Les Vignes de la Vengeance
Lire le chapitre 26: The Debt Repaid
Les flammes avaient léché les pierres de la cave pendant trois heures. L'odeur de fumée imprégnait encore les vignes, un fantôme âcre qui flottait au-dessus des rangs de cabernet. Camille Delacroix marchait entre les barriques calcinées, son carnet de notes serré contre la poitrine comme un bouclier.
— On peut sauver soixante pour cent du millésime 2023, dit-elle à voix haute, plus pour elle-même que pour Étienne qui la suivait à quelques pas.
Il ne répondit pas. Depuis la confrontation de la veille dans le bureau d'Henri, un silence tendu s'était installé entre eux. Camille s'arrêta devant une poutre noircie, effleura du doigt la marque laissée par l'incendie.
— Ton père, dit-elle enfin, se retournant vers lui.
Étienne croisa ses bras. Son visage portait encore une fine coupure, souvenir du verre brisé quand Jacques avait déclenché l'incendie.
— Quoi, mon père ?
— L'investisseur. Celui qui a voulu racheter Bellevue l'année dernière. Consortium Laroche-Prieur, disait le document. J'ai toujours trouvé ce nom étrange.
Étienne haussa les épaules. — Laroche est un nom commun à Bordeaux.
— Pas comme celui-là. Pas avec cette orthographe. J'ai appelé le registre du commerce ce matin. Le consortium n'existe plus depuis janvier. Dissous par décision de son unique actionnaire.
Elle sortit de sa poche une feuille pliée. Le papier était fatigué, marqué de tampons administratifs. Étienne prit le document, le parcourut, son front se plissant.
— Paul Laroche, état civil. Domicile : Château Laroche, Margaux.
— Ton père.
Étienne laissa retomber la feuille. Il ne paraissait pas surpris, ce qui irrita Camille plus que tout.
— Tu savais.
— Je savais qu'il avait approché des acheteurs potentiels, oui. Mais pas que c'était lui.
— Il a essayé d'acheter Bellevue à mon père alors qu'il signait un accord de coopération avec nous ? Cela n'a aucun sens.
Étienne passa une main dans ses cheveux, l'air fatigué. — Camille, ce n'est pas ce que tu crois.
— Qu'est-ce que je dois croire, alors ?
Il soupira, s'accroupit près d'une barrique effondrée, fit rouler entre ses doigts un éclat de chêne carbonisé.
— Mon père a des dettes envers le tien. Depuis 1986. Après le scandale du prix du vin que Jacques a révélé, Henri a couvert Paul auprès des banques. Il a hypothéqué une partie de Bellevue pour éponger une ligne de crédit que mon père ne pouvait pas honorer.
Camille sentit un frisson lui parcourir la nuque. — Pourquoi personne ne m'en a parlé ?
— Parce que c'est une dette honteuse. Une dette de honte. Paul a toujours voulu la rembourser, mais Henri n'a jamais accepté. Alors, quand la sécheresse a frappé l'an dernier et que Bellevue a eu besoin de liquidités, Paul a pensé qu'il pourrait régler ses comptes autrement.
— En rachetant Bellevue sous un faux nom ? C'est une réparation bizarre.
— Il voulait racheter pour vous rendre. Le consortium aurait fusionné les deux domaines, puis il aurait transféré les parts de Bellevue à ton père, gratuitement. C'était sa façon de solder la dette sans humilier Henri publiquement.
— Et toi, quand l'as-tu appris ?
Étienne se releva, son regard plongeant dans le sien avec une intensité qui fit battre le cœur de Camille plus vite qu'elle l'aurait voulu.
— Hier soir. Après l'assemblée. Il me l'a dit parce qu'il savait que tu finirais par découvrir la trace et qu'il préférait que je te l'explique moi-même.
— Tu aurais dû me le dire avant, pas après.
— J'ai pensé que cela compliquerait les choses. Nous étions enfin unis, toi et moi. Nos pères venaient de se serrer la main. Je ne voulais pas tout faire basculer pour une vieille histoire d'argent.
Camille détourna le regard. La colère montait en elle, une chose familière et acide. Son père avait porté cette dette comme un drapeau silencieux pendant trente ans. Il avait protégé Paul, avait protégé leur histoire commune, avait sacrifié une partie de son propre héritage pour un homme qui avait trahi cette amitié. Et maintenant, ce même homme essayait de régler la balance sans même demander son avis à elle.
— Une dette, murmura-t-elle. Mon père a hypothéqué Bellevue pour Laroche, et personne ne m'en a jamais parlé.
— Camille…
— Ne me touche pas. Pas maintenant.
Elle fit trois pas, s'arrêta. La cave sentait le bois brûlé et le vin cuit, une odeur de perte qui lui serrait la gorge.
— Ton père et le mien ont passé leur vie à se protéger des vérités qui pouvaient les briser. Et nous, nous sommes censés construire quelque chose de nouveau sur ces mensonges ?
— Ce n'est pas un mensonge. C'est une tentative de réparation.
