L'Héritage du Vigneron
Lire le chapitre 28: The Letter from Spain
Le rapport du détective arriva un mardi, sous forme d’un télégramme jaune que le facteur tendit à Élise sur le seuil de la maison. Elle le déplia d’une main qui tremblait à peine, tandis que Julien s’approchait par-derrière, le souffle court.
« Il l’a trouvé, murmura-t-elle. Près de Gérone, dans un village perché. Il vit sous un faux nom, travaille dans une coopérative vinicole. »
Julien lut par-dessus son épaule, la mâchoire serrée. « Il accepte de rentrer ? »
« Si nous lui garantissons sa sécurité. Et si nous lui promettons que la dette de ma tante – celle qu’il prétendait faire peser sur André – ne lui sera pas imputée. »
Elle releva les yeux vers Julien, et quelque chose dans son regard dut trahir son appréhension, car il prit ses mains dans les siennes.
« Tu veux y aller. »
« Je dois y aller. Si André détient encore des informations, si quelqu’un d’autre que Rougemont tire les ficelles, je dois le savoir en face. »
Julien acquiesça lentement. « Alors nous y allons ensemble. »
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Ils partirent le lendemain à l’aube, dans la vieille Citroën que Julien avait réparée après la récolte. La route vers l’Espagne était longue, parsemée de cols et de villages endormis dont les clochers semblaient ponctuer leur avancée vers la frontière. Élise regardait défiler les paysages sans les voir, le télégramme plié dans sa poche, contre son cœur.
Gérone les accueillit sous un soleil de plomb. Le détective les attendait à la sortie de la ville, un homme maigre aux yeux vifs nommé Castellan, qui parlait un français correct mais teinté d’accent catalan.
« Il est prudent », expliqua-t-il en les guidant sur des routes étroites et sinueuses. « Il n’a pas quitté sa maison depuis mon premier contact. Mais il a accepté de vous voir. Il veut savoir qui vous êtes, ce que vous voulez vraiment. »
Le village se nichait au creux d’une vallée, des maisons de pierre ocre accrochées à la colline comme des coquillages à une falaise. La maison d’André était la dernière du chemin, une bâtisse basse aux volets clos, protégée par un figuier centenaire.
Lorsqu’ils frappèrent, la porte s’ouvrit aussitôt, comme s’il les avait attendus derrière, guettant leurs pas. André était plus âgé que la photo que Pierre avait montrée, son visage creusé par des années de fuite et de travail sous le soleil. Ses yeux – ceux de sa famille, ce même bleu gris que sa tante – s’écarquillèrent à la vue d’Élise.
« Vous lui ressemblez », dit-il dans un souffle, avant même de les inviter à entrer. « Elle m’a parlé de vous. Hélène me parlait de tout. »
L’intérieur était modeste mais propre. Des verres de vin local, un pain à moitié entamé sur la table, et des papiers soigneusement rangés dans une boîte métallique. André les fit asseoir, leur servit du vin sans demander leurs noms, puis s’installa en face d’eux.
« Vous savez pourquoi nous sommes ici », commença Julien, les coudes sur la table.
« Castellan m’a dit que la dette était payée, ou presque », répondit André. « Que Saint-Michel avait gagné un prix. J’ai lu l’article. Même ici, on parle du vin de Provence. »
Il se tut. Élise sentait la tension dans la pièce, comme un orage qui se prépare sans que le ciel ne se couvre encore.
« Rougemont vous a utilisé, dit-elle doucement. C’est lui qui vous a poussé à faire chanter Hélène. C’est lui qui a fabriqué la dette. »
André ricana, mais le rire sonnait faux, presque douloureux. « Rougemont est un rapace, mais il n’est pas le seul. Vous croyez qu’un seul homme aurait pu monter un si beau piège ? »
Il se leva, ouvrit la boîte métallique, en sortit des lettres. Les papiers étaient jaunis, leurs plis marqués. Il les posa sur la table, entre eux.
« Le négociant qui voulait le domaine, celui qui aurait tout racheté si Hélène avait échoué – ce n’était pas Rougemont directement. C’était un homme plus haut placé, un commissionnaire de Marseille qui fournissait Rougemont en secrets et en fausses dettes. Il voulait Saint-Michel pour lui-même, pour sa propre maison de négoce. Rougemont n’était que son exécutant. »
Élise saisit la première lettre, déplia le papier. L’écriture était fine, celle d’un notaire ou d’un secrétaire. Elle chiffrait les transactions, nommait les intermédiaires. Et au fil des lignes, elle reconnut un nom qu’elle connaissait bien pour l’avoir vu dans les journaux économiques.
Elle leva les yeux vers André. « Vous les avez gardées. Pendant toutes ces années, pourquoi ne les avez-vous pas utilisées ? »
André baissa la tête. « Hélène m’avait demandé de protéger Julien. Elle savait que si la vérité sur la dette éclatait, ses propres arrangements avec les créanciers risquaient de revenir sur le tapis. Elle préférait se taire et supporter Rougemont plutôt que de déshonorer ceux qu’elle aimait. Je l’ai écoutée. J’ai fui. J’ai gardé les lettres. Mais je n’ai jamais su qui était le commanditaire initial avant que votre détective ne me retrouve et ne me raconte tout ce qui s’était passé. »
Il glissa la main dans sa poche, en tira une enveloppe plus épaisse, scellée de cire rouge. Son cachet représentait une grappe de raisin, celui des Delacroix.
