L'Héritage du Vignoble
Lire le chapitre 18: The Defense
La nuit tombait sur la parcelle cachée, et avec elle, le froid. Camille avait tiré une bâche entre trois ceps centenaires, improvisant un abri que Lucas avait renforcé de branchages morts. Autour d'un petit feu de brindilles, trois ouvriers triés sur le volet — des anciens, ceux qui se souvenaient de Claire Fontaine et qui ne parlaient pas aux Delacroix — surveillaient l'ouest, là où la route communale rejoignait les bois.
« Ils ne viendront pas de nuit, murmura Gaspard, un vieux vigneron aux mains crevassées. Bernard est un lâche qui a besoin de témoins. »
— Il a besoin d'un alibi, surtout, corrigea Lucas en attisant les braises. Si la parcelle brûle ou se fait couper, et qu'il est à la maison devant le conseil, c'est le vent qui est coupable.
Camille serra la veste contre elle. Le sac de toile, contenant les six boutures emballées dans du papier humide, reposait contre sa jambe. Ces sarments, c'était tout ce qui restait entre son oncle et la destruction définitive.
« On aurait dû partir dès que le labo a confirmé la réception, dit-elle. Maintenant on attend. »
— Vingt-quatre heures, fit Lucas. Le génotypage prend vingt-quatre heures, et il faut compter l'acheminement du résultat. Tu tiens jusqu'à demain soir, Camille.
Un bruit, du côté du fossé. Les trois ouvriers se redressèrent, lampes torches braquées vers la trouée. Un renard s'enfuit, queue basse. Gaspard rit jaune, et tout le monde se détendit, mais personne ne se rassit complètement.
Camille avait vu Bernard, le matin même, en traversant la cour du château. Il observait la camionnette de Lucas, un contrat de vente roulé sous le bras, un sourire mauvais sur les lèvres. Pas un mot. Mais quand elle était passée à sa hauteur, il avait dit, sans la regarder : « Ta mère, elle savait choisir ses terrains. Trop bien cachés pour que les impôts les trouvent. Dommage que la commune soit propriétaire. »
Elle avait continué sans répondre. Mais sa main tremblait encore en serrant la bâche.
À trois heures du matin, le froid s'aiguisa. Camille ne dormait pas, écoutant le vent faire danser les grappes desséchées, ces grappes qui avaient porté des décennies d'eucharistie sans trompeter leur existence. Lucas dormait à deux mètres, un bras sous la nuque, la respiration régulière. Elle le regarda un instant — un jeune homme qui avait choisi de se brûler les ailes pour une cause qui n'était pas la sienne — puis détourna les yeux. Il n'était pas là pour elle. Il était là pour la vérité. C'était plus important.
Le bruit vint peu après l'aube. Un moteur diesel, qui peinait dans les ornières.
« Il est temps, dit Gaspard, qui n'avait pas fermé l'œil.
Camille se leva, rajusta sa veste, et marcha vers la ligne de peupliers. Derrière elle, Lucas et les trois ouvriers se placèrent en rang, pas armés, juste plantés comme des ceps — immobiles et têtus.
La camionnette de Bernard déboucha de la trouée, suivie de deux autres véhicules. Bernard coupa le contact, descendit lentement. Dans sa main droite, une tronçonneuse encore ensachée.
« Quel comité d'accueil, fit-il en souriant. On prépare le pique-nique ?
— Tu ne touches pas à ces ceps, Bernard.
Il haussa un sourcil. Le sourire ne quitta pas son visage gras, mais ses yeux calculaient la distance, le nombre d'hommes.
— Ces ceps, comme tu dis, ma nièce, ils sont sur un terrain communal vendu dans les années quatre-vingt-dix à un certain M. Arbor. J'ai fait mes recherches. La mairie de Castillon ne sait même pas que cette parcelle existe encore.
— Alors pourquoi tu viens la couper ?
Il s'approcha, la tronçonneuse toujours à la main, encore dans son emballage plastique.
— Parce que ta mère, elle, le savait. Et parce que si tu mets la main sur ces boutures, tu mets la main sur une variété qui vaut de l'or. Et une Delacroix qui possède un or que les Delacroix ne possèdent pas, tu comprends, ça change les cartes de la succession.
Camille ne recula pas quand il s'arrêta à trois pas d'elle.
« Ce terrain n'appartient pas aux Delacroix. Il n'appartient même pas à la commune, puisqu'il a été vendu sous un faux nom. C'est le terrain de Claire Fontaine. Je le réclame au nom de ma mère.
— Ta mère est morte, Camille. Elle est morte depuis trente ans.
— Tu sais très bien qu'elle ne l'est pas. » La voix de Camille trembla, mais pas de peur. De rage froide. « Tu sais très bien qu'elle a fait semblant de disparaître pour que vous ne puissiez pas vendre ce qui ne vous appartenait pas. Le journal d'Antoine le confirme. Je l'ai lu.
Bernard serra la mâchoire. Un muscle tressaillit sous sa tempe. Il regarda Lucas, puis les ouvriers, puis de nouveau Camille. Sa main se tendit vers la fermeture éclair du sac de la tronçonneuse. Lentement, il tira. Le plastique s'ouvrit dans un bruit sec.
« Bernard, je ne te le dirai pas deux fois, dit Camille.
— T'inquiète, petite. Tu n'auras pas à le dire deux fois. »
Il arracha la tronçonneuse de son sac, l'alluma d'un geste sec. Le moteur tourna, grondant et mordant l'air froid du matin. Un des ouvriers recula d'un pas, mais Gaspard tint bon, les bras croisés.
