L'Héritage du Château
Lire le chapitre 6: The False Name
Le matin du départ des Dubois, Élodie se tenait derrière le comptoir de la réception, un plateau de croissants encore chauds à la main. Le couple descendait l'escalier monumental, leurs valises à roulettes claquant sur le marbre avec une régularité métronomique. Madame Dubois arborait un tailleur beige impeccable, ses cheveux gris tirés en chignon serré, tandis que Monsieur Dubois, en polo marine, semblait pressé d'en finir.
« Nous avons passé un séjour délicieux, mademoiselle Marchand », dit Madame Dubois avec un sourire qui n'atteignait pas tout à fait ses yeux.
Élodie leur tendit la facture, déjà imprimée. « J'espère que vous reviendrez nous voir. Les vendanges commencent dans quelques semaines, c'est une période magnifique. »
Monsieur Dubois sortit sa carte de crédit sans un mot. Élodie la passa dans le terminal, le regard fixé sur l'écran. Elle s'était promise, après l'incident du paiement à l'arrivée, de vérifier chaque transaction avec une attention redoublée. Le premier passage avait échoué, inexpliqué. Le second avait fonctionné. Elle avait voulu en parler, mais la fatigue de la première semaine l'avait emporté sur sa prudence.
Cette fois, elle ne laissa rien passer.
Après le départ du couple, elle s'installa dans le petit bureau qu'elle avait aménagé derrière la cuisine, ouvrit son ordinateur portable et se connecta à la plateforme de vérification d'identité qu'elle utilisait pour ses événements parisiens. Elle tapa le nom, la date de naissance, le numéro de passeport que le couple avait fournis lors de la réservation.
Le résultat s'afficha en moins de dix secondes.
Élodie cligna des yeux, relut l'écran, puis le relut encore une fois. Le système signalait une anomalie. Le nom « Dubois » était associé à plus de douze alias documentés dans les fichiers publics et semi-publics auxquels elle avait accès. Des signalements pour fraude à l'assurance remontant à dix ans. Un casier qui indiquait des « vérifications supplémentaires requises ».
Son cœur s'emballa. Elle imprima la page, la relut, puis composa le numéro de la gendarmerie locale d'une main tremblante.
« Capitaine Luc Roussel », répondit une voix grave et posée.
Élodie se présenta, expliqua la situation aussi calmement qu'elle le put. Le capitaine l'écouta sans l'interrompre, puis demanda s'il pouvait passer dans la demi-heure.
Elle passa cette demi-heure à faire les cent pas dans la salle commune, ses doigts caressant le bois patiné de la longue table où ses invités avaient pris leur petit-déjeuner quelques heures plus tôt. Le château semblait différent maintenant — moins accueillant, plus vulnérable. Chaque craquement du plancher lui semblait être un avertissement.
Luc Roussel arriva précisément trente minutes plus tard. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, le visage buriné par des années de soleil ligérien, les tempes grises, et des mains calleuses de quelqu'un qui avait passé plus de temps sur le terrain qu'à un bureau. Il portait un costume sombre, légèrement froissé, et tenait un carnet noir.
« Mademoiselle Marchand? » Il tendit la main, une poignée ferme mais brève. « Votre appel m'a semblé urgent. »
Élodie le fit entrer, lui offrit un café qu'il accepta avec un hochement de tête reconnaissant. Elle lui montra l'écran de son ordinateur, les documents imprimés, et le reçu de la transaction. Le capitaine étudia chaque pièce en silence, prenant des notes dans son carnet au stylo-plume.
« Vous avez eu d'autres vérifications d'identité sur vos autres clients ? » demanda-t-il.
