Les Fils de Paris
Lire le chapitre 28: The Atelier Fire
L’odeur les saisit d’abord. Âcre, grasse, une langue de fumée qui rampait sous la porte de l’atelier de tissus avant même que la cloche eût cessé de sonner. Elise laissa choir le carton à chapeaux qu’elle portait, et courut.
La porte céda sous son épaule. Une muraille de chaleur la frappa au visage, sèche, insoutenable. Les pièces de lainage, les rouleaux de soie que le calicot avait libérés, toutes ces semaines de choix, de palpations, de supplications auprès de Julien pour obtenir le métrage exact — tout cela n’était plus que braises. Des langues orange dansaient sur les étagères de bois, léchaient le plafond bas, faisaient éclater les fenêtres une à une avec un bruit de verre pillé.
« Les pompiers arrivent ! » cria Sylvie dans son dos. La main de la jeune fille tirait Elise en arrière, loin de la fournaise. Elise se débattit une seconde, les yeux brûlants de larmes qui n’étaient pas toutes dues à la fumée.
Ce n’était pas seulement du tissu qui brûlait. C’était le travail des sept dernières semaines. Les pièces de la collection armistice, ce rêve que Vasseur n’avait jamais vu porter. Les deux manteaux à peine bâtis, la jupe en gabardine bleue qui tombait si bien sur les hanches de Nadia. Et surtout — oh, surtout — les neuf robes. Elles n’étaient pas stockées ici, elles étaient dans l’atelier principal, pensa-t-elle avec un vertige de soulagement. Mais sans tissu, sans doublure, sans les garnitures, elles n’étaient que des promesses.
Julien arriva en courant, le col de sa chemise ouvert, les cheveux en désordre. Il la saisit par les épaules, l’écarta du bâtiment, et ils regardèrent ensemble les pompiers s’affairer. Leur lança, leur hache, le crachotement de l’eau sur les flammes. Une heure. Cela sembla une éternité, puis le feu céda.
Le bâtiment était sauvé. L’atelier principal, miraculeusement intact, à trois mètres des flammes. Mais la réserve de tissus n’était plus qu’un squelette noir et fumant, les murs calcinés, l’air irrespirable.
Elise ne se souvenait pas d’être entrée. Elle se souvenait du craquement des semelles sur les débris, de l’obscurité trouée par la lumière grise du matin. Elle se souvenait d’avoir cherché du pied, presque malgré elle, quelque chose.
Une forme métallique dans les cendres. Elle se pencha. Un bouton de manchette. Ovale, en argent niellé d’un motif compliqué — un petit coq gaulois, les ailes déployées. Elle le ramassa. Il était encore chaud. Il n’avait pas fondu.
« Elise. » Julien était dans l’encadrement. Il toussa, couvrit sa bouche d’un mouchoir. « Il faut sortir. Tu t’intoxiques. »
Elle serra le bouton de manchette dans son poing. « Regarde. » Elle le lui tendit ouvert. « Ce n’est pas un bouton d’ouvrier. Ni de pompier. Ils ne portent pas ça. »
Julien le prit, le tourna entre ses doigts. Dans la lumière pauvre, le coq gaulois semblait vibrer, vivant. « C’est cher. Très cher. »
« Quelqu’un a mis le feu. Ce ne sont pas des étincelles venues de nulle part. On n’a pas fumé ici. C’est interdit. »
Il ne répondit pas. Il regardait le bouton, puis les flammes éteintes, puis elle. Le doute passa sur son visage, puis se dissipa. « Nous n’avons aucune preuve. »
Ils sortirent. L’air du matin avait cette fraîcheur d’après sinistre, le goût métallique que l’on n’oublie jamais. Dans la cour, les autres étaient rassemblés — Isabelle, blême, les mains jointes ; Pierre, les yeux plissés vers la façade noircie ; Nadia, en robe de chambre légère, qui frissonnait ; Sylvie qui pleurait sans bruit, l’épaule de Colette — comment Colette était-elle déjà là ? — la réconfortant.
Colette. Elise s’arrêta. « Comment saviez-vous ? »
La journaliste haussa les épaules. « La fumée se voit de tout le quartier. Je n’ai pas eu à chercher loin. » Elle avait un carnet à la main. Son regard passa du bâtiment à Elise, puis au poing fermé de la couturière. « Vous avez trouvé quelque chose. »
« Rien. » Elise dissimula le bouton dans sa poche. « Des débris. »
« Je vois. » Colette sourit — un sourire mince, professionnel, qui ne touchait pas ses yeux. « J’espère que la maison pourra se relever. Je l’écrirai avec le soin que cela mérite. »
Un messager à bicyclette s’arrêta dans la cour, sauta de sa selle, et tendit une enveloppe à Julien. Julien la déchira, lut le télégramme, et son visage se ferma. Il fit signe à Elise de le suivre à l’écart des autres.
« Duret. » Il lui montra le papier. « Il revendique ce bouton de manchette. Il dit que c’est un signe de bonne volonté — qu’il nous aidera à reconstruire. » Sa voix était amère. « Il sait déjà. Il sait que c’est arrivé. À cette heure-ci. Personne ne le lui a dit. »
Elise sortit le bouton de sa poche. Elle le fit tourner entre ses doigts, cherchant une trace, une initiale, une preuve. Rien. Puis, dans la lumière franche du matin, elle distingua un fil. Un fil de soie beige, presque blanc, effiloché, pris dans le fermoir du bouton. Elle le tira doucement. Il résista.
Ce n’était pas un fil quelconque. C’était ce fil d’une finesse absolue, cette teinte d’un blanc cassé qui semble avoir été teint dans le lait, cette torsion particulière que seule une maison comme celle de Duret utilisait pour ses boutons de manchette. Elise et son père avaient travaillé chez Duret pendant trois ans. Elle aurait reconnu ce fil les yeux fermés.
Elle leva la tête vers Julien. Son cœur battait si fort qu’elle l’entendait dans ses oreilles. « C’est lui. Ce fil est du fil Duret. Je le reconnaîtrais entre mille. »
Julien prit le bouton, puis le fil, puis son regard à lui. « Duret affirme qu’il est à nous. Qu’il nous lègue son aide. Mais s’il a laissé ce bouton — s’il l’a laissé exprès — c’est une signature. Un défi. »
Dans la cour, les autres commencèrent à se disperser. Pierre parlait à voix basse avec Colette, trop proche, trop complice. Nadia tenait la main de Sylvie. Isabelle calculait à toute allure, sa tête penchée, ses lèvres bougeant — elle dressait mentalement la liste des pertes, des recours, des impossibilités.
Elise regarda le bouton dans sa main. Sept semaines de travail en cendres. Mais la robe de l’armistice — les neuf robes — elles étaient intactes, dans l’atelier, dans le coffre que Vasseur avait caché. Le tissu brûlé pouvait être remplacé. Comme elle, il pouvait être remplacé.
Elle referma le poing. « Il veut que nous abandonnions. Il veut que nous ouvrions nos portes à son argent, à son nom, à sa honte. »
Julien ne répondit pas. Il regardait la matière noircie, les années de travail écroulées. Puis il regarda elle. Et il y avait dans ses yeux quelque chose qui n’était pas de la défaite. C’était du défi. C’était un défi plus ancien que cette maison, plus ancien que cet incendie.
« On ne lui donnera pas ça, » dit-il.
Elise ne répondit pas. Elle garda le bouton de manchette dans sa paume, le fil beige serré entre le pouce et l’index, comme on tient un cheveu. Une preuve. Une menace. Un souvenir.
Le feu était éteint. La course commençait.
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