L'Héritage d'Eau Salée
Lire le chapitre 19: The Ledger's Secret
La clé pesait dans la poche d’Imogen comme un reproche de fer. Elle et Toby traversèrent la place du village sans un mot, le vent marin fouettant leurs visages. Le bureau d’Elias Penrose se nichait au-dessus de la pharmacie, une enseigne discrète en laiton terni : *Penrose & Fils – Propriétés et Investissements*.
Toby poussa la porte. Une clochette grêle annonça leur venue.
Elias était assis derrière un bureau d’acajou massif, le téléphone à l’oreille. Il leva les yeux, les toisa, puis raccrocha sans préambule.
— Miss Renfrew. Toby. Quelle surprise charmante.
Sa voix était miel et vinaigre. Il ne se leva pas.
Imogen sortit la clé de sa poche et la posa sur le bureau. Le métal sonna contre le bois avec une finalité qu’elle espérait.
Elias ne bougea pas. Il la regarda, puis la clé, puis Toby. Un sourire ourla ses lèvres.
— Eh bien. Vous avez trouvé le joujou de ma mère.
Imogen sentit Toby se raidir à côté d’elle.
— Vous saviez, dit-elle. Vous saviez pour le droit de préemption.
— Bien sûr que je savais. Je savais avant que vous posiez un pied dans cette ville, avant même que le notaire vous écrive. Ruth Carrick m’avait montré ce document il y a quinze ans. Nous avons passé un accord, sa petite-fille et moi.
Il se pencha en arrière, les mains croisées sur son ventre.
— J’ai attendu. Patiemment. J’ai racheté les dettes de l’auberge, j’ai convaincu les banques de maintenir l’hypothèque. J’ai laissé la bâtisse se dégrader, parce que je savais que le jour viendrait où je pourrais l’acheter pour une poignée de noix. Ce que je n’avais pas anticipé, c’est que la vieille dame la lèguerait à une architecte de Londres.
Son regard se fit plus dur.
— Vous étiez censée vouloir la vendre. Votre mère l’aurait fait, elle. La pauvre femme n’avait que faire de ce tas de pierres. Mais vous, vous avez creusé. Vous êtes allée à la bibliothèque. Vous avez déniché mon grand-père.
Imogen s’avança d’un pas.
— Ernest Penrose. L’employé de banque qui a saisi le domaine Carrick en 1968. Votre grand-père.
Le sourire d’Elias vacilla.
— Mon arrière-grand-père. Un homme respectable qui accomplissait son travail. Les Carrick avaient des dettes. La banque a récupéré ce qui lui était dû.
— Tout le domaine ? demanda Toby, la voix serrée. Pas seulement Gull’s Rest ? Vous avez pris leur maison, leurs terres, tout ce qu’ils avaient. Vous avez détruit une famille.
— Les Penrose n’ont rien détruit. Les Carrick se sont détruits eux-mêmes. Votre grand-mère a épousé un pêcheur alcoolique, votre père s’est noyé en pleine tempête en laissant deux enfants. Les dettes se sont accumulées. Les mauvaises décisions aussi.
Imogen serra les poings.
— Et la rancune ? murmura-t-elle. Ma grand-mère m’a dit qu’elle avait rompu avec votre famille dans les années quatre-vingt. Vous aviez une histoire, tous les deux ?
Elias éclata d’un rire bref, sans joie.
— Une histoire ? Cette femme a rejeté mon oncle. Elle a préféré l’étranger, votre grand-père. Mais elle l’a regretté. Oh, oui. Quand il est mort, quand les factures sont arrivées, elle a frappé à notre porte. Ma grand-mère l’a renvoyée. Et c’est là qu’elle a passé ce pacte avec Ruth Carrick. Pour se protéger de nous. Pour que nous ne puissions jamais toucher à Gull’s Rest sans elle.
Il se leva lentement, contourna le bureau, s’arrêta face à Imogen.
