L'Héritage du Château
Lire le chapitre 30: The Missing Locket
La pluie s'abattait sur les volets comme une volée de gravier, et Élodie sursauta quand le tonnerre secoua les vitres de la cuisine. Elle posa son torchon, regarda l'horloge—près de minuit. Les trois clients de la nuit étaient installés depuis longtemps, les lumières éteintes à l'étage.
Un coup frappé à la porte d'entrée la fit tressaillir. Elle traversa le hall, éclairé d'une seule lampe à abat-jour, et ouvrit sur une silhouette trempée, serrant un parapluie retourné contre elle.
« Pardonnez-moi, madame Marchand. Je suis Marguerite, de la ferme des Rosiers, à trois kilomètres d'ici. Ma voiture a refusé de démarrer et je me suis abritée sous les arbres du parc, mais avec cette pluie... »
Élodie la fit entrer, lui proposa une serviette, du café. Marguerite—une femme d'une soixantaine d'années, les cheveux gris plaqués par l'averse—s'installa dans la grande cuisine, et Élodie alluma le feu sous la bouilloire.
« Vous avez bien fait de venir. Les routes sont mauvaises par ce temps.
— Je connaissais le chemin, dit Marguerite en frottant ses mains. Mon père travaillait ici, autrefois. Dans les années soixante. Il m'a souvent parlé de ce domaine. »
Élodie servit le café, s'assit en face d'elle. Le vent hurlait dans la cheminée, et la pluie redoublait contre les carreaux.
« Votre père ?
— Il s'appelait Albert. Albert Roche. Il s'occupait du potager, derrière le mur d'enceinte. Il racontait que le vieux comte... enfin, le père de Pierre Delacroix, était dur, mais que les jeunes mariés, eux, étaient gentils. Antoine et Amélie. »
Élodie sentit ses doigts se serrer autour de sa tasse. Le nom d'Antoine résonnait encore dans chaque pierre du château, mais l'entendre prononcé par une inconnue, trempée par l'orage, lui parut étrangement délibéré.
« Il les aimait bien, dit Marguerite. Surtout elle. Amélie venait le voir au potager pour cueillir des fleurs. Elle lui apportait du pain frais. Mon père disait qu'elle avait des yeux couleur de miel, et qu'elle riait comme une rivière. »
Elle marqua une pause. Le tonnerre roula au loin.
« Après la disparition d'Antoine, mon père a continué à entretenir le jardin. Par devoir, disait-il. Mais il y a une chose qu'il ne m'a jamais expliquée. Un jour, peu avant sa mort, il m'a demandé de lui promettre de revenir ici, si je pouvais. De regarder sous la vieille pierre bleue, celle qui est à moitié enfouie près du puits, là où le rosier grimpant a pris racine. »
Élodie fronça les sourcils. « Une pierre bleue ?
— Il disait que c'était la pierre où Amélie s'asseyait pour lire, l'été. Qu'elle avait glissé quelque chose dessous, un jour, en cachette. Il n'avait jamais osé regarder. Mais il pensait que, si quelqu'un devait un jour trouver ce que cet enfant cachait, c'était quelqu'un qui aimait le domaine comme elle l'aimait. »
La bouilloire siffla. Élodie se leva, les mains légèrement tremblantes, et versa l'eau sur le café. La pluie tambourinait toujours, mais quelque chose dans la pièce avait changé—comme si l'air lui-même retenait son souffle.
« Vous voulez que je vous montre où ? » demanda-t-elle.
Marguerite secoua la tête. « Pas ce soir, dans cette tempête. Mais je vous montrerai demain, si vous le voulez. Je resterai jusqu'à ce que la pluie cesse, si vous avez une chambre de libre. »
Élodie lui installa la chambre bleue au rez-de-chaussée, celle qui donnait sur le jardin. Marguerite refusa d'abord, puis céda avec grâce. Avant de se retirer, elle posa une main légère sur le bras d'Élodie.
« Mon père disait aussi qu'Antoine et Amélie étaient les seuls, dans cette maison, à avoir jamais traité les gens comme des gens. Je suis contente que le domaine soit entre vos mains. »
La porte se referma. Élodie resta un long moment dans le couloir, la main sur la rampe de bois usée par des générations. Les fantômes du château n'étaient plus des présences menaçantes—ils étaient devenus des histoires qui demandaient à être finies.
Le lendemain matin, le ciel était lavé, d'un bleu d'aquarelle. Marguerite l'attendait près du puits, un panier à la main, un sourire discret aux lèvres. Le rosier grimpant—un vieux rosier blanc aux épines drues—enserrait une pierre gris-bleu, à demi enfouie, que les années avaient patinée.
« C'est là, dit Marguerite. Mon père m'a dit de soulever la pierre, pas de l'arracher. Qu'il y avait dessous une cavité naturelle. »
Élodie s'accroupit. La pierre était lourde, mais avec l'aide de Marguerite, elle parvint à la basculer. Dessous, un creux tapissé de terre sèche et d'une toile d'araignée abandonnée.
Et là, posé sur un lit de mousse brune, un médaillon en argent terni, de forme ovale, fermé par un fermoir délicat.
