Les Plans de Nous Deux
Lire le chapitre 35: The Assignment
L’aube n’était pas encore levée lorsque Thomas enfila son lourd manteau de cuir. L’air sentait la pluie froide et la poussière de brique. Maggie se tenait dans l’embrasure du refuge, les bras croisés sur sa poitrine, le détenteur désamorcé glissé sous son chemisier contre sa peau, l’anneau de sa mère à son doigt tournant lentement sous son pouce.
— Tu n’es pas obligé d’y aller, murmura-t-elle, mais elle savait que c’était faux.
Thomas s’approcha, posa ses mains gantées sur ses épaules. Il avait les yeux creusés, mais un sourire entêté au coin des lèvres.
— Waterloo Bridge. Un nouvel engin. Ils disent qu’il en a déjà tué deux.
— Alors pourquoi toi ?
— Parce que je suis le meilleur, répondit-il doucement. Et parce que si je ne le fais pas, personne ne le fera à ma place avec la même certitude que je te reviendrai.
Il l’embrassa vite, comme on boit un verre d’eau avant de courir. Elle retint le goût du sel et du tabac sur ses lèvres.
— Attends-moi à la station, dit-il. Je passerai te chercher après. On choisira une date pour le mariage.
Elle hocha la tête, incapable de parler. Il s’éloigna, sa silhouette s’effaçant dans le gris sale du petit matin.
La station de Surrey Bridge bourdonnait de corps endormis. Des femmes serraient des enfants contre elles, des vieillards toussaient dans la pénombre jaunâtre des lampes à pétrole. Maggie s’assit sur une caisse retournée près de l’entrée, les mains jointes sur ses genoux. La pierre de sa bague appuyait contre sa paume. Elle ferma les yeux et pria dans le vide.
Sur le pont, Thomas avançait prudemment, guidé par un sergent au visage fermé. Le colis était là, posé contre un pilier de pierre, un obus de cinq cents kilos dont la carapace noire absorbait la lumière grise de l’aube. Deux hommes gisaient sous des bâches, à une dizaine de mètres. Personne ne les avait encore déplacés. Pas le temps.
Thomas s’accroupit, sortit sa lampe et sa trousse. Le détonateur était différent de ceux qu’il avait vus : un boîtier cranté, deux fils rouges et un fil bleu qui entraient dans une chambre de pression. Il l’avait déjà lu dans un rapport technique. Une variante allemande, fabriquée pour défier les procédures standard.
Il posa ses pinces à côté de lui, souffla lentement par le nez. Derrière lui, le sergent recula jusqu’à l’angle du pont.
— Je reviens dans cinq minutes, dit Thomas sans se retourner. Si vous entendez une détonation, ne vous retournez pas.
Le silence se fit lourd, habité seulement par le clapotis de la Tamise en contrebas. Thomas passa la lame fine de son couteau sous le premier capot, le fit sauter d’un geste précis. Le mécanisme interne révéla un réseau de fils plus dense que prévu : sept entrées, une seule sortie. Un piège à élimination progressive. Si l’on coupait le mauvais fil en premier, le circuit secondaire s’activerait.
À la station, Maggie comptait les secondes entre les coups de son cœur. Un chien gémissait quelque part dans les couloirs. Elle entendit une femme murmurer une berceuse. Personne ne regardait l’horloge, mais tout le monde en sentait l’aiguille tourner.
— Tu vas revenir, murmura-t-elle entre ses dents. Tu m’as promis.
Le détenteur métallique sous sa chemise semblait chauffer contre sa peau. Elle le serra à travers l’étoffe, comme pour rappeler une promesse qu’il contenait.
Thomas identifia le fil principal, un rouge sombre, gainé de caoutchouc. Les autres étaient des leurres, des dérivations. Mais quelque chose clochait : le fil bleu n’était pas neutre. Il portait une tension résiduelle. En temps normal, on l’aurait coupé en premier. Ici, c’était exactement le contraire.
Ses doigts tremblaient à peine. Il posa sa pince sur le fil rouge. Puis marqua une pause.
En contrebas, une péniche passa lentement, et le bruit de ses moteurs lui fit lever la tête une seconde. Il revit Maggie dans l’embrasure du refuge, les bras croisés, ses yeux dans les siens. Il pensa à la lettre de son frère, à la nouvelle vie qui s’annonçait. Il pensa à la petite église, au tissu d’une robe qu’il n’avait jamais vu, à une main chaude dans la sienne sous une future table dessinée sur papier bleu.
Il coupa le fil rouge.
Le silence dura une seconde, puis se prolongea. Aucune détonation.
Thomas expira un long souffle, ferma les yeux. Il fallait encore neutraliser la chambre de pression, soulager le ressort principal. Ses mains travaillèrent seules, mécaniquement, avec la précision que seule une fatigue immense et un instinct intact pouvaient offrir.
Enfin, il retira le cœur du dispositif – un cylindre d’acier luisant – et le posa dans sa trousse. Derrière lui, le sergent poussa un cri étouffé, presque de soulagement.
— C’est terminé, dit Thomas en se relevant, les jambes lourdes. Vous pouvez appeler l’équipe de neutralisation.
Il s’appuya un instant contre le pilier, la tête baissée, le regard perdu sur les bâches au loin. Puis il rangea sa trousse, remonta son col, et se mit en marche vers Surrey Bridge.
À la station, Maggie sentit le changement avant de le comprendre. Le silence devint moins tendu. Une femme se leva pour faire du thé. Un enfant rit quelque part.
Elle se leva d’un bond, courut vers la sortie. Dans l’escalier, elle faillit renverser deux infirmières qui descendaient, mais elle ne s’excusa pas.
Dehors, l’aube s’était éclaircie. La Tamise coulait plate et grise. Et là, sur le trottoir, marchant lentement vers elle, Thomas apparut, sa trousse à la main, le col défait, les yeux rougis.
Il s’arrêta à trois pas d’elle.
— Je t’avais dit que je reviendrais, dit-il d’une voix rauque.
Maggie traversa les derniers mètres d’un pas rapide et se jeta contre lui. Il l’enlaça fortement, appuyant son menton sur le sommet de son crâne. Elle sentait battre son cœur contre sa joue, rapide mais entier.
Elle ne parla pas. Elle n’en avait pas besoin. Elle referma les doigts sur son manteau, sur le tissu encore imprégné de poussière et de sel.
Thomas resta immobile un long moment, puis desserra son étreinte. Il recula à peine, plongea la main dans sa poche, et en sortit une carte bleue, pliée, un peu froissée.
— J’avais un moment entre les fils. J’ai griffonné quelque chose pour nous. Pour après.
Maggie déplia la carte. Un plan approximatif : une petite maison à toit simple, un jardin rectangulaire au dos, une ligne pointillée marquant une allée. En haut, à l’encre de sa main, une inscription : *Plan n°1 pour une vie ordinaire – Thomas & Margaret – automne 1941.*
Elle leva les yeux vers lui. Le papier tremblait légèrement dans ses mains.
— C’est à nous, dit-elle doucement.
Thomas hocha la tête. Elle glissa la carte dans la poche intérieure de son manteau, à côté du détenteur désamorcé, comme une alliance double.
— Viens, dit-il. On a un mariage à organiser.
Elle lui prit la main, et ils rentrèrent dans l’ombre tiède de la station.
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