L'Héritage du Château
Lire le chapitre 4: First Guests, First Cracks
La lumière d’octobre coulait à travers les hautes fenêtres de la salle à manger, posant des flaques dorées sur les nappes en lin fraîchement repassées. Élodie recula d’un pas, admira la table dressée pour six—des verres en cristal que Pierre avait dénichés au grenier, des assiettes en porcelaine ornées de petites fleurs bleues, un vase de dahlias de saison qu’elle avait cueillis elle-même sous les murs du potager.
Trois mois. Trois mois de plâtre dans les cheveux, de peinture sous les ongles, de nuits blanches où elle entendait encore les craquements du vieux château et se demandait si elle n’avait pas perdu la raison à s'obstiner ainsi. Et pourtant, elle avait tenu. Salle de bains refaite, toiture provisoire colmatée par Pierre et ses mains de magicien, cinq chambres en état d’être louées, et un permis précaire de la mairie qui l’autorisait à recevoir des hôtes pour une période d’essai de six mois. Suffisant pour ne pas céder à la pression du notaire. Suffisant pour prouver qu’elle pouvait faire vivre ce lieu.
La voiture arriva à seize heures. Élodie vit d'abord la berline grise s'engager sur l'allée gravillonnée, suivie de près par un SUV blanc. Un battement d'excitation, indéniable, lui serra la gorge. Le premier voyage. Le premier test.
Elle poussa la porte en chêne ouvragé, se planta sur le perron avec un sourire professionnel qu’elle avait mille fois composé lors de mariages parisiens.
Le couple qui sortit du SUV avait la cinquantaine élégante. Lui, veste de lin beige, les cheveux argentés ; elle, robe à fleurs, bracelets qui cliquetaient. Les Dubois, de Nantes. Ils s'exclamèrent en découvrant la façade, s'attardèrent sur les tourelles et la glycine, photographièrent le porche. Élodie les guida à l'intérieur avec un plaisir non dissimulé. — Alors vous achetez vraiment ce que le site internet promettait ? demanda la dame, les yeux brillants. Votre grand-mère avait bon goût, à ce que je vois.
Élodie ne corrigea pas. Elle avait appris le réflexe : sourire, acquiescer, laisser l'ombre de la parenté planer sans la dissiper. L'identité de son hôte n'était pas un secret de famille à débattre avec une étrangère.
Second véhicule. Un homme seul. Taille haute, gestes contenus, veste de costume sombre même pour un dimanche arraché à l'automne. Il ne descendit pas immédiatement, observant le panorama—la vallée qui descendait vers la Loire, les vignes étagées au loin, le château dans toute sa décrépitude rapiécée. Il se présenta avec une main sèche et une poignée ferme.
— Monsieur Lefèvre. Réservation pour une semaine.
Pas plus de prénom. Pas plus d'explication. Un bref regard sur les archives de ses yeux sombres, et il saisit sa valise avant que Pierre, qui s'approchait pourtant, puisse la prendre.
Élodie installa les Dubois au premier étage, dans la chambre bleue. Une nostalgie douce l'envahit de leur déguster leur enthousiasme — comment, oui, tout était authentique ? Le parquet grinçait, les fenêtres s'ouvraient sur les douves asséchées, l'humidité pointait encore sous les hautes plinthes. Mais l'ensemble respirait l'effort, son effort.
— Monsieur Lefèvre, votre chambre est au deuxième.
Il suivit l'escalier de pierre sans commentaire, dépassa les cadres de portraits suspendus, dont celui de Marguerite au regard de braise. Élodie remarqua qu'il ralentit devant le tableau. Un battement de cil de trop. — Votre grand-mère ? demanda-t-il sans se retourner.
— La propriétaire d'origine, oui. Élodie Martin-Girard, quand on l'a connue.
— Elle vous ressemble.
Le ton était neutre, mais quelque chose dans la pause fit lever une chair de poule le long de son bras. — On me l'a dit.
Il ne releva pas, ouvrit la porte, disparut dans la pièce. Un déclic fermé.
Le dîner se passa dans la grande salle. Élodie avait préparé des potages simples, un plat de la région, des fromages de chèvre trouvés au marché du village voisin. Les Dubois parlèrent de leur projet d'écogîte à Sancerre, de leurs enfants qui s'éparpillaient, de la douceur de la vie à la campagne après trente ans de cadres à Paris. Monsieur Lefèvre but son vin en silence, l'écouta, ponctua parfois un propos d'une remarque juste—ah, le bergerac, oui, il tient mieux que le sauvignon par ce temps.— Vous êtes dans le négoce ? osa demander Madame Dubois, la curiosité mal dissimulée.
