L'Épouse des Tourbières
Lire le chapitre 37: A New Season
Le soleil pesait sur la passe comme un couvercle de cuivre. Caleb Broussard, torse nu, les épaules luisantes de sueur et de copeaux de cyprès, rabotait le dernier madrier du nouveau quai. La scie circulaire s'était tue depuis longtemps ; il finissait à la main, comme promis, chaque planche taillée avec la patience d'un homme qui avait appris à ne plus rien devoir.
Le cyprès sentait le miel et la vieille pluie. Il passa la paume sur la fibre fraîche, cherchant un nœud, une arête, un mensonge. Rien. Le bois était droit, comme le pacte qu'il avait signé à la pointe de l'île aux herbes, deux hivers auparavant.
— Toujours à vérifier ton travail, dit Elodie.
Elle se tenait en haut de la berge, ombrelle noire d'avocate posée sur l'épaule, un dossier sous le bras. Ses cheveux, libérés du chignon de plaidoirie, tombaient en boucles lourdes sur sa chemise blanche. Elle n'était pas venue pour les papiers.
— Le bois ment parfois, dit Caleb. Les gens, non. Le bois, oui.
Il planta le rabot dans la ceinture et s'essuya le front du revers de l'avant-bras. Une poussière d'or flottait au-dessus du marais, entre les aigrettes immobiles. L'eau n'avait pas monté depuis dix-neuf mois. Les touristes — trois kayaks, deux barques de photographie — glissaient loin dans la passe, accompagnés par le guide qu'il avait formé, un jeune garçon de Galliano qui savait lire le vol des libellules et l'heure dans la chair des nénuphars.
La maison des Broussard s'élevait derrière eux, fraîchement blanchie, la galerie bordée de fougères où sa mère, Ophélie, tricotait quelque chose de long et de vert, comme si elle tricotait le marais lui-même. Elle levait parfois les yeux de son ouvrage vers l'eau, avec une tranquillité que Caleb n'osait pas déranger. Vingt-cinq ans de mort suspendue, et elle regardait la passe comme on regarde une vieille voisine — avec respect, mais sans terreur.
— Vous avez signé les dérogations pour la réserve de l'Ouest ? demanda Elodie.
— Sur ton bureau. Hier.
— Et le rapport d'impact pour l'observatoire des hérons ?
— En dessous.
Elle sourit, l'ombrelle inclinée contre le soleil. Du vrai soleil, pas celui du marais. Depuis le jour du déluge, quelque chose avait changé dans la couleur même de la lumière ; elle était plus franche, moins oblique.
— Tu me laisses plus de travail que je n'en demande.
— C'est pour te garder.
Un cri joyeux, aigu, leur fit tourner la tête. L'enfant — Jolyne, trois ans aux prochaines vendanges, le visage barbouillé de boue et de crème solaire — courut au bord de l'eau, les mains en avant, et plongea dans une flaque peu profonde. L'éclaboussure monta en gerbe d'argent. Elle riait, les yeux fermés, les cheveux noirs plaqués sur les joues.
— Jolyne ! cria Caleb. Le quai, pas l'eau.
— L'eau appelle ! répondit-elle avec une autorité désarmante.
Elodie rit. Ce rire, qui avait tant refusé de venir dans les premières semaines après le déluge, sonnait maintenant aussi naturel que la pluie sur les feuilles.
— Elle a l'âme de son père, dit Elodie. Pas la peur.
— Peut-être un peu la peur, quand même. Juste assez.
Jolyne fit un autre plouf, de pleines mains, puis s'arrêta net. Elle regardait quelque chose de l'autre côté de la passe, les sourcils froncés, la tête penchée comme les hérons au matin.
— Papa, dit-elle d'une voix calme, y'a une fleur.
Caleb laissa tomber le rabot. Il fit trois pas, puis se retint.
— Par où, ma chérie ?
— Là-bas.
Elle pointa du doigt une tache de lumière entre les quenouilles. Caleb suivit la ligne. À la surface, là où d'ordinaire ne poussait que la vase des anciens défunts, une fleur blanche — un nénuphar, pur et sans tache, aussi blanc que le plus profond de la coquille d'œuf — venait d'ouvrir une corolle de dix centimètres. Elle brillait. L'eau autour d'elle était d'un noir lisse, sans ride.
