L'Héritage du Vigneron
Lire le chapitre 26: The Competition
La salle des fêtes de Draguignan sentait la poussière, le vin renversé et l’ambition mal dissimulée. Élise n’avait jamais vu pareil rassemblement de vestes de tweed et de moustaches triomphantes. Sur les tables de dégustation, des centaines de bouteilles alignées comme des soldats, chacune portant l’espoir d’un homme qui croyait avoir fait mieux que son voisin.
Julien se tenait près d’elle, les bras croisés, le regard fixé sur le stand des juges. Il n’avait pas dit un mot depuis qu’ils avaient laissé leur cuvée — trois bouteilles de ce millésime d’exception — entre les mains du comité. La tension crispait ses épaules sous la veste propre qu’il avait accepté de porter pour l’occasion.
« Tu vas user le plancher à force de faire les cent pas, » murmura Élise.
Il s’arrêta net. « Je ne fais pas les cent pas. »
« Tu marches en cercle. C’est pire. »
Un sourire menaça de fissurer son masque. Il le réprima. « La concurrence est rude. J’ai vu la cuvée des Fontanelles, ils ont fait un travail remarquable sur leurs syrahs cette année. »
« Et nous avons fait un travail remarquable sur nos mourvèdres. »
Elle le savait. La preuve était dans sa bouche, dans sa mémoire, dans le goût profond de ces grappes anciennes qu’ils avaient portées jusqu’au chai à la sueur de leurs fronts. Mais le savoir ne calmait pas les battements de son cœur quand un homme en costume noir s’approcha du micro.
« Mesdames et messieurs, les résultats du concours régional… »
Le silence tomba comme une chape. Élise sentit la main de Julien trouver la sienne, et elle la serra de toutes ses forces.
Les médailles d’argent furent annoncées d’abord. Fontanelles, pour sa syrah, et un domaine voisin pour son rosé. Les applaudissements polis retentirent, puis moururent.
« Et la médaille d’or… pour la cuvée Héritage de Saint-Michel, millésime de cette année. »
Le monde bascula.
Élise ne se souvint pas d’avoir bougé, mais elle se retrouva debout, traversant la salle sous les regards, serrant la main du président du jury qui la félicitait, entendant des voix autour d’elle — « le petit domaine de la veuve, vous vous rendez compte ? » — tandis que Julien, derrière elle, acceptait un second trophée avec un hochement de tête bourru qui ne trompait personne. Ses yeux brillaient.
« Je n’ai jamais vu ça, » confia-t-il à voix basse pendant que les photographes du journal local les mitraillaient. « Pas une seule médaille d’or pour Saint-Michel depuis 1932. »
« Nous l’avons fait, » répondit-elle simplement.
Mais à peine les félicitations envolées, les requins commencèrent à rôder.
Un homme joufflu au costume trop neuf l’intercepta près du buffet. « Madame Delacroix ? Marcel Prieur, de la maison Prieur et Fils, négociant à Lyon. Nous cherchons à élargir nos sources de grands vins du sud. Votre mourvèdre est… exceptionnel. Accepteriez-vous de discuter d’un contrat d’exclusivité ? »
Un autre lui tendit sa carte avant qu’elle puisse répondre. « Le Comptoir du Rhône, madame. Nous offrons des conditions très avantageuses pour un domaine fraîchement médaillé. »
Et un troisième, plus pressant : « Je représente un acheteur privé à Paris. Il serait disposé à payer un prix très généreux pour votre production entière. Sans même visiter le domaine. »
Élise les écouta tous, hocha la tête avec politesse, et déclina les offres avec des sourires qui ne révélaient rien. Ce n’était pas le moment de vendre — c’était le moment de comprendre ce que valait leur travail.
Julien la rejoignit hors de la cohue, deux verres de leur propre vin à la main. Il lui tendit l’un d’eux et leva son verre.
« Au goût des anciens. »
Elle but. Le mourvèdre était dense, sombre, avec cette note de terre et de garrigue qui ne mentait pas. Elle pouvait fermer les yeux et y retrouver la parcelle du vieux vignoble, les mains de Julien dans les siennes, la femme de la lettre.
