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Les Lettres de Sainte-Cécile

Lire le chapitre 7: A Mother's Evasions

Le téléphone sonne deux fois avant que je ne décroche, le combiné glissant entre mes doigts moites. Dehors, la nuit a pris possession de Sainte-Cécile, et la seule lumière qui reste dans la salle des archives vient de la lampe de bureau qui tremble sous mon coude.

« Emma ? »

La voix de ma mère est tendue, trop éveillée pour l’heure qu’il est en Normandie. Onze heures passées, peut-être minuit. Elle n’appelle jamais si tard.

« Je suis à Sainte-Cécile. »

Un silence. Puis :

« Je sais. Tom m’a dit. »

Je m’adosse à la chaise en bois, les yeux rivés sur les documents étalés devant moi — l’acte de mariage de 1942, l’acte de naissance de février 1945, la date de mort de Jean-Luc griffonnée en marge d’un registre militaire. Les preuves forment une constellation que je n’arrive pas encore à relier.

« Pourquoi tu ne m’as jamais dit que Grand-mère avait une sœur jumelle ? »

Ma mère expire lentement. J’entends le frottement de sa main sur son front, un geste qu’elle fait quand elle évite une question.

« Parce qu’elle ne m’a jamais rien dit, Emma. Pas à moi, pas à ton père, pas à personne. »

« Elle ne parlait jamais de la France ? »

« Jamais. Elle refusait d’y revenir. Ton père a essayé de l’emmener à Paris pour ses soixante-dix ans — elle a fait une crise d’angoisse dans le hall de l’aéroport. On a dû rentrer à la maison. »

Je ferme les yeux. Cette image — ma grand-mère, si posée, si maîtresse d’elle-même, en larmes dans un aéroport — ne correspond pas à la femme que j’ai connue. Celle qui m’apprenait à faire des tartes aux pommes sans recette, qui chantonnait des comptines françaises en cousant, qui gardait un mouchoir en dentelle dans sa poche en permanence.

« Elle avait un mouchoir, dis-je lentement. En dentelle. Elle le sortait quand elle était nerveuse. »

Un autre silence, plus long.

« Il venait d’une boîte en porcelaine, murmure ma mère. Je l’ai trouvée une fois, cachée sous son lit. Elle m’a crié dessus. Je ne l’ai jamais vue crier avant ce jour-là. »

La boîte. La même que j’ai trouvée dans le cottage il y a trois jours. Le médaillon brisé, la carte postale, les lettres.

« Elle a dit quoi ? »

« Elle a dit que certaines choses appartiennent aux morts. Et que si je touchais encore à cette boîte, elle m’enverrait chez ma tante Marguerite à Glasgow pour le restant de mes études. »

Mon sang se glace.

« Tante Marguerite ? Mais Marguerite est morte en 1945. À Sainte-Cécile. »

« Quoi ? Non. » La voix de ma mère vacille. « Tante Marguerite, la sœur de Grand-mère, vivait à Glasgow. Elle est morte quand j’avais vingt ans. On allait la voir tous les étés. »

Je regarde l’acte de naissance étalé devant moi — Jeanne Marie, née le 9 février 1945, déclarée par Marguerite Bernard, qui est décédée des suites de l’accouchement. Marguerite, morte en couches. Marguerite, dont la tombe dans le cimetière de Sainte-Cécile porte la date du 10 février 1945.

Pourtant ma mère parle d’une tante Marguerite à Glasgow, bien vivante, qui l’emmenait au parc et lui achetait des glaces à la framboise.

Deux Marguerite. Ou une seule, qui n’était pas celle qu’elle prétendait.

« Maman, il faut que je te pose une question. Et je veux que tu y répondes sans réfléchir. »

« Emma, je— »

« Est-ce que Grand-mère avait peur de quelqu’un ? »

Le silence au bout du fil est si long que je vérifie que la communication n’a pas coupé.

