Les Lettres de Sainte-Cécile
Lire le chapitre 30: Claire's Choice
Le téléphone sonna à sept heures du matin. Emma ouvrit les yeux dans la pénombre de la chambre d’hôte, le visage de Théo encore enfoui dans l’oreiller à côté d’elle. Elle décrocha sans réfléchir, la voix encore enrouée.
« Allô ?
— Emma ? C’est Claire. Claire Fontaine. »
Emma se redressa d’un coup, le sang plus vif. La bijoutière. La femme qui avait menti sur la broche. Celle qui, peut-être, savait tout depuis le début.
« Claire. Je... bonjour.
— Je suis désolée de vous appeler si tôt. Mais j’ai pensé à vous toute la nuit. À ce que vous m’avez raconté. À la broche. »
Un silence. Emma retint son souffle.
« Est-ce que vous pourriez m’envoyer une photo ? demanda Claire. Juste pour que je la voie.
— Bien sûr. Tout de suite. »
Emma raccrocha, chercha dans ses photos la meilleure image de la broche — le paon d’or et de bleu, les perles minuscules, le fermoir abîmé par le temps. Elle l’envoya sans un mot.
Vingt minutes plus tard, une réponse. Pas un texto, mais un appel. La voix de Claire tremblait.
« Je la reconnais. Je l’ai vue il y a très longtemps, sur une femme. Une femme qui venait souvent à la bijouterie. Elle la portait toujours au cou. Elle disait que c’était un cadeau de l’homme qu’elle aimait. »
Emma sentit son cœur cogner contre ses côtes. « Jeanne ?
— Je crois que oui. Mais je n’étais qu’une enfant. Elle venait parfois avec une petite fille. Une fille qui avait les mêmes yeux qu’elle. Des yeux clairs, presque gris. Vous avez les mêmes, Emma. »
Le souffle d’Emma resta coincé dans sa gorge. « Vous saviez, dit-elle doucement. Tout ce temps. Vous saviez qui était Jeanne.
— Non. Pas tout. Mais je savais que la broche n’était pas d’un homme, quand vous me l’avez montrée. C’était celle de Jeanne. Je l’ai reconnue tout de suite. Pourquoi j’ai menti ? Parce que j’ai eu peur. On ne rouvre pas certaines portes, dans ce village. Vous l’avez appris, non ? »
Emma ferma les yeux, calant le téléphone contre son oreille. « Claire, cette femme avait un enfant. Un enfant qu’elle a dû abandonner. C’est peut-être ma mère. Ou quelqu’un de ma famille. Vous savez ce que ça signifie ?
— Oui, murmura Claire. Oui, je crois. Je vais venir. Je viendrai à Sainte-Cécile. Il faut que je vous voie. Il faut que je voie cette broche en vrai. »
Emma retomba sur l’oreiller, le sourire aux lèvres, la tête pleine d’une lumière nouvelle. À côté d’elle, Théo remua.
« C’était Claire ? demanda-t-il d’une voix pâteuse en se tournant vers elle.
— Elle vient ici. Elle vient à Sainte-Cécile. »
Il se frotta les yeux. « Quand ?
— Bientôt. Elle ne m’a pas donné de date, mais j’ai senti... Je crois qu’elle vient pour la vérité. Elle a dit qu’elle reconnaissait la broche. Elle a vu Jeanne la porter.
— Jeanne ?
— Et sa fille. Elle se souvient d’une petite fille. »
Théo s’assit, les cheveux emmêlés, le visage encore marqué par les heures de lecture aux archives. « Ça y est, Emma. Le fil se déroule. »
---
Claire arriva trois jours plus tard. Emma l’attendait devant l’église du village, un tas de feuilles mortes roulant sous le porche de la mairie. La femme qui sortit de la petite voiture grise était âgée, mais droite, une élégance sèche dans ses vêtements de lainage. Elle tenait un sac en cuir patiné, serré contre sa poitrine comme on tient un secret.
Emma leva la main. Claire s’approcha, les yeux braqués sur elle.
« Vous ressemblez à votre arrière-grand-mère, dit-elle en guise de salut. Plus que vous ne pouvez l’imaginer. »
Emma n’osa pas demander comment elle savait. Claire lui prit le bras, sans autre forme de présentation, et se laissa guider vers le petit café de la place. Elles commandèrent deux cafés, et Claire posa le sac sur la table, puis l’ouvrit lentement.
Elle en sortit un écrin en cuir usé, aux fermoirs ternis par le temps. Elle le posa devant Emma sans l’ouvrir.
« Je n’ai jamais su quoi faire de ça, dit-elle. Ma mère me l’a laissé en mourant. Elle disait que c’était à une amie, une femme qu’elle avait aidée autrefois. Mais elle ne m’a jamais dit son nom. Ni pourquoi elle avait gardé cet écrin. »
Emma toucha le cuir du bout des doigts, retenant son souffle. « Vous pouvez l’ouvrir ?
— C’est pour ça que je suis venue. »
Claire fit jouer le fermoir. Le couvercle claqua en soupirant. À l’intérieur, sur un coussin de velours bleu nuit, reposait une mèche de cheveux châtain clair, si fins qu’ils semblaient encore vivants, nouée d’un ruban de soie fané. Dessous, un papier plié en quatre, jauni, mais d’une écriture régulière, appliquée.
