Les Fils de Paris
Lire le chapitre 18: The Worn Photograph
Le train de nuit quittait Paris dans un grincement de ferraille. Elise avait choisi une place près de la vitre, un carnet de croquis ouvert sur les genoux, le prétexte parfait : commander des soieries pour la collection de printemps. Personne ne l'avait questionnée. Surtout pas Julien.
Elle ferma les yeux, revoyant la scène de l'atelier quelques heures plus tôt. Odette avait glissé une adresse dans sa paume au moment du départ, sans un mot. Trois lignes sur un bout de papier jauni, celui-là même que Julien brûlait. La concierge de l'immeuble près de la rue des Capucins lui avait confié l'adresse contre quelques francs et une promesse de silence.
"Vous n'êtes pas de la police, au moins ?"
"Non. Je cherche mon frère."
La vieille femme avait plissé les yeux, puis avait sorti une clé rouillée d'un tablier graisseux.
L'aube se leva sur Lyon comme une écorchure rose. Elise descendit du train, un cabas de toile sur l'épaule, ses chaussures à talons claquant sur les pavés mouillés. Le 14, rue des Trois-Rois était un immeuble de pierre noire, sa façade constellée de balcons étroits et de volets fermés. Une plaque de cuivre indiquait une maison de chambres. Le simple fait de pousser la porte fit résonner un carillon éraillé.
Une femme âgée apparut au haut d'un escalier à vis, un balai à la main. Son visage était une carte de crevasses et de patience.
"Vous cherchez quelqu'un ?"
"Pierre Moreau. Il a pu passer ici, il y a quelques mois."
La femme la dévisagea longuement, comme on examine une pièce suspecte. "Vous êtes sa sœur. Vous lui ressemblez. Le front."
Elise retint son souffle.
"Entrez. Je m'appelle Marcelle."
Le logement de la concierge était un réduit encombré de pots de géraniums et de photos jaunies encadrées au mur. Marcelle lui servit un café amer dans un verre ébréché, puis fouilla dans un tiroir de la commode.
"Il est resté trois semaines, l'hiver dernier. Il ne parlait pas beaucoup. Il posait des questions."
"Sur quoi ?"
"Sur une femme. Hélène." La vieille femme sortit une photographie aux bords cornés et la posa sur la table, entre eux. "Il me l'a donnée avant de partir. Il m'a dit : si quelqu'un vient me chercher, montrez-lui ça."
Elise regarda le cliché. Deux personnes, debout devant une fontaine qu'elle ne reconnaissait pas. Un homme – Pierre, plus mince que dans son souvenir, la mâchoire plus dure, les yeux creux – et une femme. Une femme aux cheveux sombres tressés en couronne, en jupe simple et blouse blanche, la main posée sur l'épaule de Pierre avec une familiarité qui serra le cœur d'Elise.
Ce n'était pas leur mère.
"Vous savez qui c'est ?" demanda Elise.
"Elle m'a dit s'appeler Hélène. C'est tout. Elle venait le voir parfois le soir. Ils parlaient à voix basse dans la cour. Un jour, elle a arrêté de venir. Lui aussi, peu après."
"Et il n'est plus revenu ?"
"Non. Mais je l'ai vu dans le quartier, il y a deux semaines. Il suivait une femme qui lui ressemblait – je me disais que c'était peut-être Hélène, mais ce n'était pas elle. C'était vous." Marcelle la regarda fixement. "Il vit encore à Lyon, j'en suis sûre. Il n'est pas reparti."
Elise serra la photographie dans sa main, le papier tiède contre sa paume. Pierre était vivant. Il avait cherché Hélène. Et il avait vu Elise – sans se révéler.
"Marcelle, vous a-t-il dit pourquoi il cherchait cette femme ?"
La concierge hésita, puis inclina la tête vers une boîte en métal sur l'étagère. "Il m'a laissé ça aussi. Il m'a dit de le brûler si personne ne venait. Mais j'ai laissé faire. On ne sait jamais."
Elle ouvrit la boîte. À l'intérieur, un carnet de moleskine froissé, une mèche de cheveux blonds dans une enveloppe adressée à "Hélène, chez M. Vasseur, Paris", et une facture pliée en quatre, datée de mai 1944, signée d'un certain "L. Vasseur – Soie et Textiles".
Elise parcourut la facture. Cinq cents mètres de soie grège, livrés à une adresse à Lyon, payés en espèces. Une main avait annoté dans la marge : *"Pour la robe de la Libération – que les cieux nous protègent."*
Vasseur. Encore lui. Le fil rouge se resserrait autour de sa gorge.
