Les Fils de Paris
Lire le chapitre 26: The New Model
Le calicot crème glissa sur les épaules de Nadia avec un bruit de papier froissé, et Élise retint son souffle. Le tissu bon marché épousait le corps de la jeune femme comme s’il avait été coupé pour elle, révélant une colonne vertébrale droite comme une flèche, des épaules carrées qui portaient le vêtement au lieu de le subir.
« Tournez-vous, lentement », murmura Élise.
Nadia pivota sur ses talons plats. Sa jambe gauche se dégagea de la fente du jupon d’essayage avec une précision de danseuse, effleurant le sol comme si elle cherchait un plancher de scène invisible. Les épingles tenaient encore aux coutures provisoires, mais le mouvement les fit vibrer, et pour une seconde, le calicot sembla vouloir danser de lui-même.
« Voilà, dit Élise en posant son crayon. C’est ça. »
Isabelle, appuyée contre le chambranle de la porte du salon d’essayage, croisa les bras. « C’est un morceau de toile écrue avec des épingles dedans. Mais je vois ce que tu veux dire. »
Nadia s’immobilisa, incertaine. « C’est mauvais ? »
« C’est exactement le contraire », répondit Élise, s’avançant pour ajuster une épingle au niveau de la nuque. Elle s’arrêta net. « Vos cheveux. Ils sont magnifiques relevés comme ça. On les verra plus sur les croquis, mais sur le podium, il faut quelque chose qui les encadre. Il faudra couper le décolleté en biais pour… »
Nadia interrompit, d’une voix douce mais ferme : « On m’a dit qu’on était pressées. Le salon ferme à deux heures et vous avez jusqu’à deux heures moins le quart pour décider si je reste. »
Élise se redressa. « C’est ce qu’on a dit. Mais je viens de décider que vous restez. Montrez-moi votre profil gauche. »
Nadia tourna la tête, exposant une mâchoire finement dessinée et un port de tête qui aurait flatté n’importe quelle tenue. Élise nota mentalement trois modèles possibles, puis un quatrième, et raya le troisième d’un trait sec dans son carnet.
« Vous avez dansé ? »
« J’ai appris le malouf de ma grand-mère à Alger, dit Nadia. Dans le salon, pas sur une scène. Je sers au café des Beaux-Arts depuis trois ans. C’est là que votre… que Monsieur Lefèvre m’a repérée. »
« Julien vous a trouvée ? »
« Il a un regard pour les silhouettes », dit Isabelle avec un sourire en coin.
Élise choisit de ne pas relever. Le calicot pendouillait à la taille de Nadia, là où la pince de poitrine était mal alignée — de deux centimètres trop bas, sur le côté gauche. Elle s’accroupit pour rattraper l’erreur, sortit deux épingles de sa manche et rectifia en silence.
Le tissu remonta. La robe de calicot reprit vie.
Nadia, dans le miroir, vit ce qui venait de se passer. Son regard passa d’Élise à son reflet, puis à la ligne naissante de la jupe qui semblait prolonger sa hanche. Elle ne dit rien, mais se tint plus droite.
« Cette première séance est finie », déclara Élise. « Déshabillez-vous, je note tout. Isabelle, apportez le cahier des mesures, je veux les reprendre moi-même demain matin avant que je coupe. »
La porte du salon s’ouvrit avec une brusquerie inhabituelle et Julien entra, tenant un télégramme froissé. Il portait encore son manteau de ville, tombait une pluie froide qui collait ses cheveux noirs à son front.
« Nous avons besoin de quatre-vingts mètres de soie sauvage. Maintenant. Duret rachète tout ce que la maison Roget avait en stock. Si on passe commande dans la semaine, on peut encore… »
Élise se releva, le carnet serré contre la poitrine. « La soie sauvage pour les robes de soirée numérotées ? Celle qu’on avait prévue pour le modèle de Nadia ? »
« Les modèles de soirée, oui. Toutes les commandes en soie doivent partir avant vendredi ou on attend septembre pour une nouvelle livraison. Il faudrait que je bloque l’argent dès aujourd’hui. »
Elle sentit le poids du choix dans la seconde de silence qui suivit. Isabelle s’immobilisa près des rayonnages de toiles et de fils, ses doigts suspendus au-dessus des bobines.
