Les Sentinelles de Pierre de Paris
Lire le chapitre 1: The Moving Stone
La poussière de pierre crissait sous ses semelles quand Luc Moreau déboucha sur l’échafaudage nord de Saint-Eustache. L’aube était encore grise, les vitraux de la grande nef pas tout à fait allumés. Il posa son sac à outils contre un madrier et s’accroupit devant la corniche, un marteau à boucharder dans la main droite. Depuis dix ans, il restaurait la vieille église, et le calcaire lutétien n’avait plus de secrets pour lui. Chaque fissure, chaque moulure, chaque goutte de pluie qui s’infiltrait dans la matière lui racontait son histoire. La pierre ne mentait jamais. Elle s’usait, s’écaillait, se craquelait, mais elle ne bougeait jamais sans raison.
Il leva les yeux vers la gargouille au troisième contrefort. Un petit démon accroupi, le menton sur les pattes, le dos rond comme un chat qui dort. Rien d’alarmant. Sauf que Luc avait noté la veille, à l’aide d’un crayon gras, une petite marque au feutre sur le bord du mantelet de pierre qui surplombait l’animal. C’était son repère. Chaque soir, en partant, il traçait une ligne sur la partie la plus friable de la sculpture qu’il surveillait de près. Une habitude de tailleur de pierre, une façon de vérifier d’un coup d’œil, au matin, qu’aucune laisse d’humidité n’avait travaillé durant la nuit.
La marque était là. Mais la gargouille ne l’était plus.
Luc cligna des yeux. Il y avait un vide à l’emplacement du petit corps gris, une absence presque abstraite — et pourtant le plomb entre les joints était intact, pas une trace de ciment frais, pas un éclat de pierre tombé au pied du contrefort. Il recula d’un pas. Il compta les contreforts. Un, deux, trois. Le troisième. Il regarda à gauche, à droite, dans les angles creux des arcs-boutants. Rien. Il se pencha par-dessus la rambarde de l’échafaudage, scrutant la place du côté du marché. Aucune pierre écrasée sur le pavé. Aucun débris. Les moineaux piaillaient dans les gouttières, indifférents.
« Merde », murmura-t-il sans colère, comme un constat professionnel.
Il sortit son téléphone de la poche de sa veste de chantier, fit une photo du vide, puis descendit les deux volées de plateformes jusqu’à la chapelle de la Vierge. Père Galland était souvent là, en train de préparer la messe de huit heures. Luc trouva un vieux cierge éteint, des fleurs en plastique, mais personne. Il traversa le bas-côté. Un homme en bleu de travail, un autre tailleur de pierre, un intérimaire embauché pour la semaine, l’arrêta d’un geste.
« Tu as vu la gargouille du troisième contrefort ? demanda Luc.
— Laquelle ? » Le type avait une tête d’endormi, casque de chantier posé de travers.
« La petite, qui ressemble à un chien. Elle a bougé.
— Bougé ?
— Bougé. Disparu. Volatilisée. »
Le type le dévisagea comme s’il parlait de la lune, puis haussa les épaules et s’éloigna en traînant son camion à outils. Luc resta planté au milieu de la nef, les mains sur les hanches. Il se força à respirer, à rejouer la scène de la veille. Il se souvenait avec précision de ce qu’il avait tracé : la pierre friable était en partie cachée par la gorge tombante du petit démon, près de la patte arrière droite. Il avait appuyé son crayon gras, laissé un trait net.
Les pierres ne bougeaient pas. Les pierres se dégradaient, se délitaient, se brisaient — elles ne changeaient pas de place la nuit, comme un chat qui aurait sauté d’une fenêtre pour aller boire ailleurs. Il secoua la tête. C’était une illusion. Un mauvais éclairage. La fatigue, peut-être, ou les effets bizarres du réveil à cinq heures du matin depuis trois semaines pour finir le nettoyage du transept avant l’arrivée des artisans vitraillistes.
Il décida de ne pas y penser. Il avait un programme de restauration à tenir, des fiches techniques à remplir, et un procès-verbal de sécurité qui l’attendait sur son bureau dans le cabanon de chantier. Il remonta sur l’échafaudage, vérifia le mantelet, passa son doigt dans la gorge de la gargouille absente. Sa peau rencontra une poussière fraîche, plus fine que celle du reste de l’édifice. Comme si la sculpture avait été laissée là-haut depuis très longtemps, et que quelqu’un l’avait retirée le soir même, avec une douceur chirurgicale, sans laisser d’éclat.