Bernard avança vers le cep le plus proche, celui que Maurice leur avait montré, celui qui portait la marque de taille la plus ancienne. Il souleva la tronçonneuse.
Camille ne réfléchit pas. Elle fit deux pas, se planta entre le cep et son oncle.
« Passe, ou je passe à travers, dit-elle d'une voix calme. Tu veux expliquer ça au conseil municipal ? La mort de la successeuse, juste avant le verdict du labo ?
Bernard hésita une seconde trop longue. La scie vibrait dans sa main, mordant l'air vide. Derrière lui, Lucas s'était accroupi, une pierre plate dans la main droite, prêt à la lancer.
« T'es pas mieux que ta mère, cracha Bernard. Une têtue, une idiote qui croit que l'honneur pèse plus lourd que le capital. »
Il fit un pas de plus. Camille croisa les bras. Elle n'avait nulle part où reculer, et il le savait. La lame de la tronçonneuse frôla l'épaule de sa veste, dans une intention d'intimidation, pas d'attaque.
Mais Bernard avait sous-estimé le terrain. Le sol, humide et acide, glissa sous son pied droit. Il bascula en avant, déséquilibré par le poids de l'engin, et la lame tourna librement dans le vide — puis retomba sur sa propre jambe.
Le moteur hoqueta, mordit la toile du pantalon, s'arrêta dans un hurlement de métal et de chair déchiquetée. Bernard hurla. Un son animal, énorme, qui fit fuir les oiseaux au-dessus des peupliers.
« Va chercher un médecin ! cria Camille aux ouvriers qui avaient bondi. Gaspard, la camionnette ! Lucas, tiens sa jambe, arrête le sang !
Elle tomba à genoux à côté de son oncle qui se tordait de douleur, la main sur sa cuisse ouverte. La bâche que Camille avait utilisée pour dormir — la bâche censée protéger les ceps — fut déchirée, nouée, pressée contre la plaie.
« Tu as eu ce que tu voulais, dit-il entre deux dents, les yeux humides de larmes. Tu m'as tué.
— Je t'ai sauvé, imbécile. J'aurais pu te laisser saigner. »
Les deux autres hommes dans la camionnette de Bernard étaient sortis, blancs comme des linges, incapables de réagir. Lucas avait pris le téléphone de Bernard et composé le 15.
L'ambulance arriva quarante minutes plus tard. Bernard, conscient mais blême, fut hissé sur le brancard, la jambe entourée d'un garrot improvisé par Lucas. Avant qu'on referme la portière, il attrapa le bras de Camille, d'une main qui griffait la manche.
« Tu... tu me payes ça, Camille. Je connais des gens à la mairie. Cette terre, elle repartira en zone inconstructible. Et je te ferai porter l'entretien du terrain, tout ce que tu as laissé pousser sans déclaration.
— Repose-toi, Bernard, répondit-elle en retirant doucement sa main. Tu as besoin de sang avant de reparler de mairie. »
L'ambulance disparut dans la trouée, laissant derrière elle un sillage de poussière et le silence des hommes debout dans la lumière du matin.
Camille se tourna vers la parcelle. Les ceps étaient là, intacts, les sarments précieux toujours enveloppés dans son sac. Mais elle savait que Bernard tiendrait parole. Dès qu'il pourrait parler, il frapperait par le haut, par la politique communale, par les hommes de loi. Et le temps filait : le labo devait envoyer ses résultats d'ici quelques heures, mais la possession légale de ce terrain restait un piège à serpents.
« Lucas, dit-elle en s'approchant du jeune homme qui rangeait les bandages de fortune. Bernard a parlé de "M. Arbor". Un nom écrit dans les registres. Tu peux chercher à la mairie ? »
— J'y étais déjà allé, répondit-il en sortant un petit carnet de sa poche. Les registres mentionnent M. Arbor comme acheteur, sans adresse, sans profession. Mais j'ai trouvé une mention marginale, au crayon, presque effacée. Une annotation d'un greffier : "R. Arbor, botaniste, correspondance avec Cl. F."
Camille sentit son cœur manquer un battement.
« Cl. F. ?
— Je crois que c'est ta mère. Et je crois que si on trouve l'identité complète de R. Arbor, on sera très près des bouteilles cachées. »
Il referma le carnet, ses yeux bleus accrochant ceux de Camille.
« Il faut que je parte, dit-il. J'ai une piste sur un herbier botanique déposé à la bibliothèque de Bordeaux. Si ça confirme le nom, je reviens avec les preuves. »
Il hésita, puis ajouta :
« Tu peux tenir seule ici ?
Camille regarda la parcelle, les ouvriers qui rempaillaient l'abri, le soleil qui se levait sur les ceps oubliés.
— Je peux tenir. Mais dépêche-toi. »
Lucas lui sourit une dernière fois, puis se baissa pour passer sous les peupliers. Sa silhouette disparut dans la lumière pâle du matin.
Camille se retourna vers les ceps anciens. De sa main, elle caressa l'écorce creuse et noueuse du cep le plus vieux, celui que sa mère avait planté avant sa naissance. Elle n'entendit pas les ouvriers, elle n'entendit que le mot latin, qui tournoyait dans sa tête comme une aile dans le vent.
Arbor. Arbre. L'arbre, comme le signe d'une mémoire vivante. Et elle aurait bien voulu savoir de quel arbre sa mère avait voulu parler pour son dernier mystère.
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