Les Vignes de la Vengeance
Lire le chapitre 28: The Bedside Letter
Le téléphone avait sonné à quatre heures du matin, une sonnerie stridente qui avait déchiré le silence de la maison. Camille avait décroché, encore engourdie de sommeil, et la voix paniquée de la gouvernante de son père avait tout effacé d'un coup.
« Mademoiselle Camille, Monsieur Henri… il s'est effondré dans la bibliothèque. L'ambulance est en route. »
Elle n'avait pas pris le temps de se changer. Un imperméable jeté sur sa chemise de nuit, les clés de la voiture attrapées au vol. La route vers l'hôpital de Bordeaux avait défilé comme un mauvais rêve, les vignes fantomatiques dans l'aube grise, et maintenant elle était là, assise sur une chaise en plastique dur dans un couloir qui sentait l'éther et l'angoisse.
Les heures s'étaient étirées. Étienne était arrivé, alerté par un appel bref de Camille. Il n'avait rien dit, s'était contenté de s'asseoir à côté d'elle, leur épaule se touchant presque. Elle n'avait pas eu la force de penser à leur dernière dispute, à la trahison de Paul, à tout ce qui les séparait. Seule comptait la porte blanche derrière laquelle son père se battait pour sa vie.
Enfin, le médecin était sorti. « Infarctus. Il est stable, mais il faut le surveiller de près. Le choc a été violent. »
Quand ils l'avaient laissée entrer, Henri Delacroix était méconnaissable. Son père, l'homme qui semblait taillé dans le granit de leurs terres, était pâle comme un drap, branché à des machines qui bipsaient en rythme. Ses yeux se sont ouverts quand elle a pris sa main, et il a esquissé un sourire faible.
« Camille. »
« Papa. Tu m'as fait peur. »
« Pardonne-moi. » Sa voix n'était qu'un souffle. « J'ai besoin que tu me promettes quelque chose. »
Elle s'est penchée plus près. « Tout ce que tu veux. »
Il a fouillé sous son oreiller d'une main tremblante et en a sorti une enveloppe froissée, jaunie par le temps. « Si je ne m'en sors pas… tu ouvres ça. Seulement si je ne m'en sors pas. »
Camille a pris l'enveloppe. L'écriture était celle de son père, mais plus jeune, plus nerveuse. « Qu'est-ce que c'est ? »
« Une vérité que j'aurais dû te dire depuis longtemps. Mais pas maintenant. Pas encore. Promets-moi. »
Elle a promis. Elle a glissé l'enveloppe dans la poche de son imperméable et s'est assise près de lui jusqu'à ce qu'il sombre dans un sommeil agité.
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Trois jours plus tard, Henri était hors de danger. Les médecins parlaient de rééducation, de régime alimentaire, de vie plus calme. Camille aurait dû se sentir soulagée. Elle l'était. Mais l'enveloppe était restée dans la poche de son imperméable, une présence obsédante.
Elle savait qu'elle n'aurait pas dû. Il avait dit « si je ne m'en sors pas ». Il s'en était sorti. Le contrat était clair.
Mais la curiosité la dévorait. Et quelque chose d'autre, plus sombre : la peur. La lettre de Céline parlait d'un espion. Le billet dans la bouteille de 1961 laissait entendre que Paul et Henri étaient peut-être frères. Chaque révélation de ces dernières semaines avait fissuré un peu plus l'édifice de mensonges sur lequel reposait Château Bellevue. Et voilà que son père, à l'article de la mort, avait sorti une autre confession de son passé.
Le soir du troisième jour, seule dans le bureau de son père à Bellevue, elle a sorti l'enveloppe. Elle l'a tournée entre ses doigts, pesant le poids de la promesse brisée.
Elle l'a ouverte.
La lettre datait de 1983, quelques mois après la terrible gelée qui avait failli ruiner les deux domaines. Une écriture serrée, des ratures, des phrases recommencées trois fois.
*« Camille, si tu lis ceci, c'est que je n'ai plus la force de te mentir en face. Ou que je suis parti avec mon secret. Ce que tu vas lire va te faire honte de ton père. Et tu auras raison. »
Camille a serré les mâchoires et continué.
*« Tout le monde a cru que la gelée de 1982 était une catastrophe naturelle. Ce n'était pas que ça. C'était moi. Je l'avais provoquée. Enfin, je l'avais aggravée, volontairement. »
Elle a relu la phrase trois fois, le sol se dérobant sous elle.