Il travailla toute la journée. Conseil en mains, ragréage au mortier de chaux sur une colonne du nord-est, inspection d’un larmier fissuré qui commençait à s’ouvrir. Il parlait peu aux autres, il posa des questions précises aux compagnons de la société de restauration, mais les heures passèrent sans que la question de la gargouille ne revienne. À midi, il mangea un sandwich sur le parvis, le dos contre une colonne, regardant les touristes alignés pour la visite du musée des Halles toutes proches. Une femme prit une photo de l’église, puis de lui, sans doute pour cadrer le chantier. Il s’en fichait.
À dix-huit heures, le chantier se vida. Les intérimaires rassemblèrent leurs outils, les porteurs remirent les bâches, un dernier signalement radio claqua dans la cour des ateliers municipaux, à deux pas. Luc resta seul pour effectuer la ronde de clôture. Il monta jusqu’à la dernière plateforme, côté sud, pour vérifier que l’échafaudage était bien sécurisé contre le vent nocturne. Il connaissait chaque cheville, chaque ancrage. Les mouettes criaient au-dessus des toits, revenant de la Seine.
Il finissait par redescendre, une lampe torche à LED dans la main, quand il entendit un bruit. Il s’arrêta net, un pied en suspension sur la volée d’échelle.
Grattement. Lent, régulier, presque rythmique. Cela venait de l’intérieur du mur — du double passage de la circulation d’air ménagée dans l’épaisseur de la paroi entre la chapelle et le transept. Un bruit de griffe, ou d’ongle, ou d’outil raclant la pierre tendre.
Luc tendit l’oreille. Le silence retomba. Il avança de quelques échelons, tourna la tête vers la maçonnerie. Rien. Il se dit que c’était peut-être une chauve-souris, un pigeon piégé, une canalisation qui se contractait avec le froid du soir. Il haussa les épaules, se força à sourire. Puis le bruit reprit, plus proche, plus insistant, comme si quelque chose remontait le long du mur, du sous-sol vers les combles, à la verticale de la gargouille disparue.
Luc éteignit sa lampe, machinalement. Dans le noir presque total, avec pour seule lumière la lueur orange des réverbères de la rue Montorgueil filtrant à travers les vitraux, il resta immobile, le cœur battant. Le grattement s’arrêta au niveau de sa tête. Il aurait juré qu’il y avait, de l’autre côté de la paroi, une présence qui l’écoutait, qui le sentait.
Il ralluma la lampe et descendit aussi vite qu’il le put, ses semelles claquantes sur les échelons métalliques. Il sortit de l’échafaudage par la porte latérale, verrouilla la chaîne de sécurité, contourna l’église par l’extérieur en longeant les grilles. Le marché des Halles était presque désert, une voiture de police passait au loin. Il rattrapa son vélo, attaché à un arbre, et jeta un dernier regard vers le toit de Saint-Eustache.
Sur la silhouette sombre du troisième contrefort, au-dessus de la corniche qu’il connaissait par cœur, une forme se dessinait dans la pénombre. Un dos rond, accroupi. La gargouille était de retour. Elle avait la même posture que la veille, le menton posé sur les pattes — sauf qu’elle avait tourné la tête, et qu’elle regardait, silencieusement, vers la rue où Luc déverrouillait son vélo.
Il resta pétrifié, la clé au milieu de la serrure. La forme ne bougeait pas. Elle n’était pas une illusion de l’ombre, car la faible lueur du lampadaire soulignait les reliefs du museau, la bosse des sourcils, la courbe des crocs.
Luc inspira profondément. Il aurait pu monter vérifier. Il aurait pu prendre une photo. Mais quelque chose lui disait, avec une intuition d’artisan, que cette pierre-là n’obéissait à aucune loi connue de lui. Et qu’il valait mieux, ce soir, ne pas insister.
Il enfourcha son vélo, sans regarder en arrière, et pédala en direction du canal Saint-Martin, son atelier, sa vie simple de tailleur de pierre. Mais la question lui brûlait le fond de la gorge, comme un éclat de silice sous la dent : pourquoi revenait-elle toujours à la nuit tombée ?