— Une réparation qui ne m'a pas inclue. Qui n'inclut ni moi ni mon droit à décider de l'avenir de Bellevue. Ton père voulait racheter le domaine que je gère, sous ma direction, sans me le dire.
Étienne fit un pas vers elle. Elle recula.
— Je comprends ta colère, dit-il.
— Non, tu ne la comprends pas. Tu ne peux pas comprendre. Ta famille a passé plusieurs générations à prendre ce que la mienne construisait, et quand enfin vous étiez prêts à rendre quelque chose, vous l'avez encore fait en douce, sans transparence.
Le silence entre eux était plus lourd que la fumée. Camille sentit sa main trembler et la serra autour de son carnet.
— Laisse-moi seule, dit-elle. J'ai besoin de réfléchir.
Il hésita, comme s'il voulait dire autre chose, puis se retourna et sortit de la cave. Ses pas firent crisser le gravier sur le seuil, puis plus rien.
Camille s'appuya contre une barrique éventrée, ferma les yeux. La chaleur humide de la cave, l'odeur du vin et de la cendre. Elle pensait à l'investisseur qui avait envoyé des émissaires chez elle, au rapport que son père lui avait montré avec mépris. « Des gens sans honneur », avait-il dit. Des gens sans honneur qui cherchaient à soudoyer l'héritage Delacroix. Et pendant ce temps, Paul Laroche, assis dans son bureau lambrissé à Margaux, croyait bien faire en manœuvrant dans l'ombre.
Elle ouvrit les yeux. Quelque chose était coincé sous la barrique, un objet sombre qui refléta la lumière de la torche de secours. Elle se pencha, tira. Une bouteille poussiéreuse, l'étiquette à moitié roussie mais reconnaissable. Mil neuf cent soixante et un. Château Bellevue.
La bouteille que Jacques avait volée. La bouteille qu'il avait dite avoir rendue.
Camille sortit de la cave, la bouteille serrée contre elle. Elle traversa la cour, longea les chais, et trouva Jacques dans le petit atelier de tonneaux, en train de trier des douelles de chêne abîmées. Il avait un bandage autour de la main gauche, souvenir de la lutte dans la cave.
— Tu m'as menti, dit-elle.
Il se retourna lentement. — Sur quoi ?
— La bouteille. Tu as dit que tu l'avais rendue.
Jacques regarda la bouteille, puis le visage de Camille. Il semblait hésiter, calculer quelque chose.
— Je l'ai gardée, dit-il enfin. Pendant quelques semaines. J'espérais qu'elle me donnerait des réponses.
— Et elle ne l'a pas fait ?
— Elle ne contenait que du vin.
— Alors pourquoi l'avoir cachée ici ?
Jacques posa la douelle qu'il tenait. — Quand j'ai provoqué l'incendie, je l'avais encore dans ma veste. Dans la confusion, j'ai dû la laisser tomber. Elle a roulé dans la cave.
Camille tourna la bouteille entre ses mains. Le cachet de cire était intact. Le « 61 » gravé dans le verre, rouge sang sur poussière.
— Tu ne l'as jamais ouverte ? demanda-t-elle.
Jacques secoua la tête. — Elle appartenait à ta famille. J'avais la lettre de ma mère et le contrat que celles de ton grand-père et du sien avaient signé. Mais cette bouteille, c'était votre histoire, pas la leur.
Camille resta un moment silencieuse, puis elle fit ce qu'elle avait évité de faire pendant des années. Elle brisa le sceau de cire, fit sauter le bouchon.
Jacques la regarda avec une surprise mêlée d'inquiétude. — Qu'est-ce que tu fais ?
— Je suis fatiguée des mystères, répondit-elle. Des secrets qui se transmettent de père en fils sans jamais s'ouvrir.
Il n'y avait pas de billet à l'intérieur. Pas de lettre de Céline. Juste une fine couche de cuir à l'intérieur du goulot, comme un morceau de peau retournée.
À la lumière du jour, Camille la retira du bout des doigts. C'était un petit rouleau de parchemin, cicatrisé par le temps, et dessus, une trace d'écriture fine à l'encre délavée par les décennies.
Une écriture féminine. Deux phrases seulement, mais elles firent tout basculer.
*« S'ils savaient qu'ils sont frères, ils ne se seraient jamais haïs. »*
Camille relut la phrase une seconde fois, puis leva les yeux vers Jacques, dont le visage avait pâli.
Là-bas, dans la lumière de l'après-midi, Étienne venait de revenir dans la cour, son ombre s'allongeant sur les pierres noircies. Le parchemin trembla dans sa main. Les frères. Son père et Paul Laroche. Les deux familles qu'on avait dressées l'une contre l'autre depuis trois générations, unies par un sang qu'elles ne connaissaient pas.
Elle regarda Étienne. Et pour la première fois, elle ne vit plus l'ennemi. Elle vit peut-être un homme qui aurait pu être de sa famille.
— Il faut que tu voies ça, murmura-t-elle.
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