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Les Lettres Tachées de Sel

Lire le chapitre 1: The Arrival

La pluie frappait le pare-brise comme une volée de clous, et la route de corniche se dérobait sous les pneus de la vieille Ford. Elowen Ash serrait le volant, les phares ne mordant qu’un maigre cercle de lumière sur le macadam détrempé. Les falaises, invisibles, respiraient de l’autre côté du néant — un souffle humide qui s’infiltrait dans l’habitacle même lorsque les vitres étaient closes.

Le GPS avait cessé de parler depuis près de vingt minutes. À la place, une femme à l’accent écossais répétait obstinément *« Recalculez votre itinéraire »*, puis s’était tue, vaincue par les collines et la colère du ciel.

Elowen ne savait pas ce qui l’avait poussée à louer Merryn House. L’annonce, tapée sur du papier jauni, était restée accrochée au tableau de la librairie de Penzance — *« Maison de caractère, isolée, idéale pour l’écriture. Correspondance avec M. Merrick. »* Pas de téléphone, pas d’e-mail. Une boîte aux lettres à un kilomètre du bourg.

Elle s’était dit que c’était là l’appel de l’étrange. Que son agent, Judith, crierait au suicide professionnel quand elle apprendrait que sa nouvelle dame du gothique s’installait dans un manoir battu par les tempêtes sans connexion stable. Mais Judith n’était pas là, et la maison se tenait à présent devant elle, noire sur la nuit plus noire encore.

Elowen coupa le moteur. Le silence qui s’ensuivit fut pire que le bruit.

Elle ouvrit sa portière, et le vent lui arracha son capuchon. L’air sentait le sel, l’iode, quelque chose de brûlé et d’humide. Elle courut vers le porche, sa valise bringuebalante cognant sa hanche, et dut appuyer de tout son poids sur le heurtoir de fer — une main rigide, aux doigts démesurément longs.

La porte s’ouvrit sans qu’elle ait cogné.

L’homme qui se tenait sur le seuil portait la lumière comme on porte une arme — une lampe à pétrole tenue basse, qui éclairait de soulier en chemise de lin élimée. Il avait passé la cinquantaine, les cheveux gris en bataille, le visage taillé au couteau, des yeux d’un bleu si pâle qu’ils semblaient décolorés par des années d’embruns.

« Mademoiselle Ash. »

Ce n’était pas une question.

« Oui. Je suis désolée, la route… » commença-t-elle, essoufflée, l’eau ruisselant le long de ses mèches.

« La route est mauvaise. Entrez. »

Il recula d’un pas, sans l’inviter davantage. Elowen franchit le seuil et laissa tomber sa valise sur un plancher qui gémit. Le vestibule était vaste, carrelé d’ardoises froides, et des portraits sombres montaient la garde le long des murs. L’un d’eux — un homme en uniforme napoléonien — semblait la suivre du regard pendant qu’elle déboutonnait son manteau trempé.

« Merrick, » dit-il. Il cala la lampe sur une console de chêne et tendit une main pour son manteau.

« Je sais. » Il n’y avait pas de boîte aux lettres ici. Pas de libraire à Penzance. Pourtant, elle sut que cet homme était M. Merrick — celui de l’annonce, celui de la correspondance. Il ne le confirma pas, ne le nia pas. Il plia son manteau sur son avant-bras et commença l’ascension de l’escalier sans un mot de plus.

« Votre étude est à l’étage. La chambre au fond du couloir. »

Elowen ramassa sa valise et lui emboîta le pas.

La maison était immense et trop silencieuse. Chaque marche craquait comme un avertissement. Le papier peint des murs — un motif de glycine fanée — se décollait par endroits, révélant le plâtre rose dessous. Une odeur de cire et de poussière, et quelque chose d’autre, plus doux, qui lui rappelait un parfum de son enfance — une fleur, impossible à nommer.

L’homme s’arrêta devant une porte à double battant. Il poussa un panneau, et la lumière de la lune — enfin visible entre deux nuages déchirés — éclaira une pièce immense, aux fenêtres hautes qui donnaient à l’ouest.

« Votre étude. La mer est là. Par temps clair, vous l’entendrez battre la falaise. Par temps comme ce soir, vous l’entendrez cogner. »

Elle passa devant lui. La pièce contenait un bureau de bois sombre, massif, dont la surface avait été usée par des décennies de coudes et d’écritures. Une lampe de cuir vert. Un fauteuil à haut dossier, le cuir craquelé au niveau des accoudoirs. Des bibliothèques en alcôve, certaines encore peuplées de livres dont les titres s’effaçaient de dos bronzés.

Et sur le mur de gauche, au-dessus d’un guéridon, un tableau.

Il était petit — trente centimètres sur vingt, peut-être. Un portrait en médaillon, le fond vert foncé. Un visage de jeune femme, les cheveux noirs tirés en chignon, le cou orné d’un ruban de velours grenat.

