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L'Heure du Dernier Gardien de Phare

Lire le chapitre 10: The Lie

Le vent hurlait contre les vitres de la grande maison quand Freya descendit, attirée par la voix d’Alistair. Elle n’avait pas cherché à l’espionner. Elle cherchait juste un verre d’eau, un moment hors de la chambre où le générateur crachotait. Mais la porte de la cuisine était entrouverte, et la lumière jaune découpait sa silhouette penchée sur la radio.

« …non, je vous assure, le système est entièrement automatisé depuis le printemps. Les capteurs, le relais électrique, tout est en place. »

Freya s’arrêta net. Le cœur battant, elle retint sa respiration.

Une voix grésilla en réponse, indistincte, mais le ton de l’interlocuteur semblait dubitatif.

Alistair passa une main dans ses cheveux trempés de sueur. « Écoutez, je sais que c’est inhabituel pour une fermeture programmée, mais le conseil a validé cette transition à l’avance. Il n’y a pas lieu d’envoyer une équipe de maintenance. Pas par ce temps. Ce serait risqué pour vos hommes. »

Un silence. Puis la voix grésilla de nouveau, plus insistante.

« Avec tout le respect que je vous dois, commandant, je suis responsable de cette île. S’il arrive quelque chose au phare, je vous le ferai savoir. Mais je ne mettrai pas des techniciens continentaux en danger pour vérifier un système qui fonctionne déjà parfaitement. »

Il plaqua le bouton. Le grésillement cessa.

Freya poussa la porte.

Alistair sursauta, la main suspendue au-dessus de la radio. Dans la lumière crue, son visage avait la pâleur de la fatigue accumulée depuis trois jours de tempête. Il n’avait visiblement pas dormi.

« Vous avez menti », dit-elle, consciente d’énoncer une évidence.

Il ne nia pas. Il resta figé, les épaules affaissées, comme un homme qui vient d’être découvert.

« Le phare n’est pas automatisé, n’est-ce pas ? Il ne l’a jamais été. Vous faites semblant depuis le début. »

Alistair ferma les yeux une seconde, puis recula lentement jusqu’à la table, s’y adossa. Il sembla peser ses options, puis dit, d’une voix frottée d’épuisement : « Il est “adminstrativement fermé”. C’est plus simple ainsi. »

« Plus simple ? Pour qui ? »

« Pour ceux qui ne veulent pas voir ce que ça impliquerait de le fermer pour de bon. »

Freya fit deux pas dans la pièce. Le poêle ronflait sur un fond de vent qui secouait le mur pignon. Elle pouvait entendre la mer, en dessous, rugir contre la falaise.

« Expliquez-moi. »

Alistair décroisa les bras. Il semblait redouter qu’elle filme cette scène, même si sa caméra était restée à l’étage. « Vous avez vu l’état du phare. Vous avez vu Donald, son visage, ses mains. Il a soixante-dix ans. Il monte ces escaliers trois fois par jour, l’hiver comme l’été. Il ne pourra pas le faire éternellement. Mais officiellement, le phare est fermé depuis 2015, comme tous les phares mineurs des Hébrides. Sauf que celui-ci n’a jamais été abandonné. Il fonctionne. Il doit fonctionner. Cette île est invisible dans une tempête comme celle-ci sans sa lumière. »

« Et si vous aviez dit simplement que vous l’entreteniez bénévolement ? »

Il rit, un rire sans joie, bref. « Vous avez rencontré le conseil du port, même de loin. Bénévolement, ça ne veut rien dire. Un signal lumineux actif sur une île “fermée”, ça implique un coût, une responsabilité, une chaîne légale. Dès qu’ils apprennent que ce phare brille encore, ils envoient une équipe pour évaluer “l’opportunité patrimoniale”.

— Et votre mensonge de ce soir évite tout ça ?

— Ce soir, mon mensonge évite qu’une équipe de maintenance ne monte à bord d’un zodiac dans cette tempête pour constater que Donald est toujours en train de graisser la lanterne. Et si l’équipe découvre qu’un vieux keeper est resté là en douce depuis quinze ans, que se passe-t-il à votre avis ? On le met dehors ? On le poursuit ? On envoie des inspecteurs pour savoir pourquoi l’île a caché un phare en service ? Vous croyez qu’ils s’arrêteront à ça ? Ils trouveront aussi le générateur de la clinique, les carences, les promesses enterrées — tout ce qu’on essaie de maintenir debout jour après jour. »

Il s’était approché. Sa voix n’était plus basse, mais pas encore élevée. Elle portait juste assez pour couvrir le bruit du dehors.

« Vous me filmez en train de mentir, dit-elle. Il y aura une seconde où j’emploierai ça. Le documentaire ne serait pas le même si le spectateur savait que le phare de Doyle est encore allumé, qu’on l’entretient au mépris de toutes les directives, que le médecin local en fait partie. »

Il la regarda. Dans ses yeux, quelque chose plia — pas une faiblesse, mais une ouverture. Il semblait lui donner la possibilité de choisir.

Freya passa une main sur son visage. L’épuisement la gagnait aussi. La tempête avait secoué trop de choses depuis trois jours.

« Pourquoi les autorités l’envoyaient vérifier ce soir, déjà ? »

Alistair détourna les yeux. « Ils ont vu le faisceau depuis le continent. Une patrouille côtière. Ils ont demandé un rapport étrange. Ils voulaient comprendre pourquoi un phare marqué comme éteint émettait toujours un signal. »

« Et vous avez répondu “automatisé” pour ne pas avoir à dire “il y a quelqu’un qui allume encore” ? »

Il ne répondit pas. Mais le silence disait tout.

Freya fit le tour de la table, s’arrêta près de lui. Une bourrasque fit vibrer la vitre. Dehors, la nuit était démente.

« Vous mentez à des gens qui pourraient vous aider, Alistair. Vous mentez pour protéger Donald, pour protéger l’île — je comprends ça. Mais vous mentez aussi pour cacher ce que contient ce lieu. Ce que vous savez d’Eilidh, de son départ, tout ce que vous refusez de me dire. À quel moment est-ce que ça cesse d’être de la protection ? »

Il ne releva pas. Il regarda la radio, comme si elle pouvait encore parler.

« Vous voulez filmer la lumière avant qu’elle ne s’éteigne, dit-il doucement. Je voudrais juste qu’elle tienne jusqu’après la tempête. »

Il sortit. La porte battit, puis se referma sur le vent.

Freya resta seule dans la cuisine où le témoignage de son mensonge bourdonnait encore dans les haut-parleurs éteints.