Les Vignes de la Vengeance
Lire le chapitre 20: Ambushed
Le bruit des pas se rapprochait, net et précis sur le marbre du hall. Camille serra la lettre contre sa poitrine, puis la glissa dans la poche intérieure de sa veste. Étienne rangea le contrat dans sa mallette d'un geste sec, comme si ces documents pouvaient brûler.
Une silhouette apparut dans l'embrasure : un homme en costume sombre, badge de la banque accroché à la poche poitrine. Il tenait une liasse de dossiers, le visage fermé mais pas hostile.
— Mesdames, messieurs, le coffre se referme dans cinq minutes. Vous devrez remettre les documents et quitter les lieux.
Camille échangea un regard avec Étienne. Une minute de plus, et ils seraient restés piégés ici. La banque respectait ses horaires, même pour les héritiers de deux grandes maisons.
Ils suivirent l'employé dans le couloir. Les murs lambrissés absorbaient leurs pas, la lumière jaune des appliques faisait luire les poignées de cuivre. Camille sentait le poids de la lettre d'Antoine contre son cœur, chaque mot brûlant comme une braise dans sa mémoire. *Ton père n'était pas celui que tu croyais. La femme qui a choisi Paul t'a choisie, toi aussi, entre les deux lignées.*
La porte principale s'ouvrit sur la rue. Le crépuscule tombait, orange et gris sur les façades de pierre, et la place était presque vide. Une camionnette stationnait un peu plus loin, moteur au ralenti.
Étienne posa une main sur son avant-bras.
— Camille. Regarde.
Il ne disait pas quoi. Il n'avait pas besoin de le dire. L'homme qui descendait de la camionnette marchait droit vers eux, la casquette baissée, le visage couvert d'une écharpe sombre. Une arme traversait la lumière du réverbère — non, pas une arme. Un cutter. La lame étincela, courte et féroce.
— Le contrat, dit une voix rauque, déformée par le tissu. Et tout ce que vous avez pris.
Camille recula d'un pas, mais la paroi de la banque était là. Étienne fit un pas en avant, protecteur, la mallette serrée contre lui.
— Vous faites erreur. Ceci appartient à nos familles.
L'homme bondit. Étienne pivota, mais la lame trouva son chemin — non, pas vers lui. Vers Camille.
Elle n'eut pas le temps de penser. Elle leva le bras pour parer le coup, sentit le grésillement froid de la lame sur son avant-bras, la brûlure qui suivit quand l'étoffe de sa manche céda. Le sang, chaud, coula le long de sa peau jusqu'à ses doigts.
— Camille ! cria Étienne.
Il relâcha la mallette un instant. Le clandestin l'attrapa, mais Camille tint bon sur le rabat. Une lutte brève, saccadée, leurs souffles courts mêlés. Le rabat céda. Le contrat glissa sur le pavé, suivi d'une enveloppe jaunie — une partie du testament d'Antoine, la copie que l'employé leur avait remise avant qu'ils sortent.
Camille s'élança pour récupérer les papiers, mais l'homme la repoussa d'un coup d'épaule. Elle tomba, la paume contre la pierre, et quand elle releva la tête, il courait vers la camionnette, les deux feuillets serrés dans le poing.
— La lettre ! Est-ce qu'il a la lettre d'Antoine ?
Elle tâta sa poche. La lettre originale, épaisse sous le tissu, était intacte. L'enveloppe qu'il avait prise était la copie notariale — les trois dernières pages du testament, la partie qui listait les conditions de l'accès au terroir triangulaire.
— Il a la moitié des instructions, souffla-t-elle. L'emplacement exact.
Le moteur de la camionnette rugit. Les pneus crissèrent sur les pavés et le véhicule disparut dans la rue qui descendait vers la Garonne.
Étienne s'agenouilla près d'elle, le front plissé.
— Vous saignez. Il faut voir un médecin.
— Ça peut attendre.
Mais sa voix trembla quand elle se releva. Ce n'était pas la douleur du bras. C'était d'être enfin vue, nue, sous les yeux de quelqu'un qui savait tout et qui voulait les empêcher de survivre.
— Quelqu'un savait, dit-elle. L'employé nous a trouvés avec un timing trop précis. Et l'homme était là, comme s'il attendait que nous sortions.
Étienne la regarda. Il n'avait pas besoin de répondre. La conclusion était simple et terrifiante : quelqu'un dans leur entourage — quelqu'un qui connaissait les coffres de la famille, les horaires de la banque, la date du solstice — avait envoyé ce voleur.
Ils marchèrent en silence jusqu'à la voiture d'Étienne. À l'intérieur, il sortit une trousse de secours du coffre et nettoya sa plaie avec des gestes précis, presque tendres. Camille regardait son sang à lui dans les teintes plus claires de la nuit, un mélange qui n'avait pas encore de nom.
— Nous devons prévenir nos pères, dit-elle enfin.
Il hocha la tête.
— Tous les deux. Ce soir. Ensemble.
Une heure plus tard, la voiture remontait l'allée de chênes qui menait au château Delacroix. Les phares balayaient les vignes assombries, fantômes verts sous la lune. Deux voitures déjà stationnées devant le perron: celle de Paul Laroche, et une autre, plus discrète, qu'elle ne connaissait pas.
— Ma mère est là, dit Étienne, la voix serrée.
Henri les attendait sous le porche, son visage vieilli de dix ans depuis la dernière fois qu'elle l'avait vu. Derrière lui, dans le salon aux boiseries de chêne, Camille aperçut Isabelle Laroche, Paul, et un visage qu'elle ne connaissait pas encore — un homme mince, aux tempes grises, qui les dévisageait avec une intensité presque douloureuse.
— Il est temps, dit Henri. Vous allez tout entendre maintenant.
Camille avança, la lettre d'Antoine pesant toujours contre son cœur. Elle croisa le regard de l'inconnu et sentit un frisson lui remonter le dos. Ses yeux, gris comme un ciel d'orage, étaient les siens ? Ou ceux d'un autre ?
La vérité se déroulait, fil par fil, devant elle. Mais quelque chose dans la pièce voulait encore la déchirer.
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