« Elle m’a donné ceci la veille de sa mort. Elle m’a dit : “Si un jour quelqu’un vient de ma famille, quelqu’un qui mérite de savoir – donne-lui ceci. Et dis-lui que je n’ai jamais cessé de croire que la vérité finirait par germer, même dans le roc.” »
Élise prit l’enveloppe d’une main mal assurée, la tournant entre ses doigts sans oser briser le sceau. La cire était encore intacte, fragile comme une promesse.
« Les conditions de sécurité, dit Julien. Vous rentrez avec nous, vous témoignez devant le notaire, devant les autorités si besoin. Nous vous offrons une protection, un logement au domaine, le temps que toute cette affaire se règle. »
André hésita, puis acquiesça. « Je suis fatigué de fuir. Et je lui dois bien cela. À Hélène. Et à vous, qui lui ressemblez tant. »
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Ils reprirent la route en fin d’après-midi. La lettre de sa tante pesait dans le sac d’Élise, chaude et lourde, comme si elle contenait encore un peu de vie. André dormait à l’arrière, bercé par les cahots de la route. Julien conduisait en silence, les yeux sur la ligne blanche.
Au col des Balitres, Élise n’y tint plus. Elle ouvrit son sac, sortit l’enveloppe, brisa le sceau d’un geste décidé. Le papier à l’intérieur était couvert d’une écriture régulière, appliquée, celle d’une femme qui savait que ces mots seraient les derniers.
Elle lut les premières lignes, puis s’arrêta, le souffle coupé. Elle relut une seconde fois, comme pour s’assurer qu’elle ne s’était pas trompée.
« Julien. Arrête la voiture. »
Il obéit sans demander pourquoi, se rangeant sur le bas-côté parmi les lavandes encore humides de rosée. Il se tourna vers elle.
« Qu’y a-t-il ? »
Élise releva les yeux. Ils étaient humides, mais une colère sourde y perçait déjà, une colère mêlée d’incrédulité.
« Ma tante savait pour le certificat de mariage entre elle et toi. Elle l’a gardé pour une seule raison : te protéger de quelqu’un qui l’avait menacé. Mais ce n’est pas Rougemont qui t’avait menacé, Julien. C’est ton propre frère. »
Le silence qui suivit fut si profond qu’on entendait le vent passer dans les herbes hautes.
Julien semblait avoir vieilli de dix ans d’un seul coup. « Mon frère ? Arnaud est mort depuis dix ans. »
« C’est ce qu’elle dit. Et elle dit aussi que c’est lui qui, avant de mourir, a organisé la chaîne de chantage qui devait détruire le domaine, par jalousie du travail de ton père – qu’il croyait que tu méritais de perdre. »
Elle lui tendit la lettre, ses doigts touchant les siens dans un geste qui n’avait plus rien de tendre, seulement l’urgent besoin de comprendre.
Lisant, Julien descendit de voiture, s’appuya au capot, le regard fixe sur l’horizon. Élise le rejoignit. Elle ne savait plus si elle était face à un allié ou à un complice.
« Arnaud avait des dettes de jeu, murmura finalement Julien. Il m’avait demandé de l’argent. J’avais refusé, parce que je ne voulais pas ruiner le domaine. Il est mort deux semaines plus tard, dans un accident que la gendarmerie a jugé suspect. Je me suis toujours demandé… »
Il s’interrompit, la gorge serrée. « Elle pense que c’était un suicide. Ma tante pensait qu’il s’était tué, et que sa haine l’avait poussé à vouloir m’emporter avec lui. »
Élise posa la main sur son bras. Elle ne savait pas encore ce que cette révélation changeait – pour leur plan, pour sa confiance, pour l’avenir du domaine. Mais elle savait que rien ne serait plus jamais simple.
Derrière eux, dans la voiture, André ne dormait plus. Il les regardait, les yeux ouverts, et semblait attendre un signe.
« Nous avons la vérité maintenant », dit Élise doucement. « Et tous les instruments pour nous défendre. Mais toi et moi, nous avons encore des choses à régler avant que je puisse te regarder sans me demander ce que tu savais, et depuis quand. »
Julien la dévisagea, et dans son regard il y avait quelque chose d’à la fois brisé et résolu, un homme qui accepte enfin ce qu’il porte depuis si longtemps.
« Je te dirai tout, répondit-il. Si tu veux encore m’écouter. »
La nuit tombait sur les collines, violette comme les raisins trop mûrs. Élise regarda le ciel, puis la route qui serpentait devant eux, pleine de virages qu’elle ne pouvait pas encore voir.
« J’écouterai », dit-elle. « Et ensuite, nous déciderons ensemble comment payer à quelqu’un ce qui est dû. »
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