Les Fils de Paris
Lire le chapitre 11: Private Orders
Les trois commandes arrivèrent comme une averse après la sécheresse.
La première, à neuf heures, par téléphone — la baronne de Rotschild, qui n'avait pas assisté à la présentation mais en avait entendu parler par une amie. Une robe du soir en crêpe noir, disait-elle, comme celle que portait le mannequin aux yeux clairs. Elise avait dû se mordre la lèvre pour ne pas rire : le mannequin aux yeux clairs, c'était elle.
La deuxième arriva par pneumatique à dix heures, un mot griffonné sur papier bleu pâle, signé d'une actrice du Théâtre de l'Odéon. Deux tailleurs, un pour la scène, un pour la ville. Elise relut le message trois fois, comme pour en vérifier l'encre.
La troisième franchit le seuil à midi, en la personne de Madame Vernaison elle-même, épouse du député. Elle entra comme on entre en scène, parfumée, gantée, suivie d'une femme de chambre portant deux cartons à chapeaux.
— On m'a dit que vous étiez la nouvelle force de la maison Vasseur, dit-elle en toisant Elise. J'ai voulu voir par moi-même.
Elise la fit asseoir dans l'atelier, sous la lumière du puits de jour. Elle parla du tomber, de la fluidité du tissu, de la ligne qui suit le corps sans l'emprisonner. Madame Vernaison l'écouta, les mains croisées sur son réticule, puis dit :
— Je prends le manteau du matin. En bleu pétrole. Et ma fille a besoin d'une robe pour ses fiançailles, en septembre. Vous avez trois mois.
Trois mois. Elise avait eu trois mois pour réinventer une maison tout entière. Pour une robe, elle pourrait faire des merveilles.
Quand la porte se referma derrière la députée, Elise s'adossa au mur de l'atelier et ferma les yeux. Sa poitrine se soulevait d'une joie presque douloureuse. Isabelle Lefèvre avait tenté de les tuer à petit feu ; ces trois commandes étaient le premier souffle, le premier coup de cœur revenu dans un corps qu'on croyait mort.
Julien entra une heure plus tard, la tête dans les chiffres. Il posa ses papiers sur le bureau de la salle de coupe et se passa une main dans les cheveux.
— Trois commandes, dit-il. C'est un début.
— C'est une renaissance.
Il la regarda par-dessus ses lunettes. Il portait toujours ses lunettes quand il travaillait sur les comptes, comme s'il voulait se protéger du monde derrière un verre.
— Les avances ne couvrent que les deux premières semaines de loyer. Et la banque appelle demain pour la consolidation.
Elise sentit le soleil de sa joie se voiler. Elle croisa les bras.
— Il nous faut d'autres commandes. La presse va suivre, maintenant que nous avons un début de clientèle.
— La presse t'a traitée de « compétente mais hors de propos ».
— Colette Vernet n'est pas toute la presse.
Julien laissa échapper un souffle. Il posa ses lunettes sur le bureau et la regarda plus franchement.
— J'ai réfléchi. Toute la nuit. Il y a une solution.
— Laquelle ?
— L'archive Vasseur.
Elise comprit avant qu'il n'explique et la compréhension lui serra les côtes comme un corset trop lacé.
— Les cartons. Les croquis. Les patrons originaux de toute la carrière de Vasseur.
— On ne les vend pas.
— Personne ne parle de les vendre. On les propose. Aux collectionneurs américains, aux musées, aux maisons d'édition qui font des livres sur les grands couturiers. L'archive du maestro, soigneusement documentée, avec des lettres de provenance — ça vaut une fortune. Et on n'en sacrifie que des copies, des reproductions, pendant que les originaux restent ici.
Elise secoua la tête avant qu'il ait fini de parler.
— Ce sont les codes de Vasseur. Son langage secret. Chaque drapé dans ces cartons est une phrase de son vocabulaire. Si on diffuse ses patrons à qui voudra les acheter, on ne vend pas du papier — on vend la maison.
— On vend pour la maison.
— Non, Julien. Chaque maison a son âme, et son âme est dans ses archives. Le drapé Vasseur, c'est ce qui nous distingue de toutes les autres… maisons de confection de Paris.
Le mot « confection » claqua dans l'atelier comme une insulte volontaire, et elle le regretta immédiatement. Mais pas assez pour se taire.
— Tu comprends peut-être les chiffres, mais tu ne comprends rien à ce que nous faisons. Nous ne fabriquons pas des vêtements. Nous créons des objets qui vont accompagner des femmes dans les moments les plus importants de leur vie. Et cela, je ne peux pas le faire avec des patrons photocopiés.
