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L'Héritage du Château

Lire le chapitre 2: Dust and Promises

La lumière du matin filtrait par les volets à moitié fermés, dessinant des rais de poussière dorée dans l'air immobile du grand salon. Élodie toussa, chassa un voile de toiles d'araignée devant son visage, et regarda autour d'elle avec un mélange d'accablement et de fascination.

Les moulures du plafond s'écaillaient comme une peau de serpent. Les tentures, mangées par les mites, pendaient lamentablement des tringles en laiton terni. Une cheminée monumentale en pierre de taille occupait le mur nord, son manteau orné de sculptures de grappes de raisin et de feuilles de vigne presque effacées par les années. Le parquet craquait sous chacun de ses pas, et quand elle posa le pied sur une latte particulièrement récalcitrante, un nuage de poussière s'éleva, la faisant éternuer trois fois de suite.

Le notaire lui avait remis les clés le matin même, avec un air de voyeur mal à l'abri. Mademoiselle Marchand, avait-il dit, ce domaine fut la fierté de la famille Vidal. La fierté d'une famille dont elle ignorait jusqu'à l'existence.

Elle avait passé la nuit dans sa voiture, trop exténuée et trop bouleversée par la révélation de cette grand-mère inconnue pour s'aventurer dans les entrailles de la maison après la tombée du jour. Mais au matin, la lumière dorée avait assoupli les angles, rendu la ruine presque belle. Presque vivante.

Un petit bureau en acajou attira son regard dans l'angle du salon. Le plateau était recouvert de poussière, mais deux photographies dans des cadres en argent brisés étaient posées face contre plan. Elle les retourna avec précaution.

La première représentait une femme debout devant les marches du château, les mains croisées sur un tablier fleuri. Elle avait une quarantaine d'années, ses cheveux bruns coiffés en chignon lâche, et elle souriait d'un sourire timide à l'objectif. Au dos, une écriture fine au crayon : Marguerite, 1968.

La seconde photo était plus ancienne, presque délavée. Une femme très jeune, presque une adolescente, assise sur une souche d'arbre, une tresse lui tombant sur l'épaule. Ses yeux fixaient l'objectif avec une intensité troublante. Élodie sentit son souffle se coincer dans sa gorge.

La jeune femme avait son visage.

Le même menton légèrement volontaire. Les mêmes yeux très bleus, un bleu pervenche trop rare pour être banal. La même petite cicatrice à la tempe, là où la peau n'avait jamais tout à fait refermé la même cicatrice qu'Élodie portait depuis une chute de vélo à l'âge de sept ans.

Ses doigts tremblèrent légèrement. Elle serra le cadre, le reposa, le reprit. Il n'y avait pas que la ressemblance qui était étrange. C'était la sensation d'avoir déjà été regardée par ces yeux-là. D'avoir déjà connu cette femme.

Un bruit de gravier devant la maison la fit sursauter. Elle reposa la photographie précipitamment, son cœur battant plus vite qu'il ne l'aurait voulu. Par la fenêtre aux vitres fissurées, elle vit un camion blanc — un vieux Citroën Jumper, ailes peintes en rouille — se garer devant le perron.

Un homme d'une soixantaine d'années en descendit, essuya ses mains sur son pantalon de toile bleue et l'examina à travers la vitre avec un intérêt discret. Il avait un visage buriné, creusé par le soleil et le vent, et une masse de cheveux gris tirés en arrière en queue-de-cheval malicieuse. Un fusain entre les dents, qu'il retira pour la saluer.

— Bonjour madame. Je m'appelle Pierre. Pierre Bellanger. Voisin, en quelque sorte. Le village entier est au courant que le château de la Vidal a enfin de la visite.

Il parlait avec l'accent traînant de la région, un rien gouailleur, les yeux pétillants de curiosité. Élodie ouvrit la porte, soudain consciente de son look de la veille : jean froissé, cheveux en broussaille, trace de poussière sur la joue.

— Élodie Marchand. Je suis la, hmm, la petite-fille de Marguerite. Je viens d'hériter.

Pierre hocha lentement la tête, comme si cette nouvelle confirmait quelque chose qu'il savait déjà depuis longtemps.

— La petite-fille. Je m'en doutais, quand ils ont dit qu'une jeune femme de Paris avait passé la nuit dans sa voiture. Y'a pas beaucoup de gens qui font le déplacement pour rien. Madame Vidal, elle parlait de vous. Tout le temps, vers la fin.

