Les Vignes de la Vengeance
Lire le chapitre 6: The Hidden Ledger
L'odeur du vieux papier et de la cire flottait dans l'air confiné du bureau de son père. Camille avait attendu qu'Henri s'assoupisse dans son fauteuil du salon, un verre de vin à moitié vide posé près de sa main. Elle se sentait presque coupable de fouiller ainsi, mais les chiffres de ce fameux investissement de 2008 la hantaient depuis qu'elle avait découvert la dette.
Le bureau sentait le tabac froid et la poussière. Elle ouvrit le tiroir du bas du secrétaire en acajou, celui qu'elle n'avait jamais vu ouvert de son vivant. Son père était méthodique, presque obsessionnel. Elle le savait. C'est pourquoi elle cherchait dans les endroits les moins accessibles.
Sous une pile de factures de fournisseurs datant des années 1990, elle trouva un registre relié en cuir noir. La couverture ne portait aucune inscription. Elle l'ouvrit et feuilleta. Des écritures serrées, minutieuses, datées. Entrées et sorties. Tout semblait normal jusqu'à la date du 14 septembre 1985.
Quatorze mille francs transférés à un compte privé, numéroté. La banque n'était pas identifiée, juste une suite de chiffres sur la ligne « bénéficiaire ». Camille fronça les sourcils. La même date que le fameux incendie chez les Laroche. Étienne avait mentionné cet incendie lors de leur conversation dans la cave. Sa mère avait parlé d'un « accident », plus tôt. Coïncidence ? Elle ne croyait pas aux coïncidences.
Elle nota le numéro de compte sur un papier qu'elle glissa dans sa poche, puis rangea le registre exactement là où elle l'avait trouvé. Les doigts tremblants, elle referma le tiroir et s'accroupit un instant pour respirer.
« Qu'est-ce que tu caches, papa ? »
La voix d'Henri, étonnamment claire, la fit sursauter. « Camille ? Tu es là ? »
Elle se leva trop vite, la tête légère, et se força à sourire en passant la porte. Son père était éveillé, les yeux plus vifs que ces derniers jours. Il la regarda entrer dans le salon, un pli de curiosité entre ses sourcils.
« Je cherchais les factures du pressoir, père. Le technicien a besoin de voir l'historique des maintenances. »
Henri acquiesça, mais quelque chose dans son regard la scrutait plus attentivement que d'habitude. Pendant une seconde, elle crut qu'il allait lui poser une question sur ce qu'elle cherchait vraiment. Il se contenta de dire : « Laisse-moi regarder dans le tiroir du haut. Je sais où elles sont.
— C'est fait, j'ai trouvé. »
Il la regarda encore, puis détourna les yeux vers la fenêtre où la lumière déclinante dorait les rangées de vignes. « L'automne arrive plus vite que je ne le pensais. » Sa voix semblait porter une signification qu'elle n'arrivait pas à déchiffrer.
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Le message d'Étienne arriva alors qu'elle était dans la cour, supervisant le chargement des caisses malmenées par la grêle. Un seul texto : « Puits en panne. Tu peux venir ? »
Camille se figea. C'était la première fois qu'il la sollicitait depuis le début de leur pacte. Elle savait que ce n'était pas facile pour lui de demander. Elle lui avait lancé le même défi, il répondait présent. Elle répondit : « J'arrive dans vingt minutes. »
La véranda des Laroche était encombrée de matériel de pulvérisation et de caisses en plastique bleu. Étienne l'accueillit avec un visage fermé, mais où l'anxiété perçait sous le contrôle. Il l'emmena directement à la pompe.
« Le rotor est fissuré. J'ai trouvé des microfissures ce matin. Si je ne remplace pas la pièce avant la semaine prochaine, les raisins de la parcelle sud vont se déshydrater. Le manque d'eau est critique là-bas. »
Camille examina l'équipement métallique. Elle connaissait ce type de pompe ; elle avait le même modèle depuis trois ans. « J'ai le contact d'un technicien à Libourne. Un vrai, pas un amateur. Il est venu régler un souci chez nous la semaine dernière.