« Oui, tout est en ordre. C'est seulement ce couple qui… »
« Vous avez dit qu'ils avaient réservé pour une semaine. Le paiement initial avait échoué. » Il leva les yeux de son carnet. « Comment ont-ils réglé ce premier échec ? »
« Ils ont utilisé une autre carte. Celle de Madame, je crois. Elle a dit que son mari avait peut-être un problème avec sa banque. »
Roussel nota quelque chose, puis ferma son carnet d'un geste net. « Je vais vérifier leurs noms dans notre base de données. C'est peut-être une coïncidence — les homonymes existent, et les systèmes de vérification en ligne peuvent être excessivement prudents. »
Son ton était rassurant. Mais ses yeux — Élodie avait appris à lire les gens pendant des années d'événements stressants, de clients difficiles, de crises de dernière minute — ses yeux parlaient un autre langage. Ils ne se posaient jamais entièrement sur elle; ils parcouraient la pièce, les fenêtres, la cour vide, comme s'il cherchait des angles morts.
« Je vais interroger votre personnel, si cela ne vous dérange pas. »
Pierre était dans la grange, réparant une charnière grippée. Il leva les yeux quand le capitaine s'approcha, son marteau suspendu en l'air.
« Capitaine Roussel, dit Pierre en se levant, essuyant ses mains sur son pantalon. Ça fait longtemps. »
« Pierre Gautier. Je croyais que vous étiez à la retraite. »
« La retraite, c'est quand on a le temps de s'ennuyer. » Pierre jeta un coup d'œil vers Élodie. « Mademoiselle Marchand a besoin d'aide pour remettre ce vieux château sur pied. »
Le capitaine nota quelque chose. « Vous avez bien connu Marguerite Marchand ? »
Pierre se figea un instant, puis reprit son travail. « Oui. Une grande dame. Personne ne l'a mieux connue que moi, sans doute. J'ai travaillé pour elle pendant vingt-trois ans. »
« Est-ce qu'elle mentionnait des conflits, des dettes, des gens qui lui en voulaient ? »
« Marguerite n'avait pas d'ennemis. » Pierre prononça la phrase avec une telle fermeté qu'elle semblait creuse. Élodie remarqua qu'il n'avait pas répondu pour ce qui concernait les dettes.
Le capitaine n'était pas dupe. Il le nota en silence.
Ensuite, il interrogea brièvement la femme de ménage, venue du village, qui n'avait travaillé que deux matinées et n'avait presque rien vu. Puis il revint vers Élodie, debout sous le porche, le soleil de midi dessinant des ombres obliques sur les pierres.
« Je vais me renseigner sur ces Dubois », dit-il. « Mais je vous conseille, mademoiselle Marchand, d'être prudente. Vous venez d'ouvrir un établissement. Les propriétaires de B&B sont souvent des cibles faciles pour les escrocs de passage — ils repèrent les nouveaux arrivants, testent leurs défenses. »
« Vous pensez que c'est ce qu'ils faisaient ? »
Roussel hésita. C'était une hésitation brève, presque imperceptible, mais Élodie la vit.
« C'est l'hypothèse la plus probable », dit-il finalement. « Mais je n'aime pas les coïncidences. Et il y en a eu beaucoup cette semaine, si j'en crois M. Gautier. »
Il lui tendit sa carte. « Appelez-moi pour quelque chose que ce soit. Même une impression. »
Après son départ, Élodie resta sur le perron, le carton entre les doigts. Le vent portait l'odeur des tilleuls et de la terre chaude. Une voiture noire était garée de l'autre côté de la cour, près du vieux puits.
Elle n'avait pas remarqué cette voiture plus tôt.
Elle n'avait pas non plus remarqué la silhouette qui se tenait à la fenêtre de la chambre bleue — la chambre qu'occupait Monsieur Lefèvre.
La silhouette disparut aussitôt qu'Élodie leva les yeux. La fenêtre se referma avec un claquement sourd.
Élodie regarda la carte de Roussel, puis la fenêtre. Puis elle rentra dans le château, verrouilla la porte derrière elle, et monta les escaliers d'un pas déterminé. Elle n'avait plus envie d'attendre des réponses. Cette fois, elle irait les chercher elle-même.