Les Lettres de Sainte-Cécile
Lire le chapitre 35: The Final Betrayal
La lumière du printemps de 1950 tombait en biais sur la place de Sainte-Cécile, mais Élodie ne voyait que le visage de Jean-Luc, et ce qu'il était en train de lui dire.
« Je vais épouser Marguerite. »
Les mots flottèrent entre eux, lourds d'une simplicité dévastatrice. Élodie resta immobile, sa valise à la main, son manteau encore imprégné de l'odeur du train qui l'avait ramenée de Paris. Elle était venue lui dire qu'elle avait quitté son mari, qu'elle avait tout abandonné—sa sécurité, sa respectabilité, la vie qu'on lui avait construite—pour lui. Pour eux.
« Tu vas... quoi ? »
Jean-Luc fit un pas vers elle, les mains tendues. « Élodie, écoute-moi. Marguerite a perdu son mari à la guerre. Elle a une petite fille, Claire, qui n'a que cinq ans. Je ne peux pas les laisser seules. Je croyais que tu ne reviendrais jamais— »
« Tu croyais que je ne reviendrais pas. » Sa voix était blanche, incrédule. « Tu m'as écrit. Pendant quatre ans, tu m'as écrit des lettres où tu me disais que tu m'aimais, que tu m'attendrais. » Elle fouilla dans son sac, en sortit une liasse de lettres froissées, les lui jeta presque au visage. « Celles-ci. Je les ai lues cent fois dans le train. Je les ai relues ce matin encore. »
Jean-Luc les rattrapa, les regarda comme s'il ne les reconnaissait pas. « Je t'ai écrit, oui. Jusqu'à ce que je n'aie plus de réponse. J'ai pensé que tu avais choisi ta vie à Paris. Que tu avais choisi ton mari. »
« Je n'ai jamais reçu une seule de tes lettres. » Sa voix se brisa. « Ma belle-mère les interceptait. Elle m'a dit que tu t'étais marié, que tu avais fondé une famille, que je devais oublier. » Elle rit—un son sec, sans joie. « Et moi, je l'ai crue. Parce que tu ne m'écrivais plus. Parce que j'étais seule, sans toi, avec un enfant qui n'était même pas— »
Elle s'arrêta trop tard.
« Un enfant ? » Jean-Luc pâlit. « Élodie, qu'est-ce que tu dis ? »
Elle tourna le visage, serra sa valise contre elle. « Cela n'a plus d'importance maintenant. Tu as trouvé une autre femme. Une autre famille. »
« Élodie, écoute-moi. » Il la prit par les épaules, la força à le regarder. « Marguerite, c'est... c'est un arrangement. Son mari était mon ami. Il est mort dans mes bras à la bataille de la Meuse. Il m'a demandé de veiller sur elle et sur Claire. Je n'ai jamais voulu— »
« Ne me touche pas. »
Il retira ses mains comme si elle l'avait brûlé.
« Tu es un traître. » Le mot tomba, définitif. « Tu as juré de m'aimer. Tu as juré, Jean-Luc. Et maintenant tu épouses une autre femme, tu élèves un autre homme's enfant, pendant que moi, j'ai traversé l'enfer pour revenir ici. » Sa voix montait, se fissurait. « J'ai abandonné mon bébé à des inconnus pour pouvoir revenir te chercher. J'ai choisi toi, toujours toi. Et toi, tu as choisi une morte. »
Il secoua la tête. « Ce n'est pas comme ça. Tu ne comprends pas. »
« Je comprends parfaitement. » Elle recula d'un pas. Puis un autre. Sa main tremblait quand elle toucha son col, là où le camée de sa mère était épinglé—le seul bijou que sa belle-mère ne lui avait pas volé, le seul héritage qui lui restait de Jeanne. Elle le décrocha, le tint un instant dans sa paume, comme si elle pesait le poids de tout ce qu'il représentait.
« Tu voulais un signe de moi. » Sa voix était à peine un murmure. « Voilà ton signe. Garde-le. Souviens-toi de ce que tu as perdu. »
Elle le posa sur le banc de pierre, à côté d'eux. Puis elle se retourna et marcha vers la rue qui menait à la gare, sa valise cognant contre ses jambes, ses épaules trop droites pour une femme qui venait de voir son monde se désagréger.
Jean-Luc resta figé. Il regarda le camée, puis sa silhouette qui s'éloignait. Quelque chose en lui hurlait de courir après elle, de la rattraper, de lui expliquer—mais quoi ? Qu'il avait promis à un mourant de protéger sa famille ? Que Marguerite était veuve depuis quatre ans et qu'elle avait besoin de lui pour reconstruire la ferme ? Que Claire avait les mêmes yeux que sa fille morte, et que chaque fois qu'il la regardait, il pensait à—
Il ramassa le camée. Le métal était encore chaud de sa peau. Il le serra dans son poing, conscient que quelque chose venait de se briser, quelque chose qu'il ne pourrait jamais réparer.
Le lendemain, il commença à lui écrire.
Des lettres longues, désespérées, détaillées. Il y expliquait tout—le pacte avec son ami mourant, la promesse faite à Marguerite, qui n'était, lui jurait-il, qu'une promesse de protection, jamais d'amour. Il décrivait les termes exacts de l'accord : ils se marieraient pour donner un nom à Claire, pour sauver la ferme de la saisie, rien de plus. Il écrivait qu'elle pouvait revenir, qu'il romprait tout, que l'enfant dont elle avait parlé, cet enfant qu'elle avait cru devoir abandonner, il l'élèverait comme le sien.
Il envoya la première lettre le 3 mai. Puis une autre le 5. Le 8, il écrivit dix pages qu'il relut toute la nuit.
Aucune réponse.
Il continua. Pendant des mois. Pendant des années. Il envoya des lettres à l'adresse de sa belle-mère, puis à l'adresse de son mari—car on lui avait dit qu'elle était retournée auprès de lui. Il les envoya à la mairie de Paris, au couvent, à l'église du village où on lui avait dit qu'elle allait prier quand elle était enfant. Il les envoya sans savoir si elles arriveraient, sans savoir même si elle était encore vivante.
Chaque week-end, il venait à l'église de Sainte-Cécile, posait le camée sur l'autel, et priait pour qu'elle revienne. Quand l'abbé lui demanda pourquoi il ne le portait pas, il répondit que c'était un objet sacré, qu'il n'avait pas le droit de le porter.
Mais elle ne revint jamais.
Il ne sut jamais qu'à Paris, sa belle-mère brûlait chaque lettre au fur et à mesure qu'elle arrivait. Il ne sut jamais qu'Élodie était retournée seule à Sainte-Cécile un an plus tard, qu'elle avait vu Marguerite dans le village avec Claire dans ses bras, et qu'elle avait cru que l'enfant était celle de Jean-Luc, la famille qu'il avait choisie à sa place. Il ne sut jamais qu'elle avait repris le train le même soir, le cœur définitivement brisé, et qu'elle n'était jamais revenue.
Le camée resta sur sa cheminée jusqu'à sa mort, en 1988. Marguerite le trouva dans ses affaires et le donna à Claire, lui disant que c'était un bijou de famille de Jean-Luc, qu'il y tenait plus qu'à tout au monde.
Claire le porta toujours, sans jamais savoir pourquoi il lui semblait si lourd.
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