériot cracha par terre.
— Étienne était puceau et impuissant jusqu'à ce qu'il sorte ce gosse de nulle part. Un enfant trouvé dans les roseaux, disait-il. Une couvée de la boue. Mais tout le monde savait...
Elle s'interrompit. Le shérif Guidry arriva, le visage rouge de soleil et d'irritation.
— On a trouvé un caveau sous la nef. Vide. Et un truc qui vous intéresse peut-être, Broussard. Votre nom de famille est gravé dans la pierre, côté chaux.
Caleb suivit le shérif dans la tranchée. Une cavité voûtée, à peine assez grande pour un cercueil, s'ouvrait dans la terre jaune. À l'intérieur, une pierre plate portait un crâne grossièrement gravé et un texte en vieux français :
*ICI REPOSE LE CORPS DE MARIE-CLAIRE BROUSSARD, MORTE À JAMais VIVANTE À TOUJOURS. PLEUREZ-LA, VOUS QUI PASSEZ. ELLE ATTEND QUE SON NOM SOIT CRIÉ.*
— Le cercueil a été vidé, observa Guidry. Pas volé. *Vidé*. Quelqu'un a enlevé les os.
Mais Caleb ne regardait pas la tombe. Ses yeux étaient fixés sur un cadre de fer rouillé, à moitié enfoui dans la boue au fond du caveau. Impossible de dire pourquoi — une forme, une courbe de laiton — mais son cœur battit plus fort que lorsqu'il avait failli se noyer. Il souleva l'objet. Un portrait sur cuivre, oxydé par deux siècles d'humidité. Il frotta avec son pouce, et le visage apparut peu à peu.
Une femme. Jeune. Les yeux clairs, le menton volontaire, les cheveux tirés en arrière. Une robe sombre fermée au col. Un collier de perles de verre. Et là, sur la tempe gauche, une cicatrice en croissant, si nette qu'on aurait dit une encoche faite au couteau.
Caleb regarda le cuivre. Il regarda Elodie.
Elodie leva la main, l'index sur sa propre cicatrice, le même croissant précis, comme si les deux blessures s'étaient dessinées à l'identique, à trois siècles d'intervalle.
— C'est toi, murmura-t-il.
— Non, dit Mamère Thériot. C'est elle. Et elle voit à travers vous deux. Elle a choisi une portée de filiation, une parcelle de sang qui lui ressemble.
Le shérif Guidry, mal à l'aise, fit un pas en arrière.
— Écoutez, Broussard, j'ai fait ce que vous avez demandé. On a trouvé votre église, votre tombe vide. Mais le conseil a appelé. Ils disent que si on n'a pas de preuve tangible d'un site historique d'ici demain matin, ils reprennent les bulldozers.
Caleb fixait encore le portrait. La femme avait des yeux d'un bleu si pâle qu'ils semblaient blancs, comme lavés de toute couleur. Le même regard que la petite dans son berceau. Le même regard qu'Elodie.
— Vous avez votre preuve, dit-il sans détourner les yeux. Vous avez une cloche avec un nom. Vous avez un caveau vide. Vous avez une histoire.
— Ce n'est pas une preuve pour un juge, Broussard. C'est du folklore.
L'une des vieilles femmes — la plus jeune, à peine soixante-dix ans — s'approcha alors du bord de la tombe. Elle tenait une bouteille de verre sombre, scellée de cire rouge. Elle la tendit à Caleb.
— On creusait nos patates, dit-elle. Dans la caye à côté de la vieille chapelle. On a trouvé ça. Y a toujours eu une légende, chez les anciennes, qu'il y a un papier dedans qui peut annuler la dette.
Caleb regarda la bouteille. De la lie s'y déposait au fond, par-dessus un rouleau de papier jauni. Il pouvait voir à travers le verre, à contrecœur, la brûlure qui rongeait un coin du document, là où devrait figurer un nom.
— L'acte de mariage, dit-il lentement. Avec le nom du marié.
Mamère Thériot hocha la tête, ses yeux noirs impénétrables.
— Trouve le nom, mon petit. Trouve le nom qui a été effacé, et la dette s'annulera.
Elodie le vit hésiter. Elle posa sa main sur son bras, et la cicatrice de sa tempe parut luire un moment sous la lumière grise.
— Dans la légende, le fiancé n'a jamais été nommé, dit-elle. Il n'existe aucun document qui relie Étienne à cette noce. Tout ce qu'on a, c'est une cloche, une tombe vide, et cette bouteille.
Du plus profond du bayou, indistincte, monta une mélopée — un son qu'aucun oiseau ni aucun vent ne pouvait produire. La cloche de bronze, encore couchée dans la boue, vibra doucement, toute seule. Une seule note, grave, tenue.
Le shérif Guidry pâlit.
— C'est quoi, ça ?
Caleb souleva la bouteille, la tint à hauteur de son visage. Il pouvait distinguer l'écriture de 1784, déformée par la courbure du verre, les mots : *par les présents, devant Dieu et devant témoins...*
Et une ligne entièrement brûlée, nette, précise, comme si une main avait appliqué une braise exactement là, pour que le nom du marié s'en aille en fumée — et que la mariée reste à jamais sans époux, sans descendance, sans fin.
— Le nom est la clé, souffla Elodie.
Caleb reposa la bouteille dans la tombe vide de Marie-Claire.
— Non, dit-il. Le nom est la porte. Et on va devoir entrer.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.