L'Héritage du Château
Lire le chapitre 8: The Groundskeeper's Tale
L’air du soir sentait le tilleul et la terre retournée. Élodie l’avait trouvé là, près de la grille de l’entrée, accroupi devant le massif de roses sauvages qui n’avait pas vu un sécateur depuis une décennie. Pierre avait soixante-dix ans passés, des mains aussi crevassées que l’écorce des platanes de l’allée, et il ne portait pas de gants. Il arrachait le chiendent avec une douceur presque obstinée.
Elle s’accroupit à côté de lui.
« Vous n’êtes pas obligée, Mademoiselle Marchand.
— J’avais besoin de prendre l’air. »
Elle laissa son regard errer sur les pierres de la façade, la pierre usée, le lierre qui grimpait sans permission. Lefèvre était là, quelque part derrière une fenêtre. Elle le sentait, comme on sent un courant d’air froid dans un couloir. Et pourtant, elle décida de rester dehors, de gober cette peur pour mieux la digérer.
« Pierre, vous connaissiez la maison quand vous étiez jeune. »
Il ne répondit pas tout de suite. Il tira une pousse rebelle, examina la racine, la jeta dans son seau rouillé.
« Je suis né ici, dans le village, pas dans le château. Mon père était jardinier pour votre arrière-grand-mère. Marguerite. Irritable comme une chèvre, des yeux qui traversaient les murs. Mais juste. Terriblement juste. »
Élodie ramassa un sécateur abandonné. Elle l’ouvrit, testa la lame.
« On m’a dit que sa mort avait été… silencieuse. Personne n’en parle. Et pourtant elle a vécu ici presque soixante ans. C’est étrange, non ? »
Pierre se redressa lentement, les genoux craquants, s’essuya les mains sur son pantalon de velours.
« Vous voulez un café ? Le mien est imbuvable, mais chez vous, vous avez de la vraie machine. »
Elle comprit que l’invitation était une porte. Dans la cuisine, il s’assit sans regarder les boiseries, posa ses coudes sur la table de chêne, et il attendit qu’elle remplisse les tasses avant de parler. Il n’y avait ni hostilité, ni méfiance. Juste un homme qui choisissait ses mots comme ses plants.
« Il y a un garçon qui a disparu, ici. Il y a bien longtemps. »
La cuillère qu’elle venait de saisir resta suspendue.
« Le fils d’un voisin ? Un ouvrier ? On m’a rien dit.
— Personne ne dit rien, pardi. C’est toute l’affaire. »
Pierre contempla le fond de sa tasse. Il semblait compter les marques d’usure.
« Mon frère, Élodie. Roland. Il avait douze ans. Moi j’étais plus jeune. Pendant les grandes vacances, mon père me laissait venir avec lui. Roland traînait souvent avec un garçon venu de la ville, un pensionnaire d’une famille riche qui passait ses étés dans une maison de l’autre côté des bois. Antoine. Un gamin comme lui, chez nous, c’était le fils du ciel. Des cheveux noirs, des yeux clairs, une politesse qui faisait sourire même mon père, et pourtant le père n’aimait pas rire. Ils jouaient dans la cour, parfois jusqu’à la porte des écuries. »
Il marqua une pause.
« Un matin, Antoine n’est pas venu à son rendez-vous. Roland a attendu sous le chêne. Il est revenu sans lui. On a cherché dans les bois, dans les fossés, au village. Rien. Le garçon ne rentra jamais chez lui. La police est venue, des hommes en chapeaux, des questions partout. Personne n’a rien trouvé. »
La lumière baissait. Élodie ne faisait plus un geste.
« Et Antoine, vous connaissez son nom de famille ? »
Pierre cligna lentement, comme un hibou.
« On ne prononçait pas son nom complet, dans ma famille. On disait le petit Moreau. »
Elle posa les mains à plat sur la table.
« Moreau… », dit-elle, sentant le mot rouler dans sa bouche comme une pierre.
« Oui. Mais ici, à la campagne, quand un nom s’éteint, on le recouvre de silence, comme un puits. »
Il se leva, se dirigea vers la fenêtre, les mains dans les poches. Il regarda le jardin sans le voir.
