Les Dernières Vingt-Quatre Heures
Lire le chapitre 33: The Final Loop
La lumière dorée de l'aube s'inflitrait à travers les rideaux de dentelle. Evelyn ouvrit les yeux, le souffle court, comme si elle émergeait d'un long sommeil agité. Mais cette fois, quelque chose était différent. Elle savait. Elle savait tout.
Elle s'assit d'un mouvement brusque, les mains agrippant le drap de lin frais. Les souvenirs défilaient avec une netteté cristalline — chaque boucle, chaque mort, chaque visage noyé dans les eaux noires. Trente-deux cycles. Trente-deux fois le même jour. Et maintenant, une troisième tentative après l'effondrement apparent de tout.
La cabine était identique à celle du tout premier réveil. Le même bouquet de roses sur la commode en acajou. La même robe bleu pâle pliée sur la chaise. Le même billet première classe posé sur le plateau d'argent.
Mais elle n'était plus la même.
Evelyn se leva, ses pieds nus touchant le tapis persan. Elle compta. Le temps avant le choc : environ dix-huit heures. Assez. Cette fois, suffisamment.
Un coup discret à la porte. Elle retint son souffle.
- Miss Ashworth ? Le steward m'a dit que vous étiez réveillée.
La voix de Julian. Mais quelque chose dans son intonation... plus hésitante. Plus formelle.
Elle ouvrit. Il se tenait dans le couloir, impeccable dans son costume sombre, les cheveux encore humides de la brise matinale. Ses yeux gris la regardèrent avec une politesse distante. Aucune étincelle de reconnaissance. Rien.
- Julian.
- Je suis désolé de vous déranger si tôt, dit-il, légèrement mal à l'aise. Nous n'avons pas été présentés. Je suis Julian Ashford. Je crois que vous voyagez avec ma sœur Margaret ?
Evelyn sentit le vide se creuser dans sa poitrine. C'était le premier jour. Le tout premier jour. Avant qu'il ne connaisse son nom. Avant qu'il ne se jette à l'eau pour elle. Avant les confessions murmurées dans le noir, avant leurs mains liées contre le froid de la mort.
- Margaret, répéta-t-elle, la gorge serrée. Vous êtes venu pour Margaret.
- Oui. Elle m'a dit à bord qu'elle vous avait rencontrée... Toutefois, en vérifiant ce matin, elle semble ne se souvenir d'aucune conversation. Elle est confuse, un peu agitée. Elle m'a envoyé vous chercher, pensant que vous pourriez l'aider à y voir plus clair.
Bien sûr. Margaret avait été remise à zéro, elle aussi. Sans mémoire. Mais pas Evelyn.
Elle fit un pas vers lui, les yeux brillants. Il recula instinctivement, poli mais méfiant. Elle lut dans son regard : elle n'était qu'une étrangère. Une beauté américaine excentrique rencontrée la veille. Rien de plus.
- Vous ne vous souvenez pas de moi, dit-elle doucement.
- Je... suis navré, Miss Ashworth. Nous nous sommes croisés au dîner, peut-être ?
- Au dîner. Oui. Et dans l'eau. Et sur la glace. Et dans mes rêves.
Il cligna des yeux, déconcerté.
- Vous parlez de façon étrange.
Evelyn ferma un instant les paupières. Elle pouvait renoncer. Elle pouvait rester en première classe, laisser les événements suivre leur cours, et se réveiller encore demain dans cette même lumière dorée. Mais Julian, lui, retournerait seul. Sans mémoire. Une âme vierge condamnée à répéter l'éternité sans elle.
Non. Elle avait pris sa décision en débarquant du Carpathia, dans la brume saline du port de New York, quand Fleet avait étalé la liste sous ses yeux.
Le compte n'était pas juste. Et le seul nom restant était le sien.
- Julian, dit-elle fermement, trouvant ses repères dans ce visage familier mais vide. Je dois vous dire une chose, et je vous demande de me croire, même si cela semble insensé.
- Je crains de ne pas avoir beaucoup de temps, Miss Ashworth...
- Il vous en restera encore moins d'ici ce soir.
Il la regarda, l'air de se demander s'il devait appeler un médecin. Elle enchaîna, rapide, précise, sans lui laisser le temps d'interrompre.
- Le Titanic va heurter un iceberg cette nuit, vers vingt-trois heures quarante. Le navire coulera en moins de trois heures. Plus de mille cinq cents personnes mourront. Votre sœur Margaret est en danger — pas à cause de l'eau, mais à cause de gens qui veulent effacer sa lignée. Et moi, je suis la dernière cible de leur liste.
Un silence. Le claquement régulier des machines au loin. La cloche du petit déjeuner.
Il sourit, d'un air incrédule mais courtois.
- Vous avez lu trop de romans à quatre sous, Miss Ashworth. Le Titanic est inachevable.
- Le Titanic est fini depuis que nous sommes partis de Southampton, Julian. Il ne reste que la chute.
