L'Héritage du Vigneron
Lire le chapitre 22: The First Harvest
L’aube ne s’était pas encore levée que la cour de Saint-Michel résonnait déjà du bruit des sécateurs et des voix épaissies par le sommeil. Élise avait noué un foulard sur ses cheveux, enfilé une vieille veste de toile trouvée dans la buanderie — elle avait l’air de ce qu’elle était devenue : une femme qui allait travailler, non une héritière qui allait paraître.
Julien répartissait les paniers. Il lui en tendit un sans un mot, et leurs doigts se frôlèrent. Elle soutint son regard une seconde — il avait les yeux rouges, la mâchoire serrée. Elle savait ce que ce jour représentait pour lui. Elle ne dit rien. Il n’y avait plus de place pour les mots.
La parcelle des vieilles vignes déroulait ses rangées à flanc de coteau, tordues, noueuses, centenaires. Les grappes étaient petites, sombres, presque noires. Chaque baie semblait concentrer une vie entière de soleil. Élise coupa la première grappe avec la régularité d’un geste appris, et le jus lui tacha les doigts. Une femme du village, Mariette, lui fit un sourire en coin. « Vous avez la main, madame. » Élise ne répondit pas, mais elle sentit quelque chose s’ouvrir en elle — quelque chose qui n’appartenait pas à Paris, pas aux notaires, pas aux mensonges.
Pendant quatre heures, le travail fut une cadence. Les paniers se vidaient dans la remorque, les dos se courbaient, les sécateurs cliquetaient. Julien allait de rang en rang, corrigeant une taille, encourageant un vieux, grognant sur un jeune. Élise oubliait la douleur de ses reins, la brûlure du soleil qui montait à présent au-dessus des cyprès.
Vers midi, le pressoir cracha sa première riviée. Une odeur puissante monta — raisin, terre, fer. Tout le monde s’arrêta une seconde pour la respirer. Puis, au moment où le moût atteignait le niveau attendu dans la cuve, il y eut un hoquet mécanique, un bruit de gorge qui se serre. La pompe s’étrangla, gémit, puis se tut.
Le silence fut brutal. Julien jura, lâcha son seau, se précipita vers le moteur. Il souleva le capot, se pencha, grogna. « L’amorce. Elle est morte. »
Autour d’eux, les vendangeurs échangèrent des regards. Toute la matinée — la récolte entière — serait perdue si le moût restait là à s’oxyder.
Élise ne réfléchit pas. Elle s’agenouilla à côté de lui dans la poussière et le gravier, tira sa veste, mit les mains sous le capot sans craindre de les salir. « C’est ici ? » demanda-t-elle en désignant la pièce où le tuyau quittait la cuve.
Julien cligna des yeux, surpris de la voir là, surprise qu’elle sache quoi que ce soit. « Tu connais les pompes ?
— Mon père avait un bateau. Il m’a appris à tordre le moteur avant de lui demander pardon. »
Pour la première fois du jour, un rire lui échappa — court, grincé, mais un rire. Il lui tendit une clé à molette. Elle la prit.
Ils travaillèrent côte à côte, lui tenant la pièce, elle serrant les joints. Le métal brûlait. La sueur coulait dans son cou, sous le foulard, dans ses yeux. Elle entendait les vendangeurs murmurer derrière eux, patienter, retenir leur souffle. Le moût attendait, couleur de sang et d’ambre, dans la cuve ouverte.
« Encore un tour », dit-elle.
Le moteur toussa. Elle tourna la clé elle-même. Le moteur toussa encore, puis prit son souffle, un ronronnement continu, régulier, vivant. Le moût recommença à couler.
Des applaudissements fusèrent derrière eux. Mariette cria quelque chose en provençal qu’Élise ne comprit pas, mais dont elle saisit le sens. Elle se releva, les mains noires, les genoux écorchés. Julien se redressa aussi. Ils se regardèrent, couverts de jus et de cambouis, vidés, victorieux.
Plus tard, quand la cuve fut scellée, que les vendangeurs furent partis et que la cour fut redevenue silencieuse, ils s’assirent sur les marches de la cave. Julien leur versa deux godets de moût encore tiède. Ce n’était pas du vin — c’était à peine un jus, sucré, brutal, avec un goût de terre et de sang et de vie.
Élise but une gorgée qui lui piqua la gorge. Elle ferma les yeux.
Quand elle les rouvrit, il était près d’elle. Il avait posé son godet, et il la regardait sans sourire, d’un regard profond et calme, comme s’il venait de la voir pour la première fois, ou comme s’il l’avait toujours vue et qu’il cessait enfin de lutter contre.
Il se pencha lentement, lui laissant le temps de reculer. Elle ne recula pas. Il l’embrassa.
Sa bouche avait le goût du moût — brut, sucré, violent. Une main glissa dans les cheveux d’Élise, salis, libérés du foulard depuis longtemps perdu. Elle sentit le battement de son cœur contre le sien, ou peut-être le sien contre le sien, elle ne savait plus.
Il s’écarta à peine. Ils respiraient fort, sans se toucher vraiment plus que ce simple contact des lèvres.
Mais Élise sentit le souvenir remonter — la lettre dans la malle, la signature au bas du registre des dettes, le nom de cet homme marié à sa tante, le secret qu’elle portait encore. Elle posa une main sur le torse de Julien, le repoussa doucement, presque malgré elle.
« Je suis désolée, murmura-t-elle. Je ne peux pas. Pas encore. »
Il la regarda sans colère, sans amertume. Juste une ombre de tristesse et de patience. « Je peux attendre, dit-il. Si ce qui vient après en vaut la peine. »
Elle ne répondit pas. Elle se leva, les jambes lourdes, et rentra dans la maison, laissant le moût refroidir dans son godet, le goût de son premier jour de vendange sur les lèvres, et cette brûlure — là, sous la poitrine — qui n’était pas la fatigue.
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