— Consultant, répondit-il. Industrie. Je passe parfois par la région.
Il ne précisa pas. Élodie le laissa au salon, s'éclipsa sous prétexte d'aller compter les serviettes, et se rendit à l'ancienne arrière-cuisine, transformée en bureau. Elle y glissa la carte de crédit des Dubois dans le terminal portable loué pour l'occasion. Un bip. L'écran afficha : Transaction refusée.
Elle fronça les sourcils, réessaya. Refus technique. Puis elle consulta l'historique de la réservation : le nom lié à la carte était « Laurent Girard », l'homme s'était signé « Denis Dubois » au registre. Pas la même écriture, même. Chambre bleue, réservation depuis une adresse email nantaise.
Elle regarda le numéro sur le terminal. Une dizaine de secondes. Les Dubois riaient dans la salle à manger—elle les entendait discuter du prix d'une chaudière à granulés, une note de franchise étonnante. Elle pourtant haussa les épaules.
Peut-être une carte commune, une faute de frappe, une erreur de banque, un cas de peu de gravité. Demain elle leur en parlerait, avec le sourire, et l'erreur se réglerait. Rien à voir avec de la tromperie, surtout que le virage de l'homme seul à l'étage l'intriguait davantage—un homme sans note, sans réputation, qui s'attardait devant le portrait de Marguerite.
Elle rangea le terminal, éteignit la lumière. Dans le silence du couloir, un craquement vint d'au-dessus—le plancher de la chambre de Monsieur Lefèvre. Un pas. Un autre. Le bruit d'un tiroir qu'on ouvre, puis qu'on referme.
Élodie écouta, sans bouger. Une sensation nouvelle lui pinça la nuque—non du logis qui craquait, mais de cette note là-haut qui prenait ses repères.
Elle ne dormit pas tranquille cette nuit-là. Quand deux heures du matin sonnèrent aux cloches de l'église de la vallée, elle se leva, glissa vers la partie centrale du premier étage, entrouvrit le rideau de la fenêtre surplombant l'arrière-cour. La berline grise était toujours là, garée près de la remise. Le SUV blanc, stationné dans l'ombre des platanes.
Les deux véhicules ne bougèrent pas.
Au matin, elle comprit en descendant, avec l'odeur du café que Pierre avait préparé, qu'une chose avait changé. Sur l'assiette en grès de la salle, dans laquelle elle rangeait les clés, reposait une carte de visite. Blanche. D'une élégance sobre. Là-dessus, en caractères noirs : A.M. Bergeron, Expertises comptables et fiscales, Paris. En dessous, un numéro de téléphone complet.
Elle la retourna. Une écriture fine, d'une main ferme, avait noté au dos : Le château est à votre nom. Vérifiez qui vous êtes avant d'ouvrir vos portes.
Élodie la lâcha comme si le papier allait brûler. Monsieur Lefèvre apparut en haut de l'escalier, vêtu d'un pull à col roulé foncé. — Le déjeuner est à quelle heure ?
Elle fixa la carte, le posa, la preuve dans sa poche. Mais elle tenait le regard d'Élodie un instant de trop. — Vous avez mauvaise mine, dit-il. Pas une question. Un constat.
Elle sourit, retroussant le tissu, rangea la carte dans la poche de son tablier, avec une désinvolture qu'elle ne ressentait pas. — Je suis curieuse, c'est tout. Un mauvais rêve.
Il acquiesça lentement, comme s'il avait entendu autre chose. Et descendit vers la salle à manger, laissant un léger parfum de santal dans son passage.
Élodie ne doutait plus. Les premiers invités de son château n'étaient pas seulement des voyageurs. L'un d'eux, au moins, était venu pour autre chose—et il venait de lui poser une carte de visite sur le pas de sa porte sans même avoir été présenté.
Elle la tira de sa poche, la relut. Vérifiez qui vous êtes. Que savait-il de Marguerite ? Et surtout, que savait-il d'elle ?
Le téléphone sonna. Sans réfléchir, elle décrocha. — Allo ?
— Élodie ? La voix du notaire, soudain tendue. Il faut que je vous parle. On m'a posé des questions ce matin. Des questions sur vous. Et votre arrière-grand-père.