« Mon père est mort sans avoir jamais accepté ça. Roland a passé sa vie à regarder les routes, espérant voir revenir un visage qui ne viendrait pas. Moi, j’ai enterré le sujet avec lui. Mais vous remuez la terre, Mademoiselle Marchand, et je ne sais pas si c’est une bonne chose. »
Elle sentit la pièce devenir plus fraîche, comme un passage d’ombre entre deux pièces.
« Pierre, est-ce que vous pensez qu’Antoine a disparu *dans* la maison ? Vraiment disparu ? Sans laisser de trace ? »
Il se retourna. Il ne sourit pas. Il n’essaya pas de la rassurer, pas plus que la pierre ne rassure l’herbe qui tente de pousser dessus.
« Les vieux du village disaient que les Marchand avaient du sang étrange. Les Lemaire, votre famille, on les tenait pour des gens secrets. Mais Marguerite… elle ne s’était pas construite, vous comprenez. On ne savait pas de quelle souche elle venait. Elle protégeait quelque chose, ici. Quelque chose qui descendait sous terre. »
Il hésita. Quelque chose vibrait, il n’y avait plus de café dans la tasse, plus de murs, plus de cuisine, seulement la nuit qui entrait, et les mots qui s’enfilaient lentement.
« Mes outils sont dans l’abri de l’ancienne remise. Il n’y aura jamais d’inventaire qui la liste, mais je sais où elle est, la porte. Je pourrais vous y mener, si vous voulez. »
« La cave ? » dit-elle, tendue.
« Pas les caves que vous avez ouvertes avec le fils Chevalier. Y a la cave des bouteilles, et y a la cave des vertiges. Pendant qu’elle est vivante, personne n’y entre — mais vous n’êtes pas Lemaire, vous. Vous êtes une derrière celle-là. C’est peut-être pour cela que la porte vous attend. »
Il parlait sibylline, et le contact qu’elle cherchait depuis des semaines, comme un papier de verre doux, se frottait enfin à une surface rugueuse.
« Vous ne dites pas ça à Lore, la police ? »
Pierre lui fit face, son visage de vieil homme contre la dernière lumière de la fenêtre.
« Parce que j’ai vu l’homme qui vous observe, Madame. Je l’ai vu de l’extérieur. Il est descendu dans la cour pendant votre absence. Il a ouvert vos volets. Il connaît cette maison comme s’il l’avait visitée. Un homme qui entre sans laisser de traces, ça vous inspire quoi, à vous ? »
Elle ne répondit pas. Lefèvre, le nom glissait dans sa tête.
« Ça m’inspire qu’il va falloir faire sans eux. »
La chose s’était décidée. Dehors, un frère de nuit passa, une ombre entre deux ombres.
« Le silence ne m’a rien donné, Pierre. Les lettres officielles ne m’ont rien donné. Mon propre sang ne m’a presque rien dit. Si Antony Moreau a bien disparu ici, même si ce n’était pas un ami de votre frère, je saurai où est passé la vérité. »
Elle pensa à la bague gravée « A.M. », posée sur le manteau de la cheminée du salon, de l’autre côté des murs, quelque part dans la pénombre. Elle pensa à sa mère, au faux nom, au mensonge familier. Et la certitude lui arriva, glaciale et claire comme de l’eau de source : cet Antoine Moreau de la disparition de 1962 était le même homme dont les initiales étaient portées par l’anneau.
Se levant, elle dit, d’une voix qu’elle ne reconnut pas elle-même :
« Demain, à l’aube. Montrez-moi cette porte. »
Pierre hocha lentement la tête. De la fenêtre, par-dessus la colline, une lumière brûlait dans la chambre nord du château. Lefèvre venait d’allumer sa lampe.
Et dans le silence, Élodie entendit comme l’écho lointain d’une berceuse — celle qui avait bercé sa mère, celle de la boîte à musique — venue d’aucune pièce en particulier, filtrée par la pierre et par le temps. Une mélodie qui montait d’en dessous, de très loin sous la maison.
« Vous entendez ? » dit-elle.
Pierre baissa la tête.
« Moi, mademoiselle, je n’entends plus rien, quand il fait nuit. Et je vous conseille d’en faire autant. »
Mais elle écoutait toujours, toute seule, la berceuse enfouie qui continuait à jouer sous leurs pieds.