Julien se redressa lentement. Quelque chose dans sa mâchoire se contracta.
— Je comprends les chiffres, dit-il, la voix émoussée par une colère contenue. Et les chiffres, aujourd'hui, disent que sans argent d'ici trois semaines, la maison ferme. Vasseur est mort, Elise. L'atelier n'a plus d'âme — elle l'a suivi dans la tombe. Ce qu'il reste, c'est un local, des machines, et une jeune femme talentueuse qui porte encore les rêves d'un homme disparu.
Les mots le frappèrent eux-mêmes. Il les avait prononcés avec une violence qui semblait le surprendre. Un silence s'installa entre eux, épais comme un piqué d'hiver.
— Tu sais pourquoi je suis resté, dit-il plus doucement. Quand la maison aurait dû fermer, quand les banques ont refusé, quand les fournisseurs ont menacé. Tu sais pourquoi.
Elise ne répondit pas. Elle connaissait la réponse — ou elle croyait la connaître. Julien Vasseur n'était pas un Vasseur de naissance, mais il avait épousé la maison comme on épouse une cause. Il s'était battu pour elle comme pour une personne vivante.
— Et toi ? demanda-t-il, se retournant vers elle. Pourquoi es-tu restée ? Tu aurais pu partir à Dior, à Balenciaga, avec ton talent. On aurait couru après toi. Au lieu de cela, tu t'es battue pour un atelier qui n'avait plus rien, sinon des dettes et des souvenirs.
— Parce que c'est ici que j'apprends, répondit-elle. Ici que je suis revenue à la vie. Après la guerre, après la mort de mon frère… je croyais que je ne crée rien d'autre que des ourlets et des coutures. Mais ici, dans ces murs, je me suis souvenue que je pouvais encore faire surgir quelque chose de rien.
Elle avait prononcé le mot « frère » involontairement, et le nom de Pierre flotta entre eux comme un spectre. Julien détourna les yeux.
— Je ne vends pas l'archive, dit-elle avec fermeté. Cherche autre chose. Rallonge le délai de la banque. Montre-leur les commandes de ce matin.
— Trois robes ne sauvent pas une maison.
— Non. Mais elles la font respirer. Et tant que la maison respire, j'ai le temps de faire ce qui doit être fait.
Elle s'approcha de lui, à quelques pas seulement. Il leva les yeux vers elle, et quelque chose passa dans son regard — une lueur qu'elle n'avait pas vue avant. Pas du désir, non. Plutôt une surprise, comme s'il la découvrait pour la première fois.
— Tu t'y connais vraiment en chiffres, dit-il.
— Je m'y connais en survie.
Il sourit, presque malgré lui. Sa main se leva, hésita, retomba.
— Très bien, dit-il lentement. Je vais voir ce que je peux faire avec la banque. Je leur proposerai un plan sur six mois, adossé à la livraison des trois premières commandes.
— Et le reste ?
— Le reste, on le jouera avec ce que Vasseur nous a laissé en devises de son vivant. Sa fidélité à certaines de ses anciennes clientes. Son carnet d'adresses. Et ta couture.
Il fit un pas vers la porte, puis s'arrêta. Se retourna.
— Tu portes bien ses rêves, dit-il. Je n'avais pas compris jusqu'ici à quel point.
Il sortit. Le couloir resta silencieux. Elise demeura au milieu de l'atelier, les mains croisées sur sa poitrine, le cœur battant plus fort que la raison ne l'aurait autorisé.
Elle entendit derrière elle un léger bruit. Odette, dans sa cachette derrière le rideau, avait écouté. Ses yeux fatigués dans son visage fiévreux la regardaient avec une douceur étrange.
— Il t'aime, dit simplement Odette.
— Il m'aime pour ce que je fais, pas pour ce que je suis.
— C'est la même chose, pour un homme comme lui.
Elise ne releva pas. Elle prit un fil, une aiguille, et s'assit pour commencer le manteau bleu pétrole.
Dehors, le soleil déclinait sur Paris, dorant les façades, et dans les rues en contrebas, un homme au chapeau baissé s'arrêta devant la porte de la maison Vasseur. Il leva les yeux vers les fenêtres du premier étage, sortit de sa poche une photographie usée, la regarda un long moment, puis la remit dans sa poche. Il n'entra pas. Pas encore.
Il attendrait le lendemain.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.