Emma tendit la main, et Claire la laissa prendre la lettre. Elle l’ouvrit avec des gestes lents, presque religieux. Les mots dansèrent devant ses yeux.
« À celle qui trouvera ceci. Je m’appelle Jeanne Dubois, née Aubry-Moreau. Pendant la guerre, j’ai aimé un homme qui n’a pas pu m’épouser, parce qu’un autre lui a volé sa liberté. J’ai eu une fille. La guerre nous a séparés. Une femme est venue me chercher, juste avant la Libération. Elle m’a dit que mon enfant allait être enlevée, qu’on allait la prendre pour ce qu’elle était, la fille d’un résistant. Elle m’a aidée à partir. Mais je n’ai jamais su où elle est allée, ni qui l’a élevée. Je demande seulement que celui ou celle qui trouve cette lettre essaie de la retrouver. Et qu’on se souvienne. »
Emma releva la tête, les yeux humides. « La petite fille... Comment s’appelait-elle ? »
Claire secoua lentement la tête. « Ma mère n’a jamais prononcé son prénom. Mais elle disait une chose, toujours la même : “La pauvre petite. Elle n’a jamais su qui elle était vraiment.” »
Emma serra la lettre contre elle. Le chant des cloches du village, au loin, parut répondre à son cœur.
---
Henri les attendait près de l’atelier du sculpteur, où Théodore, le fils de Marcel, avait appris son art. Quand il vit Claire avec Emma, sa main se porta à sa poitrine.
« Vous êtes la fille de la bijoutière ? demanda-t-il, la voix étranglée.
— Je suis sa fille, oui. Vous étiez ami avec ma mère ?
— J’étais... j’étais le petit protégé de Jeanne, en quelque sorte. Ma famille venait de Paris, on s’était réfugiés ici, pendant la guerre. Madame Jeanne m’a appris à lire, elle m’a donné un avenir. C’est elle qui a demandé à mon père de m’envoyer chez le sculpteur. »
Claire pinça les lèvres, les yeux brillants. « Ma mère m’a parlé de vous. Elle disait que Jeanne avait un élève, un enfant qu’elle protégeait, un garçon de nulle part. Vous... vous étiez cet enfant ?
— Peut-être qu’on était nombreux, à être ses enfants, répondit Henri doucement. Elle prenait soin de ceux qui n’avaient pas de place. Mais moi, j’étais peut-être le seul qui lui restait. Elle m’a tout appris. Je l’ai vue mourir, en 1963. Je l’ai veillée jusqu’au bout. »
Henri regarda Claire, puis Emma, puis de nouveau Claire. « Vous saviez qu’elle avait une fille, n’est-ce pas ? Vous saviez pour l’enfant.
— C’est pour ça que je suis là, souffla Claire. Il faut qu’on se souvienne d’elle. Il faut qu’on retrouve sa fille. Il faut qu’on fasse une cérémonie, ici, pour elle. Pour Jeanne. Pour ma mère. Pour tous ceux qui ont protégé cet enfant sans jamais dire son nom. »
Henri essuya une larme du revers de la main. « Alors, commençons. Je connais le curé, il acceptera. Mais il faudra une date. Et une invitation. À qui l’enverra-t-on ? »
Emma regarda le paysage brumeux du village, les toits d’ardoise qui semblaient couver encore tous les secrets du siècle passé. « À toutes les familles, dit-elle. À celles qui sont restées. Et à celle qui est partie. »
Elle sortit son téléphone, regarda la photo de sa mère, Anouk. Elle n’avait pas encore écrit la lettre qu’elle lui promettait depuis des jours. Mais elle savait que l’heure était venue. Elle devait dire à sa mère de venir. Pas pour la paix. Pour le commencement de la vérité.
« Henri, demanda-t-elle sans lever les yeux de l’écran, si je peux faire venir ma mère... si je peux lui dire que son père n’était pas celui qu’elle croit... que fera-t-elle ? »
Henri eut un sourire triste. « Elle viendra, Emma. Quand une femme apprend qu’elle n’est pas celle qu’elle pensait être, elle vient toujours vers le lieu d’où elle vient. Même si ça fait mal. C’est plus fort qu’elle. »
Emma enclencha l’écriture du message, les doigts tremblants.
« Maman, il faut que tu viennes. Il y a une cérémonie à Sainte-Cécile. Il y a des choses que je dois te dire. Des choses que j’ai découvertes sur ton père. Sur ta vraie famille. Je t’attends. »
Elle appuya sur « envoyer », puis posa le téléphone sur la table. La lumière de l’automne tombait sur les trois visages — ceux des vivants, unis par le fil invisible d’une femme morte depuis plus d’un demi-siècle, et qui leur avait laissé, à chacun, une vérité différente.
« Elle va venir, dit Emma doucement. La messe sera à dimanche. Et on finira ce que Jeanne a commencé. »
Dans le silence du café, l’écrin de Claire resta ouvert sur la mèche de cheveux. Emma tendit la main, la toucha du bout des doigts. Elle pensa à la petite fille aux yeux gris, quelque part, peut-être proche. Peut-être sa mère. Peut-être elle-même.
Le téléphone vibra. Un message.
« Je prends le train demain. Dis-moi où descendre. »
Emma sourit, les larmes coulant sur ses joues sans qu’elle cherche à les retenir.
« À demain, maman. »
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