L'Héritage du Vigneron
Lire le chapitre 24: The Foreman's Fate
La lumière grise de l’aube rampait sous la porte du cellier quand des pas pressés firent crisser le gravier dehors. Élise leva les yeux de la boîte en fer qu’elle venait de poser sur l’établi—la malle scellée attendait encore, mais ils avaient décidé de commencer par les papiers d’Hélène étalés devant eux.
Julien se redressa, le visage fatigué mais alerté. « On n’attend personne. »
La porte s’ouvrit sur Pierre, le contremaître, son béret de travers et une sueur froide luisant sur son front. Derrière lui, une silhouette osseuse en imperméable élimé se tenait dans l’embrasure, clignant des yeux comme une chouette surprise en plein jour.
« Patronne, » haleta Pierre. « Faut que vous voyiez ça. »
Élise s’essuya les mains sur son tablier. « Qu’est-ce qui se passe, Pierre ? Vous êtes blanc comme un linge. »
Le contremaître désigna l’homme d’un geste brusque. « Lui, c’est Moreau. Il était chef de chantier à Marseille, sur les quais. Dites-lui ce que vous m’avez dit, Moreau. »
Le dénommé Moreau s’avança d’un pas timide, triturant son chapeau entre ses doigts jaunis par le tabac. « L’homme que vous cherchez, le régisseur. André. J’l’ai vu. »
Julien se figea, une bouteille de verre à la main, suspendue à mi-chemin de l’étagère. « Vous l’avez vu où ? »
« À Barcelone, m’sieur. Y a trois semaines. J’étais descendu voir ma sœur—elle est mariée à un pêcheur là-bas. Et un soir, sur le port, j’le vois. Lui tout craché. Je l’connaissais d’avant, parce qu’il venait souvent à Marseille livrer des caisses pour le domaine. Il m’a pas reconnu, ou fait semblant. Mais c’était lui, j’en mettrais ma main au feu. »
Élise échangea un regard avec Julien. Le silence du cellier s’épaissit comme du moût.
« Vous êtes sûr ? » demanda-t-elle doucement. « Les années passent, les visages changent. »
Moreau fouilla dans sa poche et en tira une carte postale froissée, aux bords cornés. Il la tendit à Élise. « Il m’a donné ça. Pas à moi—à une marchande de fruits, il lui a acheté des oranges. J’ai ramassé la carte quand elle l’a laissée tomber. J’sais pas pourquoi. Un réflexe. »
Élise retourna la carte. La lithographie montrait les Ramblas, un soleil criard et des palmiers. Le timbre espagnol portait un cachet de Barcelone, daté de la semaine précédente. Au dos, une écriture rapide et nerveuse, en français : « À toi qui sauras trouver. Je suis là, mais je ne peux pas rentrer avant qu’on ait enterré le passé. Dis à personne. – A. »
Elle dut s’asseoir. Ses jambes refusaient de la porter.
Julien prit la carte, lut le message, et ses mâchoires se serrèrent. « Il est vivant. Et il se cache. »
Pierre s’agita, mal à l’aise. « Ça veut dire que tout c’qu’on croyait—l’accident, la noyade—c’était faux. Je suis contremaître ici depuis vingt ans. André, c’était un frère. Si vous voulez mon avis, patronne, c’est pas lui qui a fui sans raison. Quelqu’un l’a poussé à disparaître. »
Élise pensa à la malle dans le cellier, aux registres de dettes, à Rougemont et à ses sociétés-écrans. André n’était peut-être pas une victime. Mais il n’était peut-être pas non plus un coupable.
« Nous devons engager quelqu’un, » dit-elle en se levant. « Un enquêteur privé. À Marseille, il y a une agence discrète qui travaille pour les compagnies d’assurance. Nous ne pouvons pas nous permettre d’alerter Rougemont, ni personne. »
Julien hocha lentement la tête. « J’connais un homme. Rabier. Ancien flic, corrompu juste assez pour être efficace, mais pas assez pour être vendu. Je peux lui écrire un mot. »
« Non, » dit Élise fermement. « C’est moi qui écris. Si cette affaire remonte à toi, ça pourrait te nuire dans le village. Et j’ai déjà trop de secrets sur les épaules. »
Le mot lui échappa avant qu’elle puisse le retenir. Julien la regarda, une lueur indéchiffrable dans les yeux, mais il ne demanda pas de précisions. Il se contenta de prendre la carte des mains de Pierre et de la glisser dans la poche de sa veste.
« Je vais préparer un portrait-photo d’André, » dit Pierre. « D’après les vieux registres du domaine, il existe une photo de groupe à la fête des vendanges de 1948. On pourra la faire agrandir. »
« Faites ça, » ordonna Élise. « Et dites à personne—même pas à votre femme—que nous savons quelque chose. La moindre fuite et nous perdrons notre seule chance. »
Pierre acquiesça, remit son béret et sortit avec Moreau, dont l’imperméable claquait dans le vent du matin.
Quand ils furent seuls, Julien se retourna vers Élise. Leurs yeux se rencontrèrent, et elle vit dans les siens le poids de toutes les questions non posées. Il savait, maintenant, qu’elle lui cachait quelque chose. La carte postale n’avait fait qu’ajouter une couche de mystère à un édifice déjà branlant.
« André est vivant, » murmura-t-il enfin. « Pendant des années, j’ai vécu avec son fantôme. Je me suis demandé si j’aurais pu faire quelque chose, si j’avais mal évalué son état d’esprit avant qu’il disparaisse. Et voilà qu’il réapparaît, planqué à Barcelone, avec un mot qui sent la peur. »
Élise s’approcha de lui et posa une main sur son bras. « Est-ce que tu sais pourquoi il aurait fui ? Est-ce qu’il avait des raisons d’avoir peur de quelqu’un ici ? »
Julien détourna le regard. Un muscle tressaillit dans sa mâchoire. « Tout le monde avait des raisons d’avoir peur, à Saint-Michel, à cette époque. Hélène était… » Il s’arrêta, chercha ses mots. « Hélène savait des choses. Et André était son homme de confiance. Si quelqu’un voulait faire taire Hélène, il aurait d’abord dû passer par lui. »
La phrase resta suspendue entre eux, lourde de sens.
Élise n’osa pas demander ce qu’Hélène savait. Elle avait sa propre liste de secrets, et chaque jour qui passait rendait plus difficile de les garder.
Au loin, le coq du domaine annonça le jour avec une stridence presque accusatrice.
Elle prit une feuille de papier sur l’établi, tailla sa plume d’un geste sec, et commença à écrire à Rabier, à Marseille. Quand elle eut terminé, elle cacheta l’enveloppe sans la relire—si elle s’arrêtait pour la relire, elle n’oserait jamais l’envoyer.
Julien prit l’enveloppe. « Je la porterai moi-même au village, par le sentier des chèvres. Personne ne me verra. »
Il était déjà à la porte quand Élise l’appela. « Julien. »
Il se retourna.
« Merci, » dit-elle simplement.
Il hocha la tête, et son regard semblait dire autre chose—quelque chose de plus lourd que le merci. Puis il disparut dans la lumière naissante.
Élise resta seule devant la malle scellée. Elle posa la main sur le bois froid. Quelque part à Barcelone, un homme caché détenait peut-être les réponses. Mais il y avait une autre vérité, plus proche, qui l’attendait dans cette malle—et elle n’était plus sûre d’en avoir le courage.
L’enveloppe partirait dans une heure. La malle, elle, ne portait pas de timbre. Et ses secrets, eux, n’avaient pas de prix.
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