L'Heure du Dernier Gardien de Phare
Lire le chapitre 18: A Change of Heart
Le message de confirmation de la compagnie aérienne était encore ouvert sur son téléphone quand Freya composa le numéro. Trois sonneries. Quatre. Elle regarda par la fenêtre de sa chambre d’auberge, le loch d’un gris d’acier sous le ciel bas, et se souvint du petit appartement d’Édimbourg avec ses murs blancs impeccables et ses plantes qui mouraient toujours.
« Vol FR7834 annulé, » dit-elle à la voix automatisée. « Confirmez-vous l’annulation ? »
Son pouce hésita. Le documentaire. Le contrat. La vie qui l’attendait — rendez-vous, montage, soirées où elle raconterait l’île comme une anecdote pittoresque avec des photos floues de phares au coucher du soleil.
« Oui, » dit-elle. La voix lui confirma l’annulation sans frais. Crédit valable douze mois.
Elle reposa le téléphone. Son cœur battait comme un oiseau piégé sous une cage. Qu’est-ce qu’elle venait de faire ?
Dehors, le vent porta une rafale de pluie contre la vitre. La bourgade, à cette heure, sentait le sel et le fuel des bateaux. Quelques fenêtres s’allumaient au crépuscule précoce. Un hiver entier. Elle avait dit « passer l’hiver » à voix haute, comme pour se convaincre.
La porte du dispensaire était fermée à clé. Freya frappa quand même, trois coups francs. Pas de réponse. Elle fit le tour, contourna la bâtisse blanche aux volets écaillés, et trouva Alistair dans le petit pré attenant, accroupi près de la haie, les mains déjà noires de terre, un plant de bruyère entre les doigts.
Il se releva lentement en la voyant. Son visage était fermé, les ombres sous ses yeux creusées par une nuit sans sommeil.
« J’ai annulé mon vol, » dit-elle simplement.
Il attendit.
« Je reste pour l’hiver. »
Alistair baissa les yeux vers le plant, le tourna machinalement entre ses doigts. « Le ferry du vendredi part à dix-sept heures. Tu as encore le temps de le prendre, si tu te dépêches. »
« Je ne me dépêche pas. »
« Le phare ne brûlera plus dans quatre-vingt-sept jours, que tu sois là ou pas. Ça ne changera pas. »
« Je sais. » Elle fit un pas vers lui. L’herbe mouillée détrempa ses baskets. « Mais c’est la réunion demain. Je veux être là pour présenter les preuves. Et ensuite… je veux aider. »
Il plissa les yeux. « Aider comment ? »
« Au dispensaire. Avec l’inventaire. Le matériel que tu dois vendre. Je peux filmer les patients avec leur accord, archiver tes fichiers, organiser les dossiers. » Elle inspira. « À Édimbourg, je passe ma vie à cadrer des images de gens que je ne connais pas. Ici, pour la première fois, j’ai l’impression de voir quelque chose de vrai. »
Alistair déposa le plant sur une pierre plate, essuya ses mains sur son pantalon. Il la regarda longuement, comme on examine une carte dont on doute de l’exactitude.
« Tu ne sais pas tenir une binette. »
« J’apprends vite. »
« Tu mens bien pour une documentariste. » Il n’y avait pas de malice dans sa voix, mais une fatigue qui ressemblait à de la prudence.
« Je ne mens pas. » Elle sortit son téléphone, lui montra l’écran : confirmation d’annulation. « Voilà. Preuve à l’appui. »
Il parcourut le texte, puis leva les yeux. Quelque chose dans son regard se défit, imperceptiblement, comme une corde qui cède à force d’être tendue.
« Le Dr Sutherland, » commença-t-il lentement, « avait une manière de dire que les gens ne viennent sur cette île que pour fuir quelque chose ou pour trouver quelque chose. » Il marqua une pause. « Tu sais ce que tu cherches ? »
Freya sentit la question la percuter de plein fouet. Elle pensa aux images du phare, à la boussole, à la plaque d’Eilidh dans le cimetière balayé par le vent. À sa mère au téléphone, en train de lui parler d’un père dont elle n’avait presque rien dit. À Édimbourg, blanche et propre et vide.
« Je crois que je commence seulement à comprendre ce que je fuyais, » dit-elle.
Alistair hocha la tête. Il ramassa le plant, se tourna vers la haie et se remit à creuser avec la truelle, dos tourné. Mais il parla, la voix étouffée par l’effort :
« Le dispensaire ouvre à huit heures. La machine à café est cassée depuis mardi ; le thé est dans le placard à gauche de l’évier. Il y a des vêtements de travail dans la resserre, derrière la porte. » Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. « Et si tu comptes filmer mes patients, tu liras d’abord ma charte de consentement. »
Freya sourit. « Marché conclu. »
Quelque chose passa entre eux — bref, presque invisible, mais réel — quand il soutint son regard un instant de plus que nécessaire. Puis il retourna à son plant, et elle comprit que la conversation était terminée.
Le soir, Freya retraversa le bourg désert sous une averse drue, le capuchon de son ciré rabattu sur les yeux. Elle était presque à l’auberge quand elle bifurqua vers le port, les pavés glissants luisant sous les rares lampadaires. Le phare se dressait à l’extrémité du môle, sa lanterne éteinte. Elle pensa à la première fois qu’elle l’avait vu, trois mois plus tôt, en contre-plongée à travers le hublot du ferry, et à tout ce qui avait changé depuis. Elle avait cru venir pour filmer une histoire. L’histoire était en train de la filmer.
La porte de la cabane à bateaux de Donald était entrebâillée, poussée par le vent. Freya jeta un coup d’œil à l’intérieur. Des cordages, des bidons, un vieux compas mural. Sur l’établi, dans une boîte ouverte, elle aperçut une liasse de papiers jaunis par l’humidité : des cartes marines annotées à la main, une enveloppe froissée adressée à « D. MacLeod ». Elle hésita. Le journal. Elle n’avait jamais trouvé le journal de Donald.
Elle entra, poussa la porte plus loin pour la caler contre un bidon. L’enveloppe était cachetée, la cire fendue. À l’intérieur, une lettre datée de trois ans plus tôt, quelques semaines avant le naufrage de l’*Argyll & Mull*.
Elle commença à lire, le cœur battant contre ses côtes.
*« Iain, si tu lis ceci, c’est que je n’ai pas eu le courage de te le dire en face. Ton frère a toujours su que ton projet d’assurance finirait mal. Je n’aurais jamais dû accepter de te suivre. Mais Eilidh… »*
La suite était illisible, l’encre bavée par l’humidité.
Freya relut les phrases trois fois. La main tremblante, elle remit la lettre dans l’enveloppe et la glissa dans sa poche, sans savoir ce qu’elle ferait de ce trouvaille. Une promesse. Une dette. Une tragédie qui tenait l’île en son étau depuis trois ans.
Elle ressortit dans la nuit. Au-dessus du port, la fenêtre de l’infirmerie d’Alistair était allumée. Elle resta longtemps immobile sous la pluie, la lettre contre son cœur, à regarder cette lumière.
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