« Ce serait une erreur de signer quoi que ce soit aujourd’hui, » dit-elle, sentant sa respiration se stabiliser. « Nous devons exploiter cette médaille, pas nous laisser exploiter. »
Un rire grave lui répondit. « Tu as déjà la tête d’une négociante. »
« J’ai la tête d’une propriétaire. »
Le téléphone n’arrêta pas de sonner au domaine pendant les deux semaines qui suivirent. Des cavistes de Paris, des importateurs de Bruxelles, des particuliers qui voulaient « acheter ce fameux vin médaillé ». Marie, leur nouvelle aide, notait les demandes dans un carnet à spirale que les pages gonflaient vite. Julien, qui avait toujours détesté le téléphone, finissait par décrocher avec une patience nouvelle, sa voix devenant presque douce quand il parlait de leurs vieilles vignes.
C’est trois semaines après le concours que la visite arriva sans prévenir.
Une Citroën noire se gara devant le chai, et un homme mince en complet gris en sortit, une mallette en cuir à la main. Julien, qui épluchait des oignons dans la cuisine, les lâcha lorsqu’il le reconnut par la fenêtre.
« Qui est-ce ? » demanda Élise.
« Le comptable de Rougemont. »
Elle sécha ses mains sur son tablier et sortit à sa rencontre, le cœur battant mais la démarche assurée. L’homme inclina la tête avec une courtoisie glaciale.
« Madame Delacroix. Je viens vous apporter, en main propre, une proposition de M. Rougemont. »
Il ouvrit sa mallette et tendit une enveloppe épaisse. Élise la prit sans l’ouvrir. « Votre patron a l’habitude de faire payer les gens en personne ? »
L’ombre d’un sourire passa sur le visage du comptable. « M. Rougemont n’aime pas les lettres. Il dit qu’elles se perdent facilement. » Le regard de l’homme s’attarda sur elle un instant. « Cependant, il m’a chargé de vous dire qu’il a été impressionné par la médaille. Il propose un échéancier pour le remboursement de la dette. Sur huit ans, avec intérêts réduits. »
Élise décacheta l’enveloppe. Le contrat était précis, légal, presque généreux — à condition d’avoir remporté une médaille d’or et d’avoir, semble-t-il, un avenir commercial.
Le lâche. Il ne menace que les faibles.
« Je vais étudier cette proposition, » répondit-elle calmement. « Et je vous soumettrai ma réponse par écrit. »
Le comptable parut hésiter. « M. Rougemont préférerait une réponse… orale. »
« M. Rougemont peut m’écrire. »
Elle tourna les talons et rentra dans le chai, le contrat serré dans sa main. La porte se referma derrière elle. Le silence était épais.
« Il plie, » dit Julien depuis l’embrasure de la cuisine, un oignon encore à la main.
« Il temporise. » Elle posa l’enveloppe sur la table de tri, entre deux caisses de bouteilles fraîchement étiquetées. « Mais il temporise parce que nous avons gagné du terrain. La médaille a changé la donne, Julien. Il sait que nous pouvons maintenant rembourser, et il préfère être payé en paix plutôt que risquer une bataille qui lui coûterait plus cher. »
« Alors, on le signe, ce contrat ? »
Élise regarda par la fenêtre les rangs de vignes qui descendaient vers la vallée, dorées par le soleil de l’automne. Elles avaient survécu à une sécheresse, à une panne de pompe, à un mariage secret, à des décennies de silence. Maintenant, elles prospéraient.
« Pas encore, » répondit-elle. « Demain, je le montrerai à Pierre. Il connaît mieux que quiconque la réputation de Rougemont. Mais je pense que nous pouvons enfin commencer à respirer. »
Julien s’approcha d’elle et posa ses mains sur ses épaules. Il ne dit rien, mais il n’avait pas besoin de parler. La chaleur de sa présence suffisait.
L’or de la médaille brillait sur la cheminée du salon, reflété dans le verre d’un vin qui ne mentait pas. Le premier jour du reste de leur vie venait de commencer.
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