« Oui », dit finalement ma mère, la voix étranglée. « Elle avait peur de quelqu’un. Quand j’étais petite, elle regardait toujours par la fenêtre avant d’ouvrir la porte. Elle vérifiait les serrures trois fois avant de se coucher. Et il y avait ce nom qu’elle murmurait dans son sommeil. »

« Quel nom ? »

« Marcel. Elle disait Marcel. Toujours le même cauchemar — elle se réveillait en hurlant, trempée de sueur. Ton père lui demandait qui c’était. Elle disait que c’était un garçon du village qui lui avait fait peur quand elle était petite. Un garçon méchant. »

Un garçon méchant. Marcel Dubois, qui selon le patron du café avait sauvé sa famille pendant la guerre. Marcel Dubois, qui s’est suicidé en 1972 en serrant une lettre contre sa poitrine. Le nom gravé au-dessus du portail de la propriété abandonnée derrière l’église.

« Je crois qu’elle mentait, dis-je lentement. Je crois que Marcel n’était pas juste un garçon méchant. »

« Emma, qu’est-ce que tu fais là-bas ? Tom m’a dit que tu cherchais des choses sur Jean-Luc. Mais c’est un nom que je n’ai jamais entendu avant aujourd’hui, et si tu es en danger— »

Dehors, une branche craque. Mon regard se lève vers la fenêtre — je suis seule, la porte des archives est verrouillée, le village dort au creux de la vallée. Mais le grincement vient du côté de l’église, de l’ancienne propriété des Dubois.

« Je ne suis pas en danger. Je suis juste en train de comprendre. »

Je raccroche avant qu’elle ne puisse protester. Mes doigts tremblent légèrement quand je me tourne vers le fond d’archives que la secrétaire de mairie m’a sorti — des dossiers de police départementale, transférés ici dans les années soixante. Je les feuillette sans vraiment savoir ce que je cherche, jusqu’à ce qu’un nom me saute aux yeux.

*Laurent, Jeanne. Noïade. Rivière de la Selle. 3 mai 1946.*

Jeanne Laurent. Ma grand-mère s’appelait Jeanne avant de devenir Elodie, ou peut-être l’inverse. Jeanne Laurent est le nom que j’ai trouvé sur l’acte de naissance du bébé — non. Attends.

Je relis. Ce n’est pas l’acte de naissance. C’est un rapport de police daté du 4 mai 1946. Une jeune femme — dix-sept ans, précisent les premières lignes — a été retrouvée noyée dans la rivière qui traverse le village. Le corps portait des marques de lutte, des écorchures sur les poignets. Le rapport conclut à une noyade accidentelle, malgré les réticences du médecin légiste notées en marge.

Jeanne Laurent, dix-sept ans.

Mais la Jeanne qui m’est connue — ma grand-mère — a vécu jusqu’à quatre-vingt-six ans. Et sa sœur jumelle s’appelait Marguerite, pas Jeanne.

À moins que l’inverse ne soit vrai. À moins que la femme que j’ai toujours appelée Grand-mère ne soit pas celle que je croyais.

Je continue de lire. En bas du rapport, une main anonyme a ajouté une note au crayon : *« Sœur jumelle de la défunte identifiée sur place. Se prénomme Elodie. A déclaré que Jeanne s’était rendue à la rivière pour se laver les cheveux. Aucune charge retenue. »*

Elodie. Ma grand-mère était là. Ma grand-mère était présente quand sa sœur jumelle s’est noyée — ou a été poussée — dans cette rivière.

La photo jointe au dossier est jaunie, mais le visage qui me regarde est le mien. Les mêmes yeux, la même mâchoire. Une jeune fille aux cheveux noirs, souriant à l’objectif d’un photographe inconnu, dans une robe d’été à fleurs.

Au verso, une inscription à l’encre délavée : *« Jeanne, mai 1945. Pour Jean-Luc. »*

Pour Jean-Luc. La photo d’une morte adressée à un mort.

Je repose le dossier, les mains tremblantes. Dehors, la branche craque de nouveau. Une forme se détache de l’ombre de l’église et se dirige vers la porte des archives.

J’ai la clé du grange dans ma poche. Et tout à coup, je me demande si quelqu’un d’autre sait que je l’ai.