Élodie cligna des yeux. Marguerite Vidal parlait d'elle ? Une grand-mère qui ne l'avait jamais contactée, jamais montrée, jamais écrite — et pourtant elle parlait d'elle ?

— Je ne savais pas qu'elle existait, avoua-t-elle. Ma mère n'en a jamais parlé.

Pierre remua la mâchoire comme s'il mâchait une phrase et décida finalement de ne pas la prononcer.

— C'est une longue histoire, celle des Vidal. Une belle histoire, aussi, mais pas toujours simple.

Il monta les trois marches du perron, sauta sur place, écouta le craquement des planches.

— Bonne nouvelle : la charpente est saine, le toit ne s'est pas effondré, Dieu sait pourquoi. Mauvaise nouvelle : tout le reste est à faire. Vous avez la chance que je sois à la retraite depuis juin et que je m'ennuie ferme entre mes ruches et mon jardin.

Il lui lança un regard oblique, à la fois timide et direct.

— Je peux être disponible, si vous voulez. Je connais la maison comme ma poche. Je l'ai entretenue du mieux que j'ai pu, les dernières années, le dimanche, quand Madame Vidal ne pouvait plus monter l'escalier.

Il la regarda, puis détourna les yeux vers l'horizon, là où les vignes s'étiraient à perte de vue jusqu'à un bouquet de peupliers. Élodie suivit son regard. Le paysage était magnifique, doux, apaisant — un baume sur les vingt-quatre dernières heures de chaos.

— Je vais la rénover, dit-elle, la phrase sortant plus vite qu'elle ne l'avait préméditée. En faire un bed-and-breakfast. Il va me falloir des mains. Et de l'expérience.

Pierre sourit, d'un sourire qui plissait les coins de ses yeux.

Vous payez bien, les Parisiens, d'habitude. Blague. J'accepte. Mes services contre un toit pour me protéger du soleil à midi, et une promesse que vous ferez renaître cette maison comme elle le mérite. Marguerite, elle, elle l'aurait voulu ainsi.

Il descendit les marches, sortit un carnet de sa poche et gribouilla un numéro de téléphone.

— Je commence lundi. J'apporte mes outils. Vous, vous faites la liste des réparations urgentes. Et on y va, tout doux, pierre après pierre.

Il lui donna une tape amicale sur l'épaule en partant, sans se retourner. Élodie resta là, le papier froissé entre ses doigts, à regarder le camion blanc s'éloigner sur le chemin sinueux jusqu'à disparaître derrière le monticule de la route.

L'après-midi passa à toute allure, entre les pièces à explorer, les placards à vider, les souvenirs à déchiffrer d'un œil à la fois fasciné et terrifié. Une chambre d'amis aux murs verts, une bibliothèque dont la moitié des livres étaient dévorés par les vers, une cuisine dont la cuisinière à bois devait dater de la guerre. Et toujours, partout, des photographies de Marguerite à différents âges, chacune plus ressemblante à la femme qui se tenait désormais dans la maison comme si elle était le dernier miroir d'une lignée brisée.

Le soleil couchant teinta les pièces d'un orange tranquille. Élodie posa le vieux drapeau qu'elle comptait laver sur un fauteuil estropié et remonta dans la chambre principale, sous les combles. Elle ouvrit la fenêtre. La vallée se dessinait en ombres douces, le clocher du village clignotait dans la distance — un point jaune sur la masse bleutée des arbres.

Elle s'assit sur le lit défait, les jambes étendues devant elle, et tira de sa poche la photo de la jeune femme en noir et blanc, la toute première qu'elle avait trouvée dans le salon.

"Je ne sais pas qui tu es, murmura-t-elle. Ni pourquoi personne n'a jamais parlé de toi. Mais je suis chez toi, promit-elle, la voix étranglée. Et je vais faire de cette maison quelque chose dont tu seras fière. Même si personne ne comprend pourquoi je le fais."

La maison, autour d'elle, gronda doucement. Dans une pièce lointaine, une porte qu'elle avait fermée s'ouvrit avec un grincement lent.

Élodie ne se retourna pas. Elle ne se sentait pas effrayée. Elle se sentait, pour la première fois depuis des années, exactement là où elle devait être. Et sous le grincement familier du bois, il lui sembla entendre, brièvement, comme une réponse.

Un pas léger. Puis plus rien.