Les Neuf Morceaux des Morts
Lire le chapitre 14: Le récif de Sainte-Miséricorde
À mesure que les jours passaient, l’île se donnait de nouvelles lois, et Rouvray apprenait à se méfier de toute loi apparue après un meurtre.
Les survivants se réunissaient sous le mur incliné de l’ancienne mission. L’ombre y sentait la chaux, la fiente de chauve-souris et la pierre humide. Plus personne ne tournait le dos à personne. Même la prière exigeait désormais un angle de tir dégagé.
Ce jour-là, une chose changea, simple à résumer et presque impossible à supporter : Serrano les conduit jusqu’au récif de Sainte-Miséricorde, où ils trouvent chaînes, ossements et sceau espagnol.
Rouvray avait autrefois copié des manifestes à Saint-Domingue pour des négociants qui mentaient en colonnes. Un registre lui avait appris que le mensonge manque souvent d’imagination. Un faux poids exige un faux droit, un faux droit exige un commis acheté, et ce commis finit par devoir expliquer pourquoi son écriture a changé un mardi précis. Le meurtre, découvrait-il, obéissait à la même comptabilité. La lame importait moins que la correction apportée après coup.
« Il existe des péchés que Dieu pardonne parce que les hommes coupables sont trop utiles pour être pendus », dit Crow.
Rouvray ne répondit pas. Sur l’île, la parole devenait une monnaie et il avait décidé d’épargner la sienne.
Il observa ce que les autres négligeaient : une croûte de sel là où les embruns ne pouvaient parvenir ; un fil de galon espagnol dans une charnière anglaise ; de la suie sous une pierre qui n’avait pas porté de chandelle depuis des années ; la petite lune laissée par un pouce mouillé sur une encre ferrique. Pris séparément, rien de tout cela ne valait une accusation. Ensemble, les détails se comportaient comme des hommes interrogés.
Le capitaine Vale, fiévreux mais encore dangereux, gouvernait depuis une couche de toile comme si la plage demeurait son pont. Quinn gardait sa poudre dans une poche cirée contre sa poitrine. Pike priait avant chaque repas et fixait la place vide de Mercer lorsqu’il croyait n’être vu de personne. Serrano parlait peu anglais lorsque Crow était présent et beaucoup lorsqu’il s’absentait. Le docteur Vane nettoyait ses instruments tous les soirs, qu’il s’en fût servi ou non.
Le plus effrayé était Thomas Bell, et c’était précisément pour cela que Rouvray se fiait à ses yeux. La peur fait de mauvais philosophes, mais d’excellents témoins.
— Je l’ai encore entendue, murmura Bell.
— Quoi donc ?
— Une cloche.
La cloche de la mission avait disparu depuis des années. Rouvray avait déjà vu la trace verte laissée par son ancienne attache.
— Dans la chapelle ?
Bell secoua la tête.
— En dessous.
À Saint-Domingue, Rouvray avait appris que les archives sont des cimetières rangés par ceux qui préfèrent certains fantômes. Un nom disparaît quand un commis change d’encre. Un village cesse d’exister lorsqu’un gouverneur le qualifie de campement provisoire. Un massacre peut devenir une opération contre la contrebande avant même que les cadavres soient froids.
Ils travaillèrent jusqu’à ce que la chaleur blanchisse l’air. On souleva des pierres, on éprouva des gonds, on rapprocha les fragments sans jamais laisser une seule personne en tenir plus de deux. Les traits noirs refusaient de dessiner une côte. Lorsque Rouvray tourna l’un des morceaux et le posa contre un frottis au charbon du sol de la chapelle, l’ajustement fut immédiat.
Ce n’était pas une longitude.
C’étaient des murs.
La première véritable terreur ne vint pas de l’idée que des hommes mouraient pour la carte. Elle vint du constat que cette carte n’avait jamais été une carte au trésor.
Pike refusa d’abord d’entrer dans la crypte.
— J’ai déjà brûlé une église, dit-il.
Quinn leva un sourcil.
— Une seule ?
Il ne sourit pas.
Pike s’agenouilla devant la porte cassée.
— Je croyais qu’il n’y avait que des contrebandiers. Vale avait dit que les familles avaient été évacuées.
— Tu l’as cru ?
— J’avais besoin de le croire.
Ce fut peut-être la phrase la plus honnête prononcée sur l’île.
Pike raconta les flammes courant dans les poutres, les cris venus du sous-sol après le verrouillage des portes, Mercer riant lorsqu’une main tenta de briser une fenêtre. Dans la confusion, Pike avait coupé une chaîne. Un garçon s’était enfui vers la mangrove.
Serrano resta derrière eux sans rien dire.
Rouvray comprit que le remords ne rendait pas Pike innocent. Il le rendait seulement utile à la vérité. La nuance comptait : quelqu’un tuait les coupables, et Rouvray refusait de laisser l’arithmétique morale remplacer l’enquête.
Cette nuit-là, Rouvray dormit avec son morceau de carte dans sa botte et un couteau sous la paume.
Avant de fermer les yeux, il compta les vivants.
Le nombre lui paraissait désormais plus utile qu’une prière.
Rouvray tenait aussi un inventaire secret que personne n’était autorisé à consulter. À côté de chaque nom, il notait trois choses : ce que l’homme craignait de perdre, l’histoire qu’il répétait le plus souvent et l’endroit de l’île qu’il évitait. Le dessin changeait à mesure que les morts s’accumulaient. La cupidité expliquait certains gestes, la honte en expliquait davantage, mais la peur d’être reconnu expliquait presque tout. Un homme pouvait abandonner ses pièces, son arme ou même sa ration. Il défendait son ancien nom avec une autre violence.
Chaque soir, Rouvray corrigeait sa liste. Chaque matin, une certitude de la veille ne survivait plus à la lumière. Cette discipline devint sa seule boussole véritable. Sur une île où chacun voulait cacher une partie du passé, la certitude n’était pas un bien que l’on possède : c’était ce que l’on éprouve jusqu’à ce que seuls les faits les plus résistants demeurent.
Plus tard, quand le soleil baissa assez pour permettre de bouger, un incident apparemment secondaire aiguisait encore l’enquête. Pike répare un volet tout en parlant du jugement, de la pitié et de la différence entre obéir et être innocent.
Il n’en sortit aucun aveu. Sur l’île, rien n’était aussi bon marché. Mais le poids du soupçon se déplaça d’un degré, et Rouvray savait qu’en navigation un seul degré, conservé assez longtemps, suffit à perdre un navire.
Il traça dans le sable une ligne pour chaque fait qu’il tenait pour certain, puis une autre pour chaque fait que quelqu’un voulait seulement faire croire. Au soir, les deux dessins ne se ressemblaient plus.
Cette différence, plus sûrement qu’un pistolet, le maintint en vie.
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