*« Le Laroche avait installé ses systèmes de protection anti-gel depuis des années plus tôt que nous. Paul était toujours en avance sur moi, toujours meilleur. Cette nuit-là, quand les températures ont chuté, j'ai vu leurs équipes allumer les tours. J'ai envoyé deux hommes couper l'alimentation de leurs générateurs. Le temps qu'ils s'en aperçoivent et trouvent une solution, la moitié de leurs vignes était perdue. »*
Un goût de bile est monté à la gorge de Camille. Son père avait saboté le système d'un confrère. Un acte crapuleux, digne de la guerre commerciale la plus sordide.
*« Mais le destin s'est moqué de moi. En coupant leur courant, un de mes hommes a mal manipulé un câble et a provoqué un court-circuit dans notre propre installation. Nos tours sont tombées en panne quelques minutes après. Pas assez pour nous ruiner, mais assez pour que nous perdions vingt pour cent de notre récolte. J'ai détruit une partie de ses vignes et blessé les miennes par la même occasion. La gelée avait déjà fait des dégâts, mais nous aurions pu les limiter tous les deux si j'avais agi en homme honorable. Au lieu de ça, j'ai donné une leçon à Paul et je me suis puni moi-même. »
Les mains de Camille tremblaient.
*« Paul a enquêté, j'ai toujours su. Il avait ses soupçons. Mais quand il a découvert le cerveau derrière la panne – un ancien employé jaloux de Laroche qui avait accepté mon argent – il a refusé de faire un scandale. Au lieu de cela, il a exigé : que je finance secrètement la replantation de ses parcelles avec des cépages rares, sans le dire à personne, et que je signe un engagement de non-concurrence tacite pendant dix ans. J'ai accepté. C'est pour ça qu'il avait une dette envers moi, Camille, et que je l'ai utilisée des années plus tard pour manœuvrer. Ce n'était pas l'argent qu'il me devait. C'était ma honte. Et lui a gardé mon secret pour protéger son propre prestige – il ne voulait pas qu'on sache qu'il avait été assez naïf pour se faire saboter. Mais sa rancune s'est transformée en amertume, et c'est cette amertume qui a nourri notre guerre. »*
Camille a laissé tomber la lettre sur le bureau. Tout s'éclairait d'une lumière crue. La haine de Paul n'était pas née du hasard. La méfiance d'Étienne, son désir de voir Bellevue s'effondrer par tous les moyens – cela ne venait pas d'un vide. Cela venait d'une blessure réelle, profonde, que son père avait infligée.
Et quand Paul avait tenté d'acheter Bellevue en secret, ce n'était pas simplement une vengeance économique. C'était la conclusion de quarante ans de rage contenue.
Elle a pensé à Étienne. À la façon dont il l'avait regardée quand elle avait découvert la vérité sur son père. À la douleur dans ses yeux quand elle l'avait accusé. Il avait grandi en croyant que les Delacroix étaient des monstres. Et il avait raison, du moins partiellement.
Elle a froissé la lettre dans son poing, puis s'est forcée à la lisser. Son père allait vivre. Il allait se remettre. Il ne saurait jamais qu'elle avait trahi sa confiance sans que cela soit nécessaire.
Mais Camille savait. Et cette connaissance pesait plus lourd que toutes les promesses du monde.
Elle ne pouvait plus regarder Étienne en face sans lui dire la vérité. Et dire la vérité à Étienne, c'était déshonorer son père aux yeux de l'homme qu'elle commençait à aimer.
Elle a attrapé son téléphone, a fait défiler les contacts jusqu'au nom d'Étienne Laroche. Son pouce a hésité au-dessus de l'icône d'appel.
Par la fenêtre, la lune se levait sur les vignes. Le triangle disputé brillait d'un éclat pâle, les jeunes plants de chenin encore fragiles dans la terre. Jacques avait dit un jour que la vérité était comme un vin : qu'on la garde trop longtemps en cave, elle tourne. Qu'on la serve trop tôt, elle n'est pas prête.
Camille avait l'impression que la bouteille allait exploser entre ses mains. Et quelque part dans la maison, un bruit presque imperceptible – un pas étouffé, une porte qui se referme doucement – lui fit lever la tête.
L'homme aux tempes grises. Il était là. Il avait vu la lettre.
Elle a bondi vers la fenêtre. La silhouette s'était déjà fondue dans l'ombre des cyprès. Mais elle avait vu la lueur d'un objectif, un reflet de verre.
Il avait pris une photo. Et cette photo, entre de mauvaises mains, valait plus cher que toutes les bouteilles des deux domaines réunis.
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