« Les robes de soirée ne sont pas pour Nadia », dit Élise. « Nadia porte le modèle de jour en laine, coupe structurée, poche basse. Et un organza pour la robe de cocktail numéro quatre, mais une seule commande. »
Julien releva la tête. « L’organza ? À quarante-huit francs le mètre ? »
« Les plis sont plus nets sur l’organza. C’est le tissu qui donne de l’air au bustier. »
« On a le taffetas à vingt-deux francs. Il tient aussi les plis. »
« Il les tient trop bien. Ça devient une côte de baleine, tu ne peux pas respirer dedans. »
Julien laissa tomber le télégramme sur la table de coupe, entre les ciseaux et les traces de craie bleue. « On a une collection à monter avec des dettes qui pèsent encore sur nos épaules, Élise. Tu veux habiller une nouvelle modèle avec de l’organza de première qualité alors qu’on n’a même pas encore vendu une seule robe de l’armistice ? »
« C’est précisément pour ça qu’on va la vendre, cette collection », répliqua-t-elle. « Si on présente Nadia en calicot, on n’émeut personne. Cette jeune femme a une présence que je n’ai pas vue depuis des années sur les trottoirs de Paris. On ne peut pas la coudre dans de l’ordinaire. »
Les mots sonnèrent plus fort qu’elle ne l’avait voulu. Nadia, rabaissant la bretelle du vêtement d’essayage, était rose sous le regard qu’Élise portait sur elle, mais droite.
Julien fit les cent pas. Le parquet craqua trois fois sous ses souliers. Il s’arrêta devant la fenêtre donnant sur la cour où la pluie lavait les glycines grises.
« L’organza, on le teste sur calicot d’abord. Deux jours. Trois au maximum. Et si le modèle ne tient pas debout sur le calicot, je ne commande rien. Je ne risque pas l’argent du salon pour une intuition. »
« Mon intuition a payé jusqu’ici. »
Il se retourna. « Jusqu’ici. Et on est exactement là, à la dernière mesure. »
Isabelle s’interposa, un fil de soie entre les doigts. « Trente mètres d’organza de Valenciennes — deux cent quarante francs. On ne peut pas les cacher dans les créances. Mais on peut demander au tisserand de nous faire crédit sur quarante-cinq jours, on a travaillé avec eux pour la robe de mariée de sa fille. »
Julien ouvrit la bouche, hésita. « Quarante-cinq jours, ça nous amène à la veille de la présentation. »
« Exactement, dit Isabelle. On n’a pas le temps de faire une collection complète sur calicot. Mais on peut faire une seule robe correcte sur organza commandé à crédit. Si elle n’est pas parfaite, on récupère la toile. Si elle est parfaite, on en commande une autre après le succès. »
Élise regarda Nadia, qui restait figée dans le calicot.
« Deux jours », dit-elle. « Je la fais vivre en calicot. Et tu jugeras sur le calicot, je serai probablement obligée de faire des sacrifices pour le tombé. Mais quand tu verras ce que je vois, tu commanderas l’organza toi-même. »
Julien ne répondit pas. Il regarda les épingles. Les courbes que le tissu commençait à dessiner sur les hanches de Nadia. Les marques de craie qui suivaient son omoplate, visibles même dans la pénombre du salon.
« Bon. Deux jours. »
Il sortit sans refermer la porte. La pluie battait la cour, et dans le silence, on entendit ses pas s’éloigner vers l’atelier.
Isabelle soupira.
« Il a peur, dit-elle. Des échéances, de la dette, de ce que la maison va devenir. Mais il a raison de te faire confiance. Il t’accorde du crédit quand il ne s’accorde plus rien. »
« C’est ça, la confiance ? » dit Élise sans détourner les yeux de Nadia.
« C’est le début », dit Isabelle. « Allez, jeune fille, remontez ce drap. On va essayer de faire de la magie avec de la toile à matelas. »
Nadia passa ses bras dans le vêtement, dans un mouvement qui trahissait des années de salons de thé, de plateaux portés haut, de nuques penchées avec élégance sous ce qui aurait pu briser d’autres personnes. Le calicot crimpé sur son corps comme la promesse d’une robe que Paris n’avait jamais vue.
« Madame Moreau », dit Nadia, cherchant le regard d’Élise dans le miroir. « Il y a une chose que je dois vous dire. Le café où je travaille, le patron est un ami de Marcel Duret. Il m’a vue vous parler. Il vous a vus partir ensemble, vous et Monsieur Lefèvre. » Elle s’interrompit, ses doigts tremblant légèrement contre la couture. « Il a demandé à ce que je tienne un journal. De tout ce que je verrais ici. Et il m’a proposé de l’argent pour vous trahir. »
Élise la regarda, immobile. Le crayon de craie eut un petit bruit sec en tombant de sa main.
Isabelle ferma la porte du salon derrière elles.
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