Elowen s’approcha, et son cœur se serra physiquement.

Les yeux. Ces yeux gris-vert, légèrement asymétriques — le gauche un trait plus haut que le droit. Ce pli de la lèvre supérieure, comme une flèche prête à décoller. Ce n’était pas une ressemblance par hasard. C’était une copie.

« Merrick. » Sa voix était plus rauque qu’elle ne l’aurait voulue. « Qui est-ce ? »

Il était toujours sur le seuil, la lampe levée. Sa lumière tomba sur le tableau, et pour la première fois elle vit son expression se modifier — quelque chose de l’ordre du reflux, qui retire la mer et laisse le sable nu.

« La dame de la maison. Elle s’appelait Isolde. »

« Isolde ? »

« La sœur du dernier propriétaire. Disparue en mil neuf cent cinquante-deux. »

Le sol se déroba sous Elowen — métaphoriquement, mais elle dut pourtant saisir le dossier du fauteuil pour se stabiliser.

« Disparue, » répéta-t-elle.

« Oui. »

« Vous voulez dire… qu’elle s’est noyée ? »

« Non. Je veux dire qu’elle a disparu. Un matin elle était là, le lendemain elle ne l’était plus. Son frère a passé dix ans à la chercher. Le temps a passé, il est mort. » Il déglutit, le mouvement de sa gorge très visible. « Personne ne sait ce qui s’est passé. »

Elowen n’osait pas détacher les yeux du portrait. C’était impossible. C’était elle.

« Mademoiselle Ash. » La voix de Merrick, à présent plus basse, presque douce. « Vous êtes blanche. Prenez place. Je vais préparer du thé. »

Elle ne bougea pas. Ses doigts trouvèrent distraitement la chaîne à son cou, au bout de laquelle pendait une bague en argent — une bague qu’elle portait depuis dix ans, depuis que sa sœur Lina était partie à Londres un matin d’été et n’était jamais revenue. La bague était trop grande pour son propre doigt. Elle l’y faisait tourner comme une prière.

« Elle s’appelait comment, elle ? » demanda-t-elle sans se retourner. « La femme du tableau. »

« Isolde Merryn. »

Le nom la frappa comme un coup de pelle dans le dos.

« Isolde, » dit-elle, et le souffle du mot dessina une buée sur la vitre froide du cadre.

Derrière elle, Merrick ne disait rien. Elle l’entendait respirer — lente, profonde, régulière, comme une machine qui attend son tour.

« Vous n’avez pas posé de questions sur la maison, » dit-il enfin. « Pas dans vos lettres. Vous n’avez pas demandé qui habitait ici avant vous. »

Maintenant elle se retourna. Seule la lampe éclairait son visage, et ses yeux pâles brillaient étrangement.

« Pourquoi ne m’avez-vous pas dit, monsieur Merrick ? Quand j’ai posé ma candidature pour la location, pourquoi ne m’avez-vous pas dit que le manoir était hanté ? »

Il ne sourit pas, ne haussa pas les sourcils. Son visage demeura aussi lisse que la mer à marée haute.

« Parce que ce manoir n’est pas hanté, mademoiselle Ash. Ils ont cherché des fantômes ici pendant septante ans. Ils n’ont jamais trouvé que des lettres. »

Il fit un pas, puis un autre. La lampe éclaira le guéridon sous le portrait, et pour la première fois Elowen vit qu’il y avait, rangées en piles soigneuses, des enveloppes de papier crème, scellées de cire rouge.

« Des lettres ? À qui ? »

« Isolde les écrivait à son fiancé. Le seul homme qu’elle ait jamais aimé. Elles sont toutes là, depuis 1952. Non datées à l’intérieur, non signées à la fin. Elle les a écrites du jour de sa disparition jusqu’à sa mort. »

« Sa mort ? Mais vous venez de dire… »

« Elle n’est jamais partie, mademoiselle Ash. Elle vit ici, dans ces enveloppes. Si vous restez, peut-être qu’elle vous écrira. »

Il posa la lampe sur le bureau, tourna les talons, et disparut dans le couloir, laissant Elowen seule avec les yeux d’Isolde Merryn qui ne la quittaient pas — des yeux qui étaient ceux de Lina, sa sœur disparue, la sœur dont elle n’avait jamais su où elle était.

Le vent cogna à la fenêtre, insistant, comme une main qui demande à entrer.

Elowen se tourna vers les bibliothèques. Elle défit le ruban de sa valise, mais ne l’ouvrit pas. Au lieu de cela, elle s’approcha du guéridon et tendit la main vers l’une des enveloppes.

Elle s’arrêta.

Et elle comprit, dans le silence de la maison qui soupirait autour d’elle, que cette pièce n’était pas un bureau qu’elle louait. C’était un piège qu’elle avait choisi elle-même.

Elle défit quand même le ruban de la première enveloppe.