— Vous croyez que votre grand-mère était une victime ? Elle a orchestré cette mascarade. Elle a choisi de s’allier avec la famille qui avait perdu un fils, pas avec celle qui avait gagné une épouse. Elle a fait de votre famille un rempart contre la mienne.
Imogen soutint son regard, refusant de reculer.
— Ma grand-mère m’a élevée toute seule. Mon père l’a abandonnée, et elle s’est battue pour que je ne manque de rien. Peut-être qu’elle a eu ses torts. Mais elle n’a jamais volé une maison à personne.
Le silence pesa entre eux. Elias tourna son regard vers la clé.
— Très bien. La clé est là. Le document existe. Vous voulez invoquer le droit de premier refus ? Allez-y.
Il tendit la main vers le tiroir supérieur, en sortit une liasse de documents épaisse, et la jeta sur le bureau.
Imogen s’en saisit. Des rapports d’expertise. Des relevés de sinistre. Des factures impayées. Plus bas, un diagnostic structurel estampillé d’un cabinet d’ingénierie de Plymouth.
— La toiture est à refaire, dit Elias, la voix faussement compatissante. La charpente du grenier a été infestée par des vers. Le mur ouest présente un affaissement de trois centimètres. La plomberie n’a pas été remplacée depuis les années cinquante. Il y a un rapport de la Société de protection des bâtiments anciens qui estime les travaux à minimum cent quatre-vingt mille livres.
Toby jura à voix basse.
Imogen feuilleta les pages, le cœur battant trop vite. Cent quatre-vingt mille. L’hypothèque couvrait l’achat, mais pas la restauration. Le fonds de sa grand-mère suffirait pour la dette, mais certainement pas pour les murs.
Elias sourit largement.
— Vous voyez, Miss Renfrew ? Vous pouvez invoquer votre droit de préemption. L’auberge est à vous. Mais vous ne pourrez pas la vendre dans cet état, et vous n’avez pas les moyens de la réparer. Le conseil municipal la classera sous arrêté de mise en danger l’année prochaine, et vous devrez payer les amendes en attendant. Vous serez ruinée avant la fin de l’été.
Il se pencha pour reprendre la clé. Imogen la saisit avant lui, la remit dans sa poche.
— La clé reste chez nous, dit-elle. Pour l’invocation.
Elias haussa les épaules.
— Gardez-la. Elle ne vous offrira pas ce que vous espérez. Vous croyez que c’est une victoire ? C’est un piège doré. Acceptez mon offre, Imogen. Vendez-moi Gull’s Rest maintenant, et partez d’ici avec un peu de dignité.
Elle répondit sans hésiter :
— Non.
Le sourire ne quitta pas ses lèvres, mais ses yeux s’étrécirent.
— Vous êtes têtue comme votre grand-mère. C’est peut-être pour ça que j’ai toujours détesté votre famille.
Il retourna s’asseoir derrière son bureau, ramassa un dossier, et ajouta sans les regarder :
— Je vous souhaite bien du courage. La marée monte, à Pencarrick. Et le sel ronge tout, à la fin. Vous serez en faillite avant le premier automne.
Imogen ouvrit la bouche, mais Toby lui toucha le bras. Elle se tut. Ils sortirent, la clochette grêle sonnant leur départ.
Sur le palier, alors qu’ils descendaient l’escalier, ils entendirent le rire d’Elias derrière la porte. Un rire bas, rauque, confiant.
Dehors, la lumière du matin était trop vive. Toby s’arrêta sur la dernière marche, le visage pâle.
— Imogen. Elle est dans quel état, cette maison ? Vraiment ?
Elle le regarda. Les rapports pesaient dans sa main, une feuille épaisse, des chiffres comme des pierres.
— Je vais trouver l’argent, dit-elle. Il y a toujours une solution.
Elle n’y croyait pas encore. Mais elle le dirait jusqu’à ce que ce soit vrai.
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