Il compta en silence. Une seconde. Deux. Trois. La fleur se replia, glissa sous la surface et disparut, sans laisser de trou dans l'onde, sans frisson de fuite. C'était tout. Un clin d'œil du fond.
Le bois du quai craqua doucement sous la chaleur. Elodie vint se placer à côté de lui, le coude contre le sien.
— Tu l'as vue ? murmura-t-elle.
— Ouais.
— On l'a jamais vue, ici. Une seule fleur, comme ça.
— Non.
Il sentit quelque chose se desserrer dans sa poitrine, un nœud qu'il ne savait pas avoir gardé, une écoute nouée depuis l'arrivée de la barque de Remy Landry, depuis la crypte ouverte, depuis la photo cachée de la femme inconnue au nouveau-né. Le marais avait compté sa dette à sa manière. Le quai était fini. L'eau était plate. Et la fleur était venue témoigner, une seule fois, que les livres étaient clos.
Il prit la main d'Elodie et la serra. Elle ne retira pas la sienne.
— Qu'est-ce que tu ressens ? demanda-t-elle doucement.
— Un homme qui a fini son rabotage.
Elle rit encore, mais plus doux cette fois, l'épaule levée contre lui.
— Ta mère a dit que le dimanche matin, quand le ciel est clair, on voit le fond de la passe à la passe de la lune. Elle m'a dit que tu irais un jour au fond, sans chercher.
Caleb regarda l'eau. Il y avait un reflet de lui, debout sur le quai, une silhouette nouvelle — les épaules un peu plus larges, le visage taillé à la hache par deux années de soleil et de travail. Il avait trente-sept ans. Il était vivant. Il n'avait perdu personne depuis le déluge.
Il se pencha, ramassa la petite cuillère de cyprès que Jolyne avait laissée près du bord, la jeta en l'air et la rattrapa d'une main.
— On rentre, dit-il.
Il traversa la berge à grandes enjambées, souleva sa fille de l'eau dans un tourbillon de rires, et la hissa sur ses épaules. Jolyne s'agrippa à son front, les jambes pendantes de chaque côté de son cou, comme elle le faisait à chaque retour du chantier.
— La fleur, papa. Elle a dit merci.
Caleb marqua un arrêt, une seule seconde, le temps de laisser la phrase traverser son ventre sans y allumer de feu. Il n'avait pas posé de question. Il n'avait pas fait d'offre. La fleur était venue seule, et elle était repartie seule, comme une dette qui se règle par elle-même quand on a cessé de la réclamer.
— Elle est polie, dit-il, et il monta les marches de la galerie.
La lumière du soir coulait à travers les cyprès, jaune comme un œuf battu, posant des pièces de cuivre sur le vieux plancher de la maison. L'air sentait le sel, le café, le poisson grillé. Ophélie leva les yeux de son tricot ; elle regarda la silhouette de son fils et de sa petite-fille, puis les mains de l'enfant pleines de vase propre, puis les yeux de Caleb, et un silence heureux tomba entre eux, chargé de tout ce qu'ils n'avaient plus besoin de dire.
— Le riz est prêt, dit-elle simplement, et elle rentra dans la cuisine, la porte moustiquaire claquant doucement derrière elle.
Caleb déposa sa fille près de la table, dans un rayon de soleil qui sécherait ses vêtements avant le souper. Debout sur la galerie, face à la passe, face au marais immobile, il posa la main à plat sur le poteau de cyprès qu'il avait refusé de remplacer, celui que son grand-père avait enfoncé un demi-siècle auparavant, craquelé mais debout.
Il fit un nœud avec la corde de chanvre qui pendait au clou — un nœud simple, lâche, facile à défaire.
— Fini, dit-il à la passe.
Et il tourna le dos à l'eau, non par dédain, mais comme on ferme une porte que l'on sait verrouillée, pour aller retrouver les vivants dans la lumière sèche de la cour.
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