"Vous pouvez garder tout ça," dit Marcelle. "Il n'est pas venu le chercher. Et vous… vous devriez chercher du côté de la Croix-Rousse. Les fabriques réquisitionnées pendant la guerre sont restées des repaires. Posez des questions, mais prudemment. Lyon ne pardonne pas l'imprudence."
Elise remercia la vieille femme, glissa le carnet et les documents dans son cabas, et sortit dans la rue. La lumière du matin avait tourné, dure et blanche, accusant chaque fissure de la chaussée. Elle marcha sans but jusqu'à la place des Terreaux, s'assit sur un banc, la photographie toujours serrée dans sa main.
Pierre et Hélène. Une mèche de cheveux blonds adressée à Vasseur. Une robe de la Libération, jamais mentionnée dans les archives de la maison.
Elle se souvint du fragment de tissu que la comtesse Arletty-Carole avait apporté à l'atelier, cette étoffe d'un doré insolite, dont les fils semblaient capturer la lumière d'un autre monde. Vasseur avait fait une robe secrète pour quelqu'un qui comprendrait son secret. Et Pierre, son frère disparu, cherchait une femme nommée Hélène qui était peut-être la gardienne de ce secret.
Le goût de son café refroidi dansait sur sa langue, acide. Elle remit la photographie dans son sac, remonta la rue vers le quartier de la Croix-Rousse. Les pavés étaient luisants de récentes pluies. Elle entra dans un atelier de confection au premier étage d'un immeuble de soieries. Elle montra la photographie à un contremaître qui nettoyait ses mains dans un chiffon.
"Vous connaissez cet homme ?"
Le contremaître regarda le cliché, puis la dévisagea. "Pourquoi ? Il vous doit de l'argent ?"
"Non. C'est mon frère."
Le silence traîna. "Il travaillait ici l'hiver dernier, comme livreur. Il cherchait des informations sur un certain Vasseur. Je lui ai dit de laisser tomber. Des choses sont arrivées pendant la guerre qu'on ne creuse pas, sinon les pierres se retournent contre vous. Il n'a pas écouté."
"Vous savez où il est maintenant ?"
"Quelqu'un l'a vu aux quais de Perrache, il y a une semaine. Il travaillait peut-être dans les entrepôts. Si vous voulez mon avis, mademoiselle, votre frère est vivant, mais il court un danger. Les gens qui cherchent Hélène et Vasseur dans cette ville finissent par disparaître pour de bon."
Elise le remercia d'un signe de tête et ressortit. Le vent froid de la Saône frappait les vitres des immeubles. Elle savait qu'elle devait retourner à Paris. Devaux l'attendait, Julien l'attendait, la maison Vasseur comptait les heures. Mais quelque chose dans son ventre lui disait que partir maintenant, sans avoir trouvé Pierre, serait une trahison.
Elle arpenta les quais Perrache jusqu'à la tombée du soir. Elle montra la photographie à des débardeurs, à un patron de bistrot, à une vendeuse de marrons. Rien. Pierre semblait s'être volatilisé à nouveau.
Le dernier train partait à 22h10. Elle le prit, le front contre la vitre, les images défilant dans le reflet : les yeux de Pierre sur la photographie, la mèche de cheveux blonds, la facture signée Vasseur.
À l'aube, quand le train entra en gare de Lyon à Paris, un homme attendait sur le quai. Il portait un manteau sombre, sa silhouette découpée dans la brume.
Julien.
Il la regarda approcher, les mains dans les poches, le visage fermé. "Odette m'a dit où vous étiez. Vous auriez dû me le dire, Elise."
Elle tenait encore le cabas contre sa poitrine, la photographie repliée dans la doublure.
"Vous avez brûlé la lettre, Julien. Vous avez brûlé la seule piste que j'avais vers mon frère."
Il soutint son regard un long moment, puis dit d'une voix plus basse : "Il y a des choses que vous ne devez pas découvrir. Pas comme ça. Pas seule."
"Alors aidez-moi. Dites-moi ce que vous savez."
Julien resta silencieux. Autour d'eux, la ville s'éveillait dans un cliquetis de volets et de laitiers.
"Rentrez d'abord," dit-il enfin. "Il y a quelque chose que je dois vous montrer chez Vasseur. Une pièce que je n'ai jamais osé ouvrir."
Il tendit la main vers elle. Elise hésita, le sillon d'un nouveau secret creusé entre eux. Elle ne savait pas encore que dans quelques heures, le dé à coudre de Vasseur se briserait sur le plancher de l'atelier, et que le nom de sa grand-mère – ce mot de "grand-mère" incapable de contenir toute la trahison – changerait le cours des choses.
Elle posa sa main dans la sienne malgré tout.
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