Les Neuf Morceaux des Morts
Lire le chapitre 1: Neuf après la tempête
L’ouragan emporta La Vesper entre minuit et cette heure où les hommes cessent de marchander avec Dieu.
Étienne Rouvray se souvint d’abord du grand mât. Il plia comme un pénitent, trembla, puis disparut dans l’eau noire avec trois hommes encore pris dans les cordages. Après cela, sa mémoire ne conserva que des éclats : le capitaine Vale hurlant malgré le sang qui lui couvrait la joue, Maura Quinn tirant dans une écoute pour libérer une voile, Jonas Pike abattant sa hache là où aucune hache n’aurait dû servir, et le goût de la cale dans la bouche de Rouvray lorsque le pont devint mur et que le mur devint mer.
À l’aube, la tempête fila vers l’ouest et abandonna neuf survivants sur une langue de corail et de mangrove qu’aucune carte digne de ce nom ne daignait nommer.
Ce jour-là, une chose changea, simple à résumer et presque impossible à supporter : L’épave laisse neuf survivants ; Vale est grièvement blessé, et Rouvray remarque que quelqu’un a fouillé les morts à la recherche de papier.
Rouvray avait autrefois copié des manifestes à Saint-Domingue pour des négociants qui mentaient en colonnes. Un registre lui avait appris que le mensonge manque souvent d’imagination. Un faux poids exige un faux droit, un faux droit exige un commis acheté, et ce commis finit par devoir expliquer pourquoi son écriture a changé un mardi précis. Le meurtre, découvrait-il, obéissait à la même comptabilité. La lame importait moins que la correction apportée après coup.
« L’or est l’histoire que les hommes racontent avant de voler quelque chose de moins facile à transporter », dit Serrano.
Rouvray ne répondit pas. Sur l’île, la parole devenait une monnaie et il avait décidé d’épargner la sienne.
Il observa ce que les autres négligeaient : une croûte de sel là où les embruns ne pouvaient parvenir ; un fil de galon espagnol dans une charnière anglaise ; de la suie sous une pierre qui n’avait pas porté de chandelle depuis des années ; la petite lune laissée par un pouce mouillé sur une encre ferrique. Pris séparément, rien de tout cela ne valait une accusation. Ensemble, les détails se comportaient comme des hommes interrogés.
Le capitaine Vale, fiévreux mais encore dangereux, gouvernait depuis une couche de toile comme si la plage demeurait son pont. Quinn gardait sa poudre dans une poche cirée contre sa poitrine. Pike priait avant chaque repas et fixait la place vide de Mercer lorsqu’il croyait n’être vu de personne. Serrano parlait peu anglais lorsque Crow était présent et beaucoup lorsqu’il s’absentait. Le docteur Vane nettoyait ses instruments tous les soirs, qu’il s’en fût servi ou non.
Le plus effrayé était Thomas Bell, et c’était précisément pour cela que Rouvray se fiait à ses yeux. La peur fait de mauvais philosophes, mais d’excellents témoins.
— Je l’ai encore entendue, murmura Bell.
— Quoi donc ?
— Une cloche.
La cloche de la mission avait disparu depuis des années. Rouvray avait déjà vu la trace verte laissée par son ancienne attache.
— Dans la chapelle ?
Bell secoua la tête.
— En dessous.
La légende de l’or de Vale courait de Tortuga à New Providence : une prise espagnole capturée de nuit, des coffres de doublons, des survivants égorgés et un trésor enterré parce que toutes les marines des Caraïbes le recherchaient. Rouvray en avait cru la moitié, ce qui, dans ces eaux, passait pour de la prudence. Désormais il se demandait si cet or avait jamais existé ailleurs que dans la bouche d’hommes qui avaient besoin que chacun regarde dans la mauvaise direction.
Ils travaillèrent jusqu’à ce que la chaleur blanchisse l’air. On souleva des pierres, on éprouva des gonds, on rapprocha les fragments sans jamais laisser une seule personne en tenir plus de deux. Les traits noirs refusaient de dessiner une côte. Lorsque Rouvray tourna l’un des morceaux et le posa contre un frottis au charbon du sol de la chapelle, l’ajustement fut immédiat.
Ce n’était pas une longitude.
C’étaient des murs.
La première véritable terreur ne vint pas de l’idée que des hommes mouraient pour la carte. Elle vint du constat que cette carte n’avait jamais été une carte au trésor.
Rouvray passa une partie de l’après-midi à reconstruire la chronologie des morts à partir des objets plutôt que des témoignages. Mercer portait une pierre à aiguiser encore humide de pluie ; Bell, une bande de toile nouée à la manière des mousses ; Crow, un jeton de cuivre provenant d’une taverne de Nassau qui n’existait pas sept ans plus tôt. Ces choses ne désignaient pas un assassin. Elles révélaient quelles parties d’un récit ne pouvaient être aussi anciennes qu’on le prétendait.
Quinn le regarda disposer les objets sur une planche.
— Tu n’étais pas fait pour la piraterie.
— La plupart des pirates non plus.
— Non. La plupart étaient faits pour avoir faim.
Rouvray regarda Vale.
— Et certains étaient faits pour les bureaux.
Quinn posa alors parmi les preuves un bouton de laiton tordu, portant encore la trace d’un blason : un oiseau couronné au-dessus de trois vagues.
Rouvray reconnut l’emblème. Il l’avait autrefois copié sur des papiers liés au bureau du gouverneur Ashcombe.
À partir de cet instant, l’île ne fut plus seulement le lieu d’un ancien crime. Elle devint le lieu où une administration avait été appliquée à un crime : où le meurtre avait été transformé en procédure, paiement, sceau et silence.
Cette nuit-là, Rouvray dormit avec son morceau de carte dans sa botte et un couteau sous la paume.
Avant de fermer les yeux, il compta les vivants.
Le nombre lui paraissait désormais plus utile qu’une prière.
Rouvray tenait aussi un inventaire secret que personne n’était autorisé à consulter. À côté de chaque nom, il notait trois choses : ce que l’homme craignait de perdre, l’histoire qu’il répétait le plus souvent et l’endroit de l’île qu’il évitait. Le dessin changeait à mesure que les morts s’accumulaient. La cupidité expliquait certains gestes, la honte en expliquait davantage, mais la peur d’être reconnu expliquait presque tout. Un homme pouvait abandonner ses pièces, son arme ou même sa ration. Il défendait son ancien nom avec une autre violence.
Chaque soir, Rouvray corrigeait sa liste. Chaque matin, une certitude de la veille ne survivait plus à la lumière. Cette discipline devint sa seule boussole véritable. Sur une île où chacun voulait cacher une partie du passé, la certitude n’était pas un bien que l’on possède : c’était ce que l’on éprouve jusqu’à ce que seuls les faits les plus résistants demeurent.
Plus tard, quand le soleil baissa assez pour permettre de bouger, un incident apparemment secondaire aiguisait encore l’enquête. Une dispute sur les rations révèle qui sait compter, qui lit les chiffres espagnols et qui fait semblant de ne pas les comprendre.
Il n’en sortit aucun aveu. Sur l’île, rien n’était aussi bon marché. Mais le poids du soupçon se déplaça d’un degré, et Rouvray savait qu’en navigation un seul degré, conservé assez longtemps, suffit à perdre un navire.
Il traça dans le sable une ligne pour chaque fait qu’il tenait pour certain, puis une autre pour chaque fait que quelqu’un voulait seulement faire croire. Au soir, les deux dessins ne se ressemblaient plus.
Cette différence, plus sûrement qu’un pistolet, le maintint en vie.