— Un contact ? Avec une disponibilité immédiate ?
— Il doit passer demain pour la vérification hebdomadaire. Je peux lui demander de venir ici après.
Le soulagement d'Étienne fut si bref qu'il la surprit lui-même. Ses épaules semblèrent se détendre d'un cran avant de se redresser à nouveau. « Tu n'es pas obligé de le faire.
— Le pacte, c'est le pacte. Monsieur Robillard sait garder un secret. Il ne dira rien.
Elle marqua une pause. « Par contre, il faut que je te demande quelque chose. »
Étienne haussa un sourcil. « Bien sûr.
— Ton père, tes parents… l'incendie de 1985. Qu'est-ce que tu sais exactement ?
L'expression d'Étienne se ferma. « Pourquoi cette question ?
— J'ai trouvé quelque chose. Une trace dans les livres de mon père. Un transfert d'argent daté du jour de l'incendie.
Le silence dura assez longtemps pour qu'elle entende le chant d'un oiseau dans les vignes, un appel solitaire alors que le soleil baissait.
« Mon père n'en parle jamais. » Sa voix était plus douce qu'elle ne l'aurait cru. « Ma mère non plus. Quand j'étais petit, j'ai demandé à voir les photos de l'ancien chai. Mon père a dit que tout avait brûlé. En anglais, il y a un mot pour ce genre de silence. "Omission" ? Non… "Elision" — on saute ce qu'on ne veut pas dire. »
Camille sentit un frisson parcourir sa nuque. « L'argent a été versé sur un compte privé. Quatorze mille francs, ce qui était une somme énorme à l'époque. C'est dans un registre écrit par mon père. De son écriture. »
Étienne la regarda longuement, comme s'il cherchait quelque chose sur son visage. « Tu penses que ton père était impliqué dans l'incendie.
— Je ne pense rien. Je constate des faits. Et le fait est que je commence à remettre en question ce que je sais de ma propre famille.
Il frotta sa mâchoire avec une lassitude que Camille reconnut comme la sienne. « Un technicien pour ma pompe. En échange, je cherche dans les archives de mon père ce qu'il peut bien y avoir sur ce compte.
— Un compte numéroté. Pas de nom de banque. Je te donnerai les chiffres. »
Étienne acquiesça d'un signe de tête. « Le pacte s'approfondit.
— J'ai bien peur que oui.
Elle récita les chiffres de mémoire, s'assurant qu'il les note dans son téléphone. Puis elle tourna les talons pour partir, mais sa curiosité la retint. « Tes parents ont-ils encore la maison où tu as grandi ?
— Oui. Elle est vide. On a construit le chai plus loin. Les fondations sont toujours là, sous les mauvaises herbes. Pourquoi ?
— Je me demande ce qui reste comme souvenirs dans les murs d'une maison où une famille a vécu pendant des décennies. »
Étienne ne répondit pas, mais quelque chose passa dans son regard. Une reconnaissance. Le poids des secrets partagés, même lorsque les deux familles en étaient les gardiennes.
Camille marchait vers sa voiture lorsque son téléphone vibra. Un message de la secrétaire de la cave Delacroix : « Une lettre recommandée est arrivée à ton nom. Expéditeur : Le Cercle des Collectionneurs de Bordeaux. Ils veulent organiser une visite pour examiner ta réserve. »
La réserve. La bouteille de 1961 qu'elle avait cachée, celle qui ne semblait pas avoir de registre. Son cœur battait plus vite. Si les collectionneurs savaient pour cette bouteille, d'autres le savaient aussi.
Elle regarda en arrière vers la maison des Laroche. L'image de son père, assis seul dans le salon avec ses yeux trop vifs, la suivit dans la voiture. Le tiroir du secrétaire, le registre, la date du 14 septembre 1985. Et maintenant, cette lettre.
Elle ne savait pas encore ce que son père cachait. Mais pour la première fois, elle se demandait si elle voulait vraiment le découvrir.