Elle fouilla dans la poche de son peignoir et en tira le médaillon — toujours froid contre sa peau, toujours lourd de tous les secrets qu'il avait portés. Elle l'ouvrit devant lui, révélant la liste manuscrite. Il y avait des noms barrés, encre séchée, et tout en bas, le sien : Evelyn Ashworth.
- Lisez les noms.
Il parcourut la feuille, le front plissé. Chang, descendu. O'Malley, descendu. Rossi, descendu. Margaret Ashford, descendaite prévue mais encore vivante — raturée d'une main plus hésitante.
- C'est un registre des passagers ? demanda-t-il, cherchant une explication rationnelle.
- C'est une liste de personnes à éliminer. Votre sœur était dessus. Elle a été sauvée parce que quelqu'un est mort à sa place — plusieurs fois. Mais le compte exige une âme pour chaque pâture. Une mort pour chaque vie volée. Et la dernière ligne n'a jamais été réglée.
Il releva les yeux, son expression passant de l'amusement à une inquiétude sourde.
- Pourquoi me montrez-vous cela ? Pourquoi moi ?
- Parce que dans quelques heures, vous me tiendrez la main me disant que tout ira bien. Parce que vous vous jetterez dans l'océan glacé pour me sauver, et que vous ne saurez jamais pourquoi vous le faites. Parce que je vous aime, Julian Ashford, et que cette version de vous ne s'en souviendra jamais.
Le mot amour le fit tressaillir comme une décharge.
- Miss Ashworth, je...
- Ne me dites pas que je me trompe de date ou de personne. Je porte trente-deux morts dans ma mémoire, et chacune d'elles me ramène à vous.
Il y eut un long silence, seulement troublé par le ronronnement des machines du paquebot sous leurs pieds. Puis Julian passa une main sur sa nuque, visiblement mal à l'aise.
- D'accord. Admettons — juste une seconde — que vous disiez vrai. Que voulez-vous que je fasse ?
- Trouvez Margaret. Dites-lui de rester dans sa cabine à l'heure du dîner. Dites-lui que quelqu'un va venir pour elle, et qu'elle doit la laisser faire.
- Qui viendra ?
- Moi.
Il la dévisagea. Quelque chose, dans les profondeurs de son regard gris, semblait lutter contre une connaissance ancienne, un souvenir effacé qui grattait la surface.
- Vous parlez comme si vous comptiez prendre sa place, dit-il lentement.
- Exactement.
- Mais pourquoi ? Pourquoi voudriez-vous mourir pour une femme que vous ne connaissez que depuis un jour ?
Evelyn sourit — un sourire triste, usé par l'éternité.
- Parce que c'est la seule façon de vous empêcher de recommencer sans moi.
Elle tendit la main et, d'un geste presque involontaire, toucha la joue de Julian. Il eut un frisson, comme si un courant électrique traversait sa peau, et pendant une seconde — une fraction de seconde — ses yeux s'éclairèrent d'une lueur qu'elle reconnut.
Puis elle disparut.
Il secoua la tête, troublé.
- Je... je vais chercher Margaret.
- Attendez.
Il s'immobilisa, une main sur la poignée de la porte.
- Lorsque je serai partie, dit Evelyn doucement, vous ne vous souviendrez peut-être pas de cette conversation. Mais souvenez-vous de ceci : il y a trois noms dans votre sang. Le mien, le vôtre, et celui de Margaret. Peu importe ce qui arrive cette nuit, vous devez survivre. Vous devez laisser le navire sombrer sans vous retourner.
- Sans vous retourner ? Je ne comprends pas.
- Vous comprendrez quand vous me verrez entrer dans la cabine de Margaret, vêtue de ses habits, portant son nom. Vous comprendrez que le choix est déjà fait.
Il la regarda encore, toutes les couleurs de l'incrédulité sur le visage, puis sortit sans ajouter un mot. La porte claqua.
Evelyn resta seule dans la lumière dorée du matin, le médaillon serré dans son poing. Par la fenêtre, elle voyait l'océan dérouler son immensité paisible. Sous ce calme, une montagne de glace glissait déjà vers eux, patiente et implacable.
Elle s'approcha de la commode et ouvrit le tiroir. Les vêtements de Margaret n'y étaient pas encore — pas dans cette version du jour. Elle devrait attendre que la collision affole les passagers pour trouver une occasion d'échanger leurs identités.
Mais cette fois, elle ne comptait ni sur le hasard ni sur un miracle.
Cette fois, Evelyn choisissait de mourir.
Elle tira la lettre de la poche de son peignoir — celle que Margaret lui avait confiée au premier cycle, adressée à une fille qu'elle n'avait jamais vue. Elle la glissa dans la poche intérieure de la robe bleue. Si elle allait mourir sous un faux nom, au moins la lettre accomplirait son voyage.
Un bruit derrière elle. La porte était restée entrouverte.
Julian apparut dans l'embrasure, le souffle court, comme s'il avait couru dans le couloir sans savoir pourquoi.
- Je... je ne sais pas pourquoi je suis revenu, dit-il, visiblement confus.
Evelyn le regarda. Et dans le silence qui suivit, elle sut que même sans mémoire, l'amour trouvait toujours son chemin vers la lumière.
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