Élodie le prit entre ses doigts. Le métal était froid, mais la sensation—comme si une main invisible venait de la toucher à l'épaule—lui fit monter un frisson le long de la nuque.
« Vous l'ouvrez ? demanda Marguerite, à voix basse.
Élodie fit jouer le fermoir. Le médaillon s'ouvrit avec un déclic sec.
À l'intérieur, deux photographies, jaunies, collées l'une en face de l'autre. Une jeune femme aux yeux clairs, riant, la tête légèrement penchée. Un jeune homme au regard doux, les cheveux sombres, une main posée sur l'épaule d'un chien qu'on ne voyait pas.
Antoine et Amélie.
Et, entre les deux photographies, une petite clé en laiton, pas plus longue que l'ongle de son pouce, accrochée à une chaînette brisée.
— Il y a quelque chose d'autre, dit Élodie, en retournant le médaillon.
Au dos, gravé d'une écriture fine et régulière, un mot : *Pardon.*
Élodie sentit les larmes lui monter aux yeux sans qu'elle puisse les retenir. Elle referma le médaillon, le serra dans sa paume. Marguerite la regardait en silence, et il y avait dans son regard quelque chose de doux et de triste à la fois.
« Mon père disait qu'elle avait caché quelque chose qu'elle ne voulait pas que les autres voient. Il ne savait pas quoi. Il disait seulement qu'elle avait l'air triste, ce jour-là, comme quelqu'un qui porte un secret trop lourd. »
Élodie releva la tête vers le château, dont les toits d'ardoise scintillaient sous le soleil neuf. Une certitude la traversa, inexplicable, irrépressible.
Ce n'était pas Amélie qui avait caché ce médaillon. C'était Antoine.
Il l'avait laissée là, sous la pierre où elle s'asseyait pour lire, parce qu'il savait qu'elle viendrait un jour. Pas lui. Elle.
Et voilà qu'Élodie le trouvait, à plus de soixante ans de distance.
Le médaillon pesait dans sa main comme une promesse. Ou comme un testament.
« Merci, murmura-t-elle à Marguerite.
— Allez, dit la vieille femme avec un sourire. Racontons cette histoire comme il se doit. »
Élodie remonta au château, salua rapidement les clients qui prenaient leur petit-déjeuner dans la salle à manger, et se réfugia dans son bureau. Elle posa le médaillon sur le buvard, sortit une loupe de son tiroir.
Elle examina la clé. Petite, simple, à l'ancienne. Pas la clé d'une porte moderne. Plutôt celle d'un meuble, ou d'un coffret. Elle chercha dans le médaillon un autre ressort, un double fond.
Son doigt glissa le long du bord intérieur, celui qui retenait les photographies. Elle sentit une micro-aspérité, appuya. Le fond du médaillon bascula avec un léger *clac*, révélant une cavité plus étroite qu'un ongle.
À l'intérieur, un minuscule rouleau de papier, scellé d'un ruban de soie pâle, qui s'effrita presque entre ses doigts quand elle le toucha.
Elle le déroula avec une infinie précaution sur la table, le lissant du plat de la main. L'encre avait bruni, mais l'écriture était encore lisible. Celle d'Antoine, elle en aurait mis sa main au feu.
*Pour Amélie,*
*Si tu lis ceci, c'est que quelqu'un a trouvé le chemin que tu méritais de trouver. Je n'ai pas volé ces bijoux. Henri les a pris, et il m'a fait porter le chapeau. Je les ai cachés là où j'ai caché tout ce que j'avais de précieux—là où je t'ai dit qu'un jour je te montrerais. Derrière la pierre qui bouge, dans la chambre qui ne dort pas.*
*Je t'aime. Je t'aimerai toujours. Ne me cherche pas. Cherche la vérité.*
Élodie laissa le papier trembler entre ses doigts. Son cœur battait à tout rompre.
« Derrière la pierre qui bouge, dans la chambre qui ne dort pas. »
Elle releva les yeux sur le mur du bureau, où une carte ancienne du château était encadrée. La chambre qui ne dort pas.
La chambre de la tour est—celle qu'on appelait la chambre de la vigie, parce qu'on n'y trouvait jamais le sommeil, disaient les anciens. Personne ne l'utilisait. Élodie n'y était montée qu'une fois, et elle en était redescendue avec un sentiment étrange, comme si quelqu'un l'avait observée du fond du silence.
Elle plia soigneusement le message, le remit dans le médaillon, qu'elle referma. Puis elle sortit son téléphone et composa le numéro de Luc.
« La prochaine fois que je viens voir Pierre, dit-elle quand il décrocha, il faudra lui demander autre chose. Je sais maintenant que les bijoux n'ont jamais quitté le château. Et Antoine a laissé un message pour les trouver. »
Il y eut un silence. Puis la voix de Luc, grave, mesurée :
« Qu'est-ce que ça change, Élodie ?
— Ça change tout, dit-elle en regardant par la fenêtre la tour est, dont les pierres blondes semblaient briller d'une autre lumière. Ça change le nom sur la tombe d'Antoine. Et